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Bonne lecture !

Batoafilmement,

Votre reporter embarquée, Charlotte.

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Ibera

Elle s’enfonce, eau verte du marécage. Avance une lame entre les dents. L’eau aux épaules, seins couverts, humides, cheveux.

Noirs et longs, ne flottent pas derrière elle, coulent, s’immergent.

Elle s’avance jusqu’au premier arbre, enlacé par les branches souples et noueuses, des lianes de bois. Elle s’accroche aux racines, se tire un instant hors de l’océan noir.

Terre liquide.

D’un coup ferme, ouvre l’écorce au couteau comme au piolet. L’eau claire jaillit. Elle la récupère dans une bouteille en plastique tenue à sa ceinture. Une gorgée à peine, une nage pour quelques secondes puis une autre encore.

De tronc en tronc, elle perce et récupère le fluide avant de panser la blessure avec des feuilles humides, de la mousse qu’elle mâche d’abord.

Elle applique le cataplasme à l’écorce coupée et récidive.

Se repose.

A ses pieds, trois bouteille pleines. Son corps allongé sur celui, immense, d’un arbre mort déjà. Il s’est enroulé dans la terre, de toute part.

S’enterre, avant que de devenir cendre.

Les bras ouverts, elle dort, au souffle du vent. La brise passe et dansent les mèches ; feuillages.

Les pieds qui flottent.

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Il pousse une barque, d’un bâton de bois. Habillé d’une marinière, rayures rouges, blanc pâle. On le repère, ici, à des mètres, des hectares. Traits vifs entre les verticales grises, les lianes sinueuses, vertes silencieuses.

Il a peur.

Ça se voit sur son visage, ce fini des paupières qui vacille.

Les plis, des yeux, serrés, éclatent.

Il regarde la forêt avec le mouvement des vagues. Vient de trop loin. L’océan suit le sillage d’une barque perdue en marécages.

Elle l’observe.

 

Il pose pied à terre, terre liquide, accostage. Attache le bois de l’embarcation à l’écorce vive. Le feuillage. Ce bruissement des arbres quand la brume monte. Vert noir, le paysage fond.

Ses pas ne résonnent pas.

Absorbe le sol, le frottement des doigts. Il s’accroche, se tient aux lianes qui n’en sont pas, cassent, s’évaporent.

Mauvais souvenirs.

Tremble la peur et tremblent les mains. Il s’éloigne et elle le suit. Deux verticales, entre les lignes, tracent sans langage un sentier nouveau.

Qu’il aille, plus loin encore, l’horizon des eaux noires, où se meurt la mer.

Sa présence à elle, décisive, ne dit rien. Il avance. Elle suit. Se regardent, se savent. A distance.

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La nuit vient. La barque est ailleurs, il tâtonne, cherche, rebrousse poil sur le chemin qui s’évapore, crie presque, la voix manque.

Elle est calme. La lame, à la ceinture, entre les dents, pour l’eau claire et ce qui bat. Passe d’un corps à l’autre, cette chaleur infinie d’une fin prochaine.

Que la nuit vienne. Il la cherche. L’appelle d’une voix nouvelle.

La mer.

 

Furtive, au fond d’une ouverture, entre lianes et feuillage, cette femme humide. Il s’approche, s’apprivoise, supplie. Avance encore, et rejoins mes pas.

Il y eut une femme, il y a un arbre. Qui n’est pas encore cendre. Entortillé dans la terre. Ce qui est pour elle un réconfort, son salut. Tout pour un mirage.

Il pose sa main sur l’écorce vive. La peur bat mais ne frappe plus. Le sang a ralenti.

Il est tout proche maintenant. La cherche encore des yeux mais la sent dans sa paume.

Il tend sa joue. Il tend son oreille. Etreint le tronc de l’ouïe du silence.

Il écoute.

Le bruit des vagues.

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La mer, en forêt vierge, habite.

Partage.

Le souffle des marécages.

Et celui du vent.

L’océan.

Entre terre et liquide.

Humide, et sans mouvement.

Une feuille tombe.

 

 

 

 

Berges de Rio de Janeiro

Eté

Rio. La chance. Elle parsème notre balade de bout en bout. Le Christ les bras ouverts au premier regard, grand large. Nous enlace.

Le port d’abord. On se fait refouler par le yacht club d’Urca d’une façon doucereuse et violente. On aura le droit de parler avec le directeur le lendemain, quémander d’être membre, partenaire, ami. Une place pour Tortuga dans un océan de richesse et de bonnes manières. Piscine privée. Petit polo sur les épaules dans le restaurant aux murs blancs, couverts en argent. On est en claquettes. On a faim. On nous demande de patienter en restant cloitrer dans notre rafiot, pas même un verre d’eau. Vingt quatre heures d’attente pour devenir dignes. Revenus a bord, nous sommes déboussolés par cette pétole imprévue qui met un frein a notre entrain de toucher terre après 13 jours de navigation.

Arnaud tente un radeau de secours a coups de pompes dans l’annexe, qu’on puisse s’échapper par la plage qui est a proximité. A tribord, un couple passe au moteur. On les hèle comme si Tortuga allait par le fond, toutes mains dehors et la voix forte. Ils s’approchent étonnés, nous lance un bout. Notre capitaine leur explique que nous sommes exclus du continent jusqu’au lendemain et que les négociations s’annoncent mal. Ils rient et embarquent la capitaine d’un air entendu, une solution déjà dans leur besace et pas d’inquiétude.

L’équipage reste penaud sur le pont, plus perdu que jamais. Tortuga semble soudain si exiguë qu’on ne sait plus où s’asseoir. Géraldine débarque sur un autre navire, non loin, et discute avec un groupe d’hommes. Bientôt on vient aussi nous chercher, et nous nous retrouvons tous sur le San Antonio, un bateau-plateforme qui fait office de capitainerie pour le port informel qui s’est créé au revers du yacht club. Accueil des exclus du parterre de marbre et des verres de champagne.

On boit de la bière en dévorant des saucisses. Le San Antonio à côté des voiliers Idéfix et Tutatis. On se dit qu’ils sont fous ces cariocas, et qu’on a bien notre place ici. Une heure plus tard, Tortuga est amarrée à une bouée et nous attablés devant une grillade qui nous coupe la parole pour ne laisser place qu’à de grandes exclamations de plaisir. Rio commence.

ça s’enchaine. L’école de communication qui devait accueillir notre résidence ne répond plus à nos emails. A la rue encore une fois. Notre date de début repoussée jusqu’en milieu de semaine. J’embarque mon ordinateur dans un sac étanche et rejoint la rive pour m’installer dans un bar, écrire et commencer d’une façon ou d’une autre notre nouveau film. Je marche dans les rues d’Urca en m’agrippant à mon baluchon de plastique dur, peu sereine de sortir ainsi au grand air un de nos principaux outils alors que Bernardo semble si inquiet de consulter son téléphone sans s’être d’abord refugié dans une boutique, un coin sombre.

Je passe sous un pont, juste derrière notre petite plage, et croise les portes de l’Institut européen du Design. C’est un bâtiment fait de grands espaces, au parterre de bois et aux vitres immenses. Vue sur la plage. Une petite cafétéria où je rencontre Alexandre. Le directeur de l’Institut a les cheveux longs et les yeux noirs. Une vraie lumière. A peine un échange, et il nous donne une salle pour six jours. On arrivera chaque matin à la rame, les pieds mouillés, les mollets couverts de sable. Travailler les orteils dans l’eau, vers la mer, pour la mer. Tortuga depuis la fenêtre, se balance au gré des remous des petits bateaux à moteur qui la dépassent. Nos affaires dans de grands sacs bien fermés pour la traversée, aquarelles et pastels, crayons et ordinateurs, papier. On s’installe là comme dans un palais. Onctueusement.

L'Institut européen du Design de Rio, notre lieu de résidence artistique

L’Institut européen du Design de Rio (crédits: O Globo)

ça continue. Bernardo et moi découvrons les rues de notre quartier. Urca serpente au pied d’une colline, un morro qui est la première étape pour accéder au Paõ de Azucar, mont emblématique de Rio avec celui qui supporte le Christ. Cette géographie limitée en fait une des zones les plus sûres de la ville: une seule entrée, une seule sortie, et un fort militaire au bout du chemin. Le yacht club y côtoie une enclave maritime qui sert de garages aux bateaux de pêcheurs. C’est une ribambelle de petits jouets de bois aux couleurs vives. On s’arrête là, et aperçoit le bus de Sin Mapas qui se détache sur le gris des bâtiments, coloré comme un bateau, couvert de chaussettes comme Tortuga après une tempête.

Je les renifle deux jours avant d’oser l’abordage. Ce n’est qu’en nombre, avec mon équipage, qu’on s’approche finalement de ce fantasme de voyage, bus multicolore rempli de couchettes et de notes de musique, pour leur dire qu’on les aime, qu’on les veut, qu’ils viennent sur Tortuga le soir même. La carapace tiendra le choc, onze Argentins et cinq Français prennent l’apéro, quelques bières, trois guitares. Les voix d’Astrid Groth et de Josefina Cañazares, qui signera Josefina del Norte le générique de O Beijo après avoir sauvé le film avec la douceur d’une de ses chansons. En el norte de Brasil…

Le bus magique des Sin Mapas

Le bus magique des Sin Mapas

C’est l’hiver. C’est l’été. Notre résidence, qui devait se faire à six, s’organise à quinze. Les Argentins en balade font une pause, fusains et peintures pleins les doigts, le matte jamais loin. Nous faisons ensemble le storyboard d’un film qui dit une ville encore inconnue. Quatre Brésiliens nous accompagnent et nous guident. On échange sur nos premières impressions, se concentrent sur les courbes qui parcourent Rio et les Brésiliennes, collines, hanches et montagnes. Oscar Niemeyer, architecte réputé du pays, dira qu’il n’y a pas d’angle ici. On imagine une géante qui s’allonge sur le sol et laisse la ville la prendre, la couvrir.

Le bordel des favelas le long d’un sein. Les danses de Lapa en battements de cœur. Tijuca respire, des arbres fous des hauteurs jusqu’à la plage. On visite le jardin botanique et le trouve moins impressionnant que la végétation des avenues. Partout, les nuances de vert rejoignent les teintes de bleu, azur et marine. Le béton terne est orné de sable jaune, de terre fraîche. Rio ville totale. Rio ville animal, câlin et hargneux, tendre et dangereux. On nous met en garde. Les tueries sont fréquentes et la criminalité fait concurrence à celle de Mexico. Depuis le début de l’année, plus de cent policiers ont été tués dans des rixes et des règlements de compte. On prend le taxi – non, le Uber – pour dépasser chaque ruelle, mettre derrière soi toute possibilité de mauvais souvenir, de point final. La nuit arrive comme dans un film, la sortie des bêtes, les pas qui s’accélèrent pour rentrer plus vite. Et pourtant. C’est l’hiver, c’est l’été. Les noix de coco sur la plage d’Ipanema. Les rues piétonnes le dimanche et les balades dans les communautés, favelas oubliées, pacifiées, prêtes à exploser mais calmes, encore. On ne voit rien; ne nous arrive rien, plutôt. L’ennemi qui nous menace est dans les mots qui nous racontent. C’est comme marcher sur des aiguilles dans une botte de foin, on est sur la pointe mais ça reste doux.

On nous dit aussi la crise financière, débutée en 2008 et aggravée par la fin des Jeux Olympiques. Les professeurs ne sont plus payés, d’abord ceux de banlieues et puis ceux des écoles centrales de Rio. Les centres culturels ouvrent, ferment et rouvrent, referment en fonction du budget possible et de la continuité des programmes présidentiels. Une politique par dirigeant, aucune vue commune, aucun suivi mais des annulations, confrontations, oublis, mises à la trappe. La corruption.

Les favelas, créées à la fin de l’esclavage par une population libre et désœuvrée, alimentées par les soldats retraités des anciennes guerres, se nourrissent maintenant du chômage et de la misère. Des maisons de briques et de tôles roses. Les escaliers qui serpentent, montent, montent et montent encore. Tous les dessins. Rio est amoureux de ses favelas. Il les craint et les admire avec la même force, la même persistance. Partout on les voit orner les collines, partout on les regarde donner à la ville son souffle terrible. On traverse Vidigal et Santa Marta, les plus tranquilles, dit-on, on ne voit rien mais la vue des hauteurs est sublime. Copacabana est un tapis aux pieds des dealers. Les cariocas, une chanson à deux temps, cent instruments, été, hiver, un même instant.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L'initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L’initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

Tortuga amoureuse quitte pourtant Rio. Ma capitaine prend la mer et je reste à terre. Roberta, brésilienne, Maria, argentine, Emelyne, Donatien et Géraldine s’en vont pour Buenos Aires. La météo est mauvaise, pétoles et surventes vont s’enchaîner et les bringuebaler, peut-être. L’océan est imprévisible. Ils vont très vite s’éloigner des côtes pour le rejoindre. Qui sait quelle baleine, quel arc-en-ciel va les emmener plus vite, les ralentir. Je ne jalouse pas leur départ. J’ai enlacé un arbre le long d’une falaise, savoure l’écorce, le parfum des branches. Terre.

Terre.

De Recife à Rio

 

Notre séjour à Recife s’est achevé sur une surprise. Une des organisations culturelles que notre équipe avait tenté de joindre avant la résidence nous répond soudain. On nous propose d’organiser une projection à l’Alliance Française la veille de notre départ, avec moins de 48 heures de préparation. La salle risque d’être vide, on le sait déjà. On accepte malgré tout, pour ne pas partir sans avoir saisi la chance de rencontrer des gens qui habitent dans cette ville qu’on s’est efforcés à sentir, à comprendre. Pour pouvoir dire aux amis cap-verdiens que leur film commence à être partagé, et pour le plaisir de ce partage.

Seront présents des membres du collectif, des employés de l’Alliance et du Consulat français. Une joyeuse troupe d’une dizaine de personnes, qui assaillent Géraldine de questions et nous invitent à poursuivre la soirée dans un bar local. On mange de la viande séchée et de la farine de manioc. Le jeu de questions-réponses s’inverse : à notre tour de demander Recife, le Brésil. Les tribus d’Amazonie et la politique. La mafia du pétrole. Le goût des fruits et le combat des cinémas de quartier contre les multiplexes. L’importance du théâtre et de la danse africaine.

En dix jours ici, nous n’avons pas eu le temps de visiter les différents quartiers de Rcife, pris que nous étions dans le tournage du film, l’organisation des résidences suivantes et le fignolage du dernier court métrage. Nous n’avons mis un pied qu’à Olinda. C’est une ville dans la ville, une colline verdoyante au milieu des gratte-ciels où vivotent des maisonnées de couleurs et un nombre impressionnant d’églises. Nous sommes sur le continent le plus chrétien du monde. Il suffit de faire quelques pas au détour de n’importe quelle rue pour s’en rendre compte. Souvent les chapelles sont de couleur pâle, peinture extérieure défraichie par le soleil et décors intérieurs flamboyants. Celles d’Olinda surplombent le rivage et nous servent d’amers lorsque on est au large.

Qu’elles en guident au moins certains dans la bonne direction.

Parmi nos compagnons, Bernardo Teshima, jeune photographe de 23 ans. Il entend notre capitaine plaisanter sur le fait qu’il reste encore une place d’équipier, au cas où quelqu’un aurait une envie de départ, et ne la quitte plus. Il argumente, se présente. Prise de court, Géraldine lui explique les toilettes à pompe, les douches à l’eau de mer et les crochets qui tiennent les marmites sur le four qui tangue. Il dit oui à tout et rentre préparer son sac. Il arrivera le lendemain matin accompagner de sa mère, une grande dame dans une robe à fleurs qui reste le temps seulement de lui répéter « attention, attention ». Une photo, et Bernardo monte à bord. Nous partons équipage franco-brésilien, et c’est une joie simple. Notre première traversée sud-américaine.

Bernardo et la mer

Bernardo et la mer

Après plus de deux mois à bord de Tortuga, Thibault Peigney a débarqué. Il avait quitté La Rochelle avec nous en mai dernier et participé à toutes les traversées jusqu’à ce qu’on atteigne la côte brésilienne. De même que Gilou et Julie, nos compagnons de Transatlantique, il est reparti pour la France et a laissé sa place pour de nouveaux équipiers. Arnaud et Donatien ont ainsi embarqué pour leur première longue traversée, l’un ayant une bonne expérience des courtes navigations en Bretagne et l’autre prenant ses marques dans ce nouveau contexte. Arnaud moniteur aux Glénans, Donatien jeune matelot. De quart ensemble, ils forment un duo efficace, qui me rappelle parfois mes premières semaines à bord, quand Géraldine m’apprenait les noms de chaque bout, chaque fil de fer, les écoutes, chandeliers, drisses, palans, poulies, bastaques, pataras, haubans et autres parties qui composent la tortue. Puis les voiles, les allures. Le réglage de la chute et la maîtrise des penons.

Donatien est à l’aise dans ce monde-là, neuf et pourtant à l’origine de quelques autres. Nous parlons souvent théâtre, et je nous imagine lever le rideau comme on hisse la grand’voile. Les premiers techniciens de la scène étaient des matelots au chômage, ce qui a transmis tout un vocabulaire, un imaginaire. On fait la veille du côté jardin, à tribord d’un spectacle que l’océan improvise à chaque acte. Côté cour se gonflent génois et trinquette ; on n’y voit rien sans se mettre au balcon pour pencher la tête et apercevoir enfin ce qui se cache sous le vent. Théâtre, cinéma et navigation ; la mer apporte une unité incongrue, une connexion entre des univers qui paraissaient déjà trop immenses pour qu’ils puissent encore s’étendre. C’est une rencontre, et un échange. Notre grille de compréhension devient filet fin.

Arnaud et Dona

Arnaud et Dona

Nous découvrirons ce nouveau continent de l’extérieur, par les contours. A deux jours de Rio, nous longerons les côtes pour le simple plaisir de voir la terre, après déjà neuf jours au large. Ce sont des falaises et des collines qui rappellent les Canaries ou le Cap Vert. Comme si c’était d’une île que nous faisions le tour.

On arrive là en passant par un couloir. Un agglomérat d’îlots crée une route exsangue entre deux bans de terre. On s’y élance de nuit, épuisés par des jours de près à taper et tanguer dans tous les sens, impatients de franchir ce nouvel obstacle. Mais quand le jour vient, il s’ouvre sur un palais d’émeraude. La mer s’est transformée en un liquide vert et lisse, transparent. Le ciel gris comme une parure, souligne ses couleurs. Il y a quelque chose ici qui évoque le miracle. Comme si Tortuga venait de passer une barrière invisible et de rentrer silencieusement dans une zone secrète, préservée. On apprendra ensuite qu’il s’agit précisément d’une réserve naturelle, interdite de pêche et de passage aux tankers. Mieux qu’un panneau cloué à l’entrée, la mer nous a fait savoir qu’on entrait dans une de ses dernières tanières.

Et pour cause. Le soleil est encore en train de se lever lorsque je vois une tâche noire longer le bateau. Géraldine et le reste de l’équipage sont toujours assoupis ; je m’apprête à reprendre la barre en urgence à notre régul’ Hercule pour éviter un porte-container à fleur d’eau, un rocher rasant la surface. A peine ai-je eu le temps de faire un geste, qu’un aileron noir sort de l’eau, replonge, et laisse apparaître une queue immense qui frappe l’eau, éclaboussant jusqu’à la bôme, avant de sombrer à son tour.

Tortuga sur un palais d'émeraude

Tortuga sur un palais d’émeraude

J’avale mes injures destinées aux tankers qui laissent choir leurs marchandises et hurle un « Baleine ! » en sautant sur les bancs de bois pour réveiller mes compagnons. Ils manqueront celles-ci, mais là commencent cinq jours entiers de camaraderie avec les cétacés. On les repère de loin grâce à leurs jets et suit leur avancée en fixant les ombres de leurs corps gigantesques à travers les murs liquides de notre citadelle. Certains s’amusent à rester dans le sillage de Tortuga, nous donnant l’impression d’être poursuivis par Moby Dick en personne, Géraldine en capitaine Acab et quatre Samuel devenus des gamins ravis par le spectacle.

Une fois, l’un d’entre eux passe sous la coque. « Accrochez-vous » dit notre capitaine en pâlissant. La sonde passe de 50 à 30 mètres, 12 mètres, 5 mètres, 3 mètres 50. On s’apprête à décoller mais la bestiole finit par ressortir à bâbord, l’air innocent, sûrement contente de sa bonne blague. On souffle un coup et se remet à admirer les grandes danseuses qui sautent en s’extirpant de l’eau jusqu’à mi-corps, se retournant pour chauffer une seconde leur long ventre au soleil et s’aplatir ensuite avec une grâce relative dans les flots, nuage d’écumes.

Notre traversée vue par Géraldine

Notre traversée vue par Géraldine

On croisera des baleines jusqu’à notre arrivée à Rio, mais le palais d’émeraude s’arrête aux portes d’un enfer étrange. L’océan devient un champ de mine, annoncé sur nos cartes par des pointillés roses qui strient le bleu de part en part. Des gazoducs partent de terre pour rejoindre des plateformes cernés de cargos et de tankers. De jour ce sont des navettes spatiales, de nuit des sapins de noël. Des flammes s’élèvent parfois des ponts de fer, entourées de grillage comme des lanternes. Elles brillent sans réussir à faire concurrence aux milles lumières multicolores qui décorent ces constructions absurdes, productrices de l’or noir.

C’est un mirage qui nous dépasse, cette sensation de croiser enfin les démons matérialisés. Ceux qui sont responsables, dit-on. C’est donc au large que tout commence, tout casse. Le fond marin brisé comme une vitre, un tuyau au ventre comme une oie qu’on vide. Des hélicoptères sillonnent la zone, transportant les ingénieurs d’une plateforme à l’autre, ramenant le bruit de moteur aux ouïes blanches de Tortuga, qui fait la sourde.

Sourds. Les équipiers regardent tout ça et commentent, puis se remettent à leur partie de tarot, leur livre, leur film ou leur dessin. Bernardo a trouvé sa place parmi nous avec un naturel qui nous a tous étonné. On lui apprend le tarot et il nous met la pâtée, on fait du 8 nœuds sous spi et il refuse de rendre la barre, on se lave avec un gobelet et il se balance des sauts d’eau à la tête. En une semaine il a tant pris ses marques sur Tortuga que j’ai le sentiment que sa présence va manquer. On parle en franglais portugo-espagnol, et parfois par signes. Sauf avec Géraldine, qui écoute une méthode d’apprentissage du portugais depuis qu’on est partis et qui nous sert déjà de traductrice. Je les trouve chaque matin sur le pont, à parler et rire fort. Arnaud répare tout ce qui passe dans ses mains, de la main-courante en bois usé sur le pont aux feux de la gazinière qui pétaradent. Donatien continue de monter O Beso et s’amarine assez vite pour ne plus craindre de préparer la cuisine en intérieur, ce qui est proche de l’épreuve du feu pour un jeune matelot. On partage nos livres audio et discutent après chaque quart de nos avancées respectives dans L’île au trésor de Stevenson, Au-revoir là-haut de Lemaître et Trois hommes dans un bateau de Jérôme K. Le temps file, et nous met en retard. Nous allons arriver seulement deux jours avant le début de la résidence. Nos marges sont courtes et le temps n’a pas été clément. Notre impatiente grimpe en même temps que les délais s’amenuisent. On a faim de Rio, faim de la terre et de la musique, du sol, des terrasses de restaurant et du prochain film qui nait doucement dans nos têtes.

Nous allons arriver demain. Géraldine est à côté de moi, dans la cuisine, à préparer un gâteau au chocolat pendant qu’Arnaud s’occupe du dîner. Dehors, le ciel est magnifique. La croix du Sud continue à monter au fur et à mesure qu’on prend du sud, petit cerf-volant lumineux qui guide nos nuits, quatre étoiles qu’on retrouve et qui nous font oublier doucement la Grande Ourse. La lune est devenue sourire de chat, croissant endormi. A 23° Sud, le tropique du Capricorne attend le prochain équipage. Ça sera pour Dona et Géraldine. Arnaud et moi allons débarquer.

Profitons de ce dernier soir.

Une baleine

Avant le grand saut

Baleirines, par Géraldine

Baleirines, par Géraldine

Sur la route de Rio, un pêcheur et ses clients...

Sur la route de Rio, un pêcheur et ses clients…

Berges de Rio de Janeiro

Berges de Rio de Janeiro

Rio et le Christ

Rio et le Christ