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Batoafilmement,

Votre reporter embarquée, Charlotte.

L'Atlantique

Trait d’union

On part de nuit. Le pont des Amériques sous une lune blanche, les grues illuminées de haut en bas. Les feux des navires. Le soleil se lève doucement et avec lui, la chaleur. J’ai le temps de filmer un équipage d’ombres. Géraldine m’a donné le droit d’être hors quart le temps de cette navigation : caméra en main, mon poste est de prendre des images, ainsi que quelques sons au Tascam. Ceux-ci sont extraordinaires, presque plus étranges et fantômatiques que les visions qu’ils habillent : bruits de câble qui sonnent comme des clochettes, la ferraille qui grince, les moteurs en tout sens, symphonie de machines lourdes ou subtiles, l’eau qui s’écoule, qui gicle, s’évapore sous des poids hors norme. Un pilote est monté à bord de Tortuga pour la guider dans cette traversée ; des voix ne cessent de surgir de sa radio, grésillement mécanique de phrases incomprises. Le temps d’une petite heure, nous voguons en vaisseau de l’espace, cernés de navettes, entre les plateformes. L’atterrissage vient avec l’apparition du soleil. On redescend, poussés par la lumière crue d’un nouveau jour. Autour de nous, quatre tankers déposent à terre leurs cargaisons, rechargent leurs cuves de pétrole, attendent. Encore quelques mètres et nous y sommes : le pont et la marina disparaissent. On entre dans le Canal. Nouvelle géographie.

Le Canal, premières lueurs

Le Canal, premières lueurs

Le pilote qui nous assiste, M. Edwin Davidson, est un homme enjoué et sympathique. Nous avions peur de tomber sur quelqu’un de désagréable et de pénible. Les pilotes sont ceux qui estiment la fiabilité du bateau, s’ils trouvent qu’on ne respecte pas les règles de sécurité ou que l’accueil de l’équipage n’est pas à la hauteur, il peut garder la caution de neuf cents dollars que nous avons donnée au Canal et décider de débarquer, ce qui stopperait net notre traversée et nous demanderait de repayer le tout. Aussi sommes-nous aux petits soins. À peine levée, Géraldine se met à préparer un gâteau au chocolat; je me réveille avec le bruit du fouet dans le saladier. On met du Coca au frais, on inscrit son nom sur une bouteille d’eau, prépare le taud pour protéger le cockpit du soleil. Il arrive à l’heure, homme grand et mince bien tenu dans une chemise à carreaux, un jean et des baskets. On commence les manoeuvres. Il dit à Géraldine de ralentir le moteur – “despacito”. Ils se regardent, sourient et, avec un mouvement de hanche, chantent ensemble le refrain du hit du moment “despacito” devant les visages médusés du reste de l’équipage. Eclat de rire général. Ça promet d’être un bonne journée.

On continue d’avancer dans le Canal, Géraldine à la barre, Jérémy et Polo aux amarres arrière, Edgar et Paul à celles de l’avant. Tout le monde reste à son poste jusqu’à ce que la première écluse apparaisse devant nous. Les docks laissent place petit à petit à des berges où respire une végétation qui rappelle la forêt : grandes herbes, fougères, des arbres épais et immenses clairsemés au bord de l’eau ou regroupés en grappes. Un crocodile nage à fleur d’eau, ses narines et ses yeux visibles, le bout de sa queue ondulant à la surface. L’eau brune rappelle celle du fleuve. Elle vient du lac Gatùn, situé entre les trois premières et les trois dernières écluses, qui a permis de relier chacun des tirets du Canal par cette ligne liquide d’eau douce. Six mois après la fin de sa construction, il ne pleuvait toujours pas et les ouvriers, ceux vivants et ceux, les 25 000, morts pour le faire exister, attendaient impatiemment de savoir si leur temps de souffrances n’avait servi qu’à creuser une tranchée de terre sèche. Puis la pluie est venue, le lac a coulé et les Amériques, au bruit d’une vague, se sont séparées.

Population transamérique

Population transamérique

Commencent les pointillés qui vont nous mener au prochain chapitre. On passe les portes à la suite d’un “panamax”, Tortuga terrifiée de s’approcher si près d’un énorme. On l’amarre à un remorqueur, un bateau à la coque molletonnée comme un pneu qui sert soit à ravitailler les gros, soit à les retenir avec des câbles si leurs moteurs lâchent. Edwin nous raconte que les ferrys de croisière les ont en horreur parce que leurs bourrelets laissent des traces noires sur leur coque impeccable. Nous nous collons à lui, boudin contre carapace. Edgar tient parfaitement son poste de Second et, entre ses mains, celles du pilote et celles de notre capitaine, la Tortue se tient tranquille. Polo, Jérémy et Paul suivent les ordres tout en essayant de ne rien perdre de la beauté du Canal. De chaque côté de nous, un paysage incongru de gare de train. De courts wagons métalliques suivent les cargos en avançant posés sur des rails, de longs câbles accrochés sur leurs flancs pour les amarrer le temps que l’eau monte. On les entend parfois geindre, et ça nous coupe le souffle.

Nous sommes si proches que lorsque les portes s’ouvrent de l’autre côté et que le monstre rallume ses moteurs, notre bateau est pris dans un tourbillon qui le flanque de plein fouet contre le remorqueur et son faux coussin. ça ne loupe pas : notre liston en bois éclate  s’enfonce pratiquement à angle droit, un peu en arrière de l’étrave. Géraldine et Polo ont tenu la barre à quatre mains pour maintenir le cap mais ils n’ont rien pu faire contre la force du courant. Cette cassure rejoint celles faites Cap Vert et à Punta Arenas, la première étant à l’arrière, le deuxième au milieu et cette dernière, bien en ordre, à l’avant. Rien de dramatique, on en rigole presque – manifestement un liston en bois n’a rien à faire sur un bateau en acier. Edwin décroche la radio et demande au gros de devant de mettre moins de gaz la prochaine fois.

Un énorme et ses wagons

Un énorme et ses wagons

On passe trois écluses, trois grandes marches vers le haut, avant de se mettre en route pour le lac. Sur notre droite se profile le “sommet d’or”, une petite colline qui ne paye pas de mine aujourd’hui mais qui était auparavant une fière montagne. Les Français l’ont taillée jusqu’à en faire un petit tas de terre. On raconte que pour faire venir de la main-d’oeuvre, ils y enterraient des pépites d’or et faisaient courir le bruit qu’une mine entière s’y trouvait. Beaucoup venaient alors demander à être engagés comme ouvriers pour avoir le droit de creuser là. Ils travaillaient sous la chaleur infernale, sous les orages, dans ce climat inhumain qui profite à la malaria et au typhus. Malgré les rancoeurs et les injustices, les meurtres étaient peu courants : la chaleur, plus lourde qu’une grille de prison, annihilait toute vélléité de mouvement, toute pensée de révolte. On travaillait pour un dollar par jour, on économisait et parvenait à partir, ou bien on mourrait dans un délire de fièvre, brûlé sous la cagnard ou noyé dans une flaque. Avant d’être un trait d’union entre deux mers, le Canal était une parenthèse posée sur l’enfer, sans lumière et sans rédemption.

Face à la colline, à notre gauche, les “neos” traversent le second Canal : on les voit avancer derrière une ligne de fougères et d’arbustes, comme s’ils se déplaçaient sur terre avec leur milliers de containers, certains vert sur vert. On semble se déplacer plus vite et plus facilement qu’eux, et pourtant ils nous dépassent toujours. On s’invente qu’on fait la course, la Tortue contre le lièvre, mais sans toucher à la manette du moteur. Puis notre pilote reçoit un appel : un de ces “neos” arrive en sens inverse, il transporte des marchandises dangereuses et n’a pas l’autorisation de croiser qui que ce soit dans le Canal. On ne pourra pas finir le périple aujourd’hui. C’est un petit choc, nous sentons la Colombie continuer à nous filer entre les doigts, mais aussi une joie de pouvoir faire durer cette expérience un jour de plus. Rester entre les wagons et les arbres, sur de l’eau douce.

On s’amarre tant bien que mal à une grosse bouée jaune en mousse, notre babord faisant face à l’arrière d’un petit ferry en transit qui s’est retrouvé dans le même cas que nous. Edwin débarque, le prochain pilote arrivera le lendemain matin à neuf heures. On croise les doigts pour qu’il soit d’aussi bonne pâte que le premier et réfléchit à la recette d’un nouveau gâteau. Nous avons quitté le décor de gare pour retrouver celui d’un port, un chantier. Un crocodile patauge à quelques mètres – peut-être est-ce toujours le même, amoureux. On remonte l’échelle et renonce à se baigner, ne serait-ce qu’un orteil. Pas un baiser.

Un "neo" mal caché

Un « neo » mal caché

Nous repartons le lendemain matin à l’aube. Cette fois pas de flottement dans l’espace : il fait jour. Un de ces temps gris qui brûle le blanc à la caméra et rend difficile de filmer le ciel. J’essaye de faire des inserts, les mains de Polo sur le winch, les doigts de Géraldine enserrant la barre. “Passer du paysage au détail…” Mais bientôt ce paysage s’ouvre complètement et nous nous retrouvons dans la petite mer intérieure qu’est le lac tenu en tenailles entre les deux mondes. Le vent monte et on se retrouve même avec quelques moutons à la crête des vagues d’eau douce. Je pose la caméra, c’est relâche pour l’équipage hormi Edgar et Géraldine, seuls autorisés à se relayer à la barre devant notre nouveau pilote, M. Victor Herrera, un gros monsieur heureusement aussi agréable que le premier.

On navigue au moteur pendant plusieurs heures, les voiles étant interdites dans le Canal. À nouveau c’est le souvenir du fleuve : l’eau brune, la forêt, les îlots de végétation qui habitent de temps en temps la surface. Seule différence de taille, le nombre de cargots qu’on croise dans un sens comme dans l’autre, Tortuga parfois rattrapée et dépassée, parfois visée au loin puis évitée de ce qui nous semble n’être que quelques mètres. Alors que je sors la tête de la cuisine pour prendre l’air, je tombe nez à nez avec un navire de l’armée américaine qui nous longe de si près que je peux compter ses fenêtres et détailler ses traces de rouille. Il nous dépasse lentement, toujours dans ce silence impossible qui est la signature des plus lourds, et nous ne le retrouverons que quelques heures plus tard, à l’entrée de la nouvelle série d’écluses.

Il n’est pas devant nous mais à côté, dans l’autre Canal. Cette fois il n’y a pas de remorqueur à qui nous accrocher pour passer les portes : quatre hommes se sont postés à terre autour de Tortuga, deux sur chaque bord, et nous ont lancé des cordes lestées par d’épaisses boules, des pommes de Touline, qui rebondissent sur le pont. On y attache nos amarres et ils les reprennent, le navire se retrouve tenu par les quatre coins tel un moucheron pris dans une toile. Ça me rappelle un autre canal, tout là-bas dans le Sud, lorsque nos bouts enserraient des branches ou des rochers et que Tortuga flottait ficelée à la terre. Avant que les portes, lourds pans de bronze, ne se ferment derrière nous, un tanker nous rejoint et s’arrête à quelques mètres derrière nous. On admire la ligne fine de son étrave, coupante comme une lame, puissante comme une massue. La Tortue ne moufte pas, Géraldine ordonne à tous les équipiers de rester à poste et de surveiller les amarres. Il ne s’agit pas de se mettre en vrac devant un tel mastodonte, on reste attentif.

Je m’imagine le capitaine d’un tel navire, plus grand qu’un homme, maniant une roue plus large que notre mât, quand une petite voix perce à la radio de Victor. Je le regarde et, sûre d’avoir mal entendue, lui demande s’il lui arrive souvent de croiser des femmes capitaines dans son métier. Géraldine et moi nous attendons à la réponse habituelle, déjà un sourire en coin, quand il hausse les épaules et nous dit que oui, bien sûr, il y a beaucoup de femmes pilotes au Panama. Il lève sa radio et confirme : l’immeuble derrière nous est conduit par une dame. Voilà qui fait notre journée.

La capitaine suivie de près

La capitaine suivie de près

On passe une, deux écluses. L’eau descend cette fois. Lorsqu’elle atteint le bas et que Tortuga traverse le bassin, les amarres sont si basses par rapport aux rives que nos quatres équipiers doivent les tenir à bout de bras pour permettre aux hommes qui nous tiennent d’avancer en même temps que le bateau. Ils suivent notre route en trotinnant sur les berges, le long des rails qui vont servir au tanker qui nous suit, entre les petites maisons blanches qui ressemblent à des stations de train, des bureaux de chefs de gare. Le nom des écluses et leur date de finition sont inscrits sur chacune d’elle. Elles surplombent chaque marche, ouvrant la voie sur un escalier si droit qu’il tient plus d’un toboggan. Nos compagnons de quai doivent y courir, un oeil sur les marches, un autre sur le navire. C’est un système simple, qui nous surprend pour une aussi grosse machine que le Canal de Panama, mais il fonctionne. On parvient à prendre un rythme et, bientôt, le niveau de la deuxième écluse commence à descendre.

À la barre, Géraldine ne voit pas l’Atlantique. Nous l’admirons très bien à l’avant : cette marche est énorme, nous sommes à bien trente pieds au-dessus de l’océan. On l’observe comme du haut d’une tour. Vue sur l’horizon et le pont inachevé qui le traverse à l’embouchure du Canal, symbole peut-être involontaire de deux mains qui se tendent, se frôlent, ne se touchent pas.

L'Atlantique

Retour en Atlantique

Je vais à l’arrière et décris à ma capitaine cette vision. Alors que notre vieil océan est réapparu devant moi, la sensation que j’avais de retour et d’achèvement s’est évanouie. C’est toute une aventure qui commence. Un nouveau voyage va prendre place et la fin est encore loin. J’ai l’impression de repartir. On doit se tenir devant notre pilote mais je sens le corps de mon amie vibrer, le coeur à toute allure, la main sur la poitrine. La Rochelle est tout au bout là-bas, presque visible, presque déjà là. À portée de main.
Se frôlent.
Mais ne se touchent pas.

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)

Super 8-clos

 

Voilà dix jours que nous vivons dans un certain périmètre, entre un pont et un ponton, un restaurant, un bar. Le pont des Amériques surplombe le ponton de la marina Balboa, en face du bar du même nom, à un kilomètre d’un restaurant devenu notre QG. Notre espace de manoeuvre, résumé dans ces quatre pôles, comme une géographie amoindrie. On est au restaurant, quand on n’est pas au bar. On y travaille ou tourne en rond. Voilà : dix jours que nous vivons dans un certain périmètre. Matin et soir, nous traversons la jetée de Balboa. C’est un tunnel sans toit, où le soleil vous plombe les épaules en quelques secondes. Ou bien un long rideau gris à fendre, lorsque l’orage gronde. Alors, le tonnerre explose et fait vibrer jusqu’aux vitres des voitures. Toutes les alarmes se déclenchent, symphonie apocalyptique insupportable et fascinante. Au loin, un éclair frappe le haut d’une grue.

Notre attente a pour scène une marina placée à flanc de cité, sur la côte sud-ouest de ce monstre improbable qu’est Panama Ciudad. À quelques kilomètres de nous, dans les coulisses, une digue mène à une péninsule. On y voit d’un côté l’océan et la végétation d’une île, de l’autre les gratte-ciels d’un New York qui n’a pas même le charme d’une pomme. Vue plongeante sur ce qu’il y a de plus aberrant : un front de mer cerné par une autoroute extérieure, semblable à un large lasso de fer qui l’aurait capturé et n’aurait pas fermé son étreinte. Elle est hors de la terre : construite directement sur l’eau, devant la côte, c’est le premier abord qu’on ait de la ville lorsqu’on vient du large. La mer, la route, la mer et la terre enfin. Un théâtre original pour une pièce sans rythme et sans action. On traverse ce territoire et entre sur scène : une bouche du Canal qui ne se referme pas, reste grande ouverte sans nous avaler. Posée sur la langue, Tortuga attend et meurt de sécheresse, sans réplique ni didascalie. L’immobilité ou l’impatience : notre espace est plus exigu qu’un bout de mer. Un microcosme, tenu entre le chantier de l’entrée du Canal et le grand large du Pacifique. La nuit, le défilé. Beau décor, mais que fait le metteur en scène ?

Panama Ciudad @Paul DLM

Panama Ciudad (photo par Paul DLM)

 

On nous a donné une date tardive de passage, le 5 mai, soit deux jours après le début de la résidence de Carthagène. La Colombie est à quatre jours de navigation depuis Côlon, de l’autre côté du Canal. Si cette date ne change pas, nous devrons annuler notre résidence dans ce pays et nous ne pourrons y faire qu’une escale de quarante-huit heures avant de rejoindre Cuba. Aussi Géraldine appelle tous les jours les autorités du Canal pour savoir s’il n’y a pas eu un désistement, un trou qui se serait formé entre deux briques pour notre bout de papier. Nous sommes parmi les dernières embarcations avant les bouées du chenal. Les gros nous longent. Mais ce n’est pas eux qui font des vagues, ils sont trop lourds et trop épais; longs coutelas plongés dans du beurre tendre. Les navettes qui les ravitaillent, équipées de moteurs surpuissants, sont responsables. Le mât de Tortuga tangue entre les autres flèches de navire, fine aiguille de balancier plus courte que la plupart de ses voisines. On dort avec nos toiles anti-roulis, amarrés à une bouée qui sert surtout de manège lorsque la marée passe à l’étale. Tous les voiliers et catamarans en vrac, simplement parce que l’eau hésite quelques minutes à changer de sens. Il faudrait filmer en accéléré les mouvements de ronde de ces bateaux devenus chevaux de bois. Certains se frôlent tant que d’une jupe à l’autre, les deux capitaines s’observent dans le blanc des yeux, attendant de voir qui le premier va toucher, reculer ou lancer une insulte.

Des soucis qui paraissent soudain minuscules; les énormes passent et nous imposent la vision d’un monde à part, un monde de géant qui n’entretient pas du tout le même rapport à la mer ni à la navigation. Qu’est-ce qu’une vague quand on regarde l’océan de plus de trente mètres de haut ? Et pourtant la tempête doit être pire sans voile, sans fuite. Ces longs navires me paraissent étrangement fragiles. Certains ne paraissent pas même du genre bateau. Ils sont bien plus semblables à des vaisseaux de l’espace, voire des sous-marins. Les “panamax”, construits à la taille exacte du premier Canal, sont des immeubles qui cachent le ciel. Les “neos”, nouveaux formats pour le nouveau Canal, semblent avancer mi sur mer mi sur terre. Alors que mes camarades dorment, je sors de ma couchette et m’assois dans le cockpit pour les admirer. Impressionnant de jour, c’est la nuit que le défilé est vraiment remarquable. Voituriers, pétroliers, portes-containers, ferrys… Et dire qu’il faudra se faufiler là. Certains sont des murs, d’autres des forêts de tubes. Des constructions de Lego, dont on se demande toujours s’ils vont réussir à passer le pont, couper les Amériques sans y rester coincés. Leurs lumières lentes glissent dans un silence dérangeant, impossible. D’autres sons émergent, inconnus, surnaturels. Des sonneries fines, bruits sans pesanteur. Sans une seule vague.

Les grues s’illuminent.

Un gros et des petits, le soir (photo de Paul DLM)

Un gros et des petits, le soir (photo de Paul DLM)

Dans cette géographie à quatre pôles naît une cinquième étoile. À tribord de la Tortue flotte un voilier au pavillon américain qui porte le nom original de Cool Change. Nous l’avions déjà repéré à l’embouchure du Canal, coque blanche, ligne azur. Dans son sillage, nous avions pu rejoindre la marina en restant entre le chenal et les hauts fonds. Nous nous sommes amarrés l’un près de l’autre car, comme le dit son capitaine Brandon, plus nous avançons dans ce voyage plus les signes qui nous guident sont clairs.

Quelques jours passeront quand même avant que cette rencontre maritime ne se concrétise à terre. Scott, Linda, José et leur chef de bord traversent la jetée, accompagnés de leurs deux chiens. Cet équipage est connu ici sous le nom de perros locos à cause de leurs aboiements à chaque passage de navette. Scott et Brandon, Californiens, voyagent depuis deux ans et demi sur le beau navire en fibre de verre qu’est le Cool Change, treize mètres, intérieur bois, une roue comme gouvernail et le signe bouddhiste “Om” gravé dans un mur. Ils portent un bandeau au front, une longue barbe blonde qui se termine par une natte pour Brandon, un duvet noir pour Scott; yeux bleus, yeux sombres, et le même tatouage sur le dos de la main gauche : une tortue.

Elle représente leur passage de l’équateur. De novices ils sont devenus “shellback” – ceux qui portent ce qu’ils ont avec eux, en eux. Ils naviguaient sur l’Amazone, au Brésil, lorsque la ligne est apparue à l’étrave, amenée par les affluents descendant vers le Sud. Cool Change l’a traversée dans une eau couleur café, entre les arbres, et malgré tous les mois passés en mer, des Etats-Unis à l’Amérique Centrale en passant par Mexico, c’est ce temps sur l’Amazone qui leur reviendra toujours à la bouche, dans les pupilles. Voguer sur le fleuve, par plus de cent mètres de fond, entre la terre et les branches. Ils y avaient trouvé une femelle paresseux, Sandra, et l’avaient adoptée. Elle s’accrochait à leur roue et dormait suspendue aux balcons. L’éloignement de la nature a fini par la faire dépérir et ils ont dû la reposer dans les feuilles, avec tous les bambous qu’ils avaient coupés pour elle, amoncelés en pied de mât. Depuis, une chatte a été récupérée à Bélem, non loin de Manhaus. Noire et ocre, elle se déplace de façon silencieuse et invisible sur le pont et les tauds. Un chat de filière, plutôt que de gouttière. Elle fait sa vie à bord, entre ses deux propriétaires, leurs chiens et les nouveaux venus.

Brendon et Scott, shellbackers

Brandon et Scott, shellbackers

José a rejoint ce groupe insolite en Colombie, Linda vient d’intégrer l’équipage. Aucun d’eux ne sait jusqu’où il ira ni quand s’arrêtera le voyage. Brandon et Scott sont décidés à ne pas rentrer vivre aux Etats-Unis, bien qu’ils y fassent encore quelques séjours pour travailler. Ils naviguent lentement, en prenant le temps, attendant parfois des mois que les saisons changent et leur facilitent le passage.

Leur périple n’aurait rien en commun avec le nôtre, hommes en duo qui se laissent avancer au gré des vagues, sans échéance et sans équipage, s’ils n’avaient pas pour motivation principale de réaliser des films de voyage. Plutôt des courts métrages, dix à quinze minutes, qui présentent leur aventure avec un oeil expert mais très typé commercial : des couleurs parfaites, des cadrages parfaits, des sourires parfaits. Seulement de belles histoires. Un format qui correspond à la télévision et c’est précisément ce qu’ils visent. À regarder ces productions, je me dis que mes reportages sont d’une manufacture finalement très artisanale, très improvisée. Leur manière de se filmer est très proche d’un vrai tournage : ils attendent la bonne lumière, choisissent des bouts de route qui ne les avancent pas mais qui présentent bien à l’image, utilisent un drone pour des vues aériennes. La qualité de leur travail d’étalonnage fait pâlir mes prises de vue réelle. Prises réelles de vues intouchées, non dirigées, cadrées seulement; ordonnées peut-être. Je n’aime rien modifier. Mes méthodes paraissent naïves; je ne connais rien à ces codes esthétiques qui “vendent” le voyage par une belle lumière, de longs ralentis. Mes plans bougent au rythme de Tortuga. À 25 images/seconde, on a le mal de mer; à 150, tout s’apaise. Encore faut-il avoir la caméra qui en est capable, et les batteries.

Leur montage est truffé d’inserts et de plans serrés – “passer du large au sensible, du paysage au toucher d’une main, au détail : c’est ce que doit être le cinéma pour moi” me dit Brandon. J’aime cette idée, je la garde. Je note également leur habitude de cadrer des vues larges en plaçant d’abord un objet au premier plan, parfois au beau milieu de l’écran; une pratique que j’avais déjà notée chez Donatien lors de notre premier tournage, à Recife. Mes cadrages sont beaucoup plus francs, plus nets et moins composés. On voit directement tout ce qu’il y a à voir. Leur technique permet de rendre actif le regard du spectateur en lui faisant d’abord deviner ce qui va être montré. Elle permet aussi d’utiliser des flous et des compositions plus subtils. Il s’agit de pouvoir, lorsqu’on filme depuis un bateau, placer quelque chose entre soi et le paysage. L’Amazonie n’est pas toujours là.

La mise au point automatique ne résiste pas non plus aux mouvements des vagues, il faudrait savoir gérer le mode manuel tout en se tenant à un hauban, une filière. Puis ensuite tout reprendre, tout étalonner, tout réajuster. Un temps de travail et des compétences que je n’ai pas encore appréhendés mais que je commence à placer dans mon viseur. Même si jamais je ne voudrais faire vendre notre aventure de cette manière-là, par une fausse lumière, une fausse discussion avec des “autochtones”, dialogue-monologue d’abord mené pour la caméra malgré l’incompréhension mutuelle, malgré la possibilité d’un malaise. Il faut avoir du cran pour filmer un visage. Ou une longue barbe, des yeux clairs. Le sourire toujours là. C’est un talent aussi que je leur reconnais; peut-être suis-je naïve quant à une certaine nature du cinéma, ce spectacle. Retoucher une couleur est aussi un moyen de faire passer une émotion. L’artifice peut permettre de se rapprocher du sentiment, du ressenti. Tout montrer beau, quand on se sent bien, pour dire que c’est beau et bien même si ce jour là il faisait gris. Un détail, même pas un mensonge. Est-ce une question d’éthique ou seulement d’esthétique ? Ou l’image, justement, se trouve à mi-chemin entre ces deux sphères, à la fois un objet d’art et un objet politique, moral. Cadrer comme si on arrachait un pan du réel, un rectangle de la toute première toile, ou bien tout repeindre, vernir. Entre le bord de la toile et le dernier poil du pinceau, quelque part, se trouve peut-être le tremblement d’un vrai inatteignable.

Les Docks du Canal, photo retouchée (photo par Paul DLM)

Les Docks du Canal, photo retouchée (photo par Paul DLM)

L’équipage de la Tortue se mêle à celui des chiens fous. Géraldine enregistre avec eux des chansons qui pourront servir pour nos films et pour les leurs. Assis dans l’espace silencieux et molletonné du “CC”, quelque chose de fort se passe entre ces deux équipages cinéphiles, cinéastes. Mélomanes. En quelques nuits blanches, réunis ensemble sur le pont d’un de nos deux navires, de petites projections de nos productions improvisées sur écran d’ordinateur entre deux verres, deux histoires, une amitié s’installe. Le temps passe, l’espace exigu de Balboa s’élargit de mots et d’images. On le partage avec un autre marin, David Wagner, qui complète et met un point final à notre bande cinéphile – un point d’exclamation. Il navigue sur un Pogo 30. C’est un bateau à la jupe grande ouverte, réservé aux niveaux trois chez les Glénans de Paimpol : un petit rêve qui file à vingt-et-un noeuds, tous les bouts frappés à ce qu’on nomme joliment un piano, une suite de rames qui les rend accessibles et manoeuvrables directement du cockpit. Une aide pour qui, comme David, navigue en solitaire.

Rencontré dans le Yacht Club alors qu’il glane des informations sur les Galapagos, il se présente en tant qu’agent et je ne sais pas quoi lui répondre. Pour moi “l’agent”, celui qui gère la carrière des stars, est un personnage de film au même titre que le commissaire, la serveuse de la station-service ou le veilleur de nuit du lycée. Un truc qui dans mon imaginaire n’existe qu’aux Etats-Unis et concerne exclusivement ce territoire. Je lui serre la main, on parle des îles puis, au détour d’une phrase, comme si ça pouvait tenir en un seul mot, il nous case que son dernier client s’appelle David Fincher et son dernier assistant, Gore Verbinski. Rencontrer ainsi de loin, par intermédiaire, le réalisateur des Pirates des Caraïbes alors qu’on s’apprête à découvrir et à naviguer dans cette région du monde me fait beaucoup rire. Les astres aussi nous font leur cinéma parfois.

Ces rencontres nous touchent plus que de mesure. Depuis la soirée passée à bord du navire polonais à Puerto Williams, nous n’avions pas eu  l’occasion de côtoyer de vrais marins au long cours, des voyageurs qui appréhendent la mer comme un espace totalement libre. Une image de ce que nous aurions pu être si nos traversées n’étaient pas dictées par des temps et des étapes, une sorte de course à l’envers dont la réussite s’estime au nombre de films produits, de résidences menées. Donner un but au voyage, c’est aussi le refermer sur lui-même. L’indolence du Cool Change nous titille : voilà une manière d’être à la mer qui n’est pas la nôtre. Le monde comme un grand terrain de jeu. Ce voyage nous a rendu adultes de bien des façons. Lorsque nous naviguons sans rien avoir à prévoir, c’est en connaissant tout ce qui est alors laissé de côté, le stress et le bonheur aussi d’avoir un but, une destination. Avec eux on constate ce que nous ne sommes pas, ce que nous n’avons jamais été depuis notre départ de Paimpol : sans montre.

Qu’importe. Nos temps, celui de la mer et du cinéma, ceux de la mer et ceux du cinéma, sont magnifiques.

 

 

On reçoit l’appel un samedi. Géraldine est sur le pont avec Edgar, son nouveau Second fraîchement arrivé de France. Il restera avec nous jusqu’à Cuba et on s’en réjouit tout de suite comme d’une bonne nouvelle : calme, joyeux, professionnel, il gagne immédiatement notre confiance. Il a rencontré notre capitaine en travaillant comme moniteur de voile et rejoint ainsi la longue liste de nos équipiers passés par les Glénans. Paul, nouveau membre d’équipage, est venu presque en même temps que lui. C’est Donatien qui nous l’envoie et de ce fait, il a d’office notre sympathie. Photographe de métier, il prend vite en main la responsabilité de documenter le Canal et part le long des berges avec son appareil, sous le soleil ou sous la pluie. Ce matin-là, il est dans le carré lorsque le téléphone sonne. Il le donne à Géraldine et bientôt c’est la joie : notre date de passage est avancée de quatre jours. Nous partirons lundi 1er mai retrouver l’Atlantique. Jérémy et moi, qui étions partis visiter un peu la région après nos retrouvailles, revenons illico à la marina. Polo est déjà sur place, travaillant toujours au montage du film de Salinas. Géraldine, Paul et Edgar ont eu le temps de bien bichonner la Tortue pendant ces jours d’attente et nous sommes prêts : nous acceptons la date du lundi 1er mai et fêtons ce nouveau départ.

Le mois de mai commence avec l’océan; il se terminera avec notre dernière résidence. S’il y a un hasard, il semble s’être mis en sourdine, métamorphosé par le voyage ou nos espoirs. Nous avançons par signes, francs ou subtils. Pour encore quelques jours.

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)

Un pingouin

Convergences

Lorsque Tortuga est entrée dans les eaux équatoriennes, au large de la côte, une tortue marine est apparue près du navire. Géraldine et son équipage ont coupé le moteur, se sont laissés approcher par l’animal. Alors que Julia reste sur le pont pour assurer la veille, Sophie, Vianney et leur capitaine sautent par-dessus bord. Ils nagent avec elle. Un corps lent, calme, qui passe sous la coque et vient saluer le safran, suivi de toute une famille de petits poissons qui la suivent comme si elle était leur mère. Sûrement se nourrissent-ils des coquillages qui ont élu domicile sur sa carapace. Vianney frôle sa patte d’une main tendre, révérencieuse. La tortue, notre avatar, tourne la tête vers lui et le regarde d’une façon si intense qu’on perçoit son âme, sa douceur. Le Pérou s’efface; notre temps en Equateur commence. De cet instant à celui où on touchera les côtes du Panama, il restera sous le signe de cette rencontre : un miracle.

 

Notre résidence se déroule dans un nuage. Tortuga a retrouvé le ventre fermé d’un Yacht Club, sur ponton, à quelques mètres d’une piscine et de chaises longues. Nous la quittons sans inquiétude chaque matin pour rejoindre la mer et nos aquarelles. Tout a été organisé en amont et nous avons le sentiment rare de suivre le mouvement, de nous laisser porter par la bande d’artistes rencontrée ici. Felipe Travez, ancien colocataire de Géraldine à Santiago du Chili, a tout pris en main. Accompagné par une collègue de son cabinet de graphisme, il est venu de Quito jusqu’à Salinas, en huit heures de voyage. Sur la route, il embarque avec lui plusieurs artistes, amis ou personnalités connues du pays, de la montagne ou de la côte. Ils sont tous volontaires pour donner une semaine de leur temps à trois minutes de film. Des fous, dirait-on, qui font soudain contraste avec les participants de Lima et leurs réticences à subir une heure de bus le matin.

Lorsque l’atelier débute le premier jour, Géraldine se présente devant douze artistes professionnels, souriants, attentifs. Sound designer et dessinateurs de la capitale, graffeurs et peintres de Guayaquil, écrivain installé à Salinas : d’où qu’ils viennent, ils ont en commun d’aimer profondément la mer. Ils nous remercient de leur donner la possibilité d’exprimer cet amour à travers un film, sans comprendre que nous soyons nous-mêmes si reconnaissants de leur présence.

Une symbiose simple s’installe. Nous vivons entre Tortuga et cette terrasse où l’on se retrouve chaque jour. Daniel Adum, acteur de cinéma, auteur de street art ayant publié deux livres de fresques murales, nous prête l’espace de sa villa en bord de mer pour mener nos séances. Une partie des artistes emménagent dans les quatre chambres qu’il loue, Felipe et sa collègue Giro viennent habiter la Tortue. On se retrouve à six sous la carapace. Sophie repartie en France, un bonhomme du nom de Paul-Antoine Salvetti, Polo, monte à bord. Informaticien de métier, cinéaste de coeur, il fait des films entre deux lignes de code et met soudain la barre très haut dans la maîtrise du logiciel d’effets spéciaux After Effects, donnant au court métrage de Lima une pâte que n’avait jamais eu nos productions. Géraldine collabore avec un monteur d’un autre style, et cet échange leur permet de perfectionner chacun leurs techniques. Le court de Lima devient le film le plus abouti graphiquement du Bato A Film, ce qui laisse espérer beaucoup du travail de Salinas. Allongés dans des hamacs, assis sur le sable, sur les bancs du jardin ou dans un des grands canapés du salon, notre petite troupe dessine, peint, enregistre des dialogues et des sons.

Le bruit de la mer, partout, nous envahi. Un saut dans l’océan entre deux peintures, deux montages de plan.

Sur la terrasse...

En résidence, Maira, Julia et Giro (de gauche à droite)

 

Je continue à mener des interviews et découvre grâce à Felipe l’importance que l’Équateur donne à son front maritime. En particulier à cet archipel qui sonne comme une légende, les Galapagos. La loi internationale veut que chaque nation possède les deux cents miles nautiques qui bordent sa côte; l’Equateur dispose d’une dérogation qui lui donne tout l’espace qui sépare le continent de ces îles. D’un bout à l’autre des rives, l’océan est ici une zone protégée où vivent une faune et une flore exceptionnelles, endémiques. C’est le rêve de Polo et des autres membres d’équipage de traverser cette mer pour visiter les Galapagos et découvrir tout ce qui y habite. Felipe et sa compagne Dani, qui connaissent bien l’archipel, sont inscrits à la navigation mais depuis que nous nous sommes retrouvés, il semble que notre ami hésite. Leur voeux était de pouvoir débarquer aux Galapagos et de ne pas continuer jusqu’au Panama, qui est à plus de deux semaines de voyage en mer. Mais l’administration de cette réserve naturelle refuse qu’un équipage se sépare sur place, ceux qui arrivent en voilier doivent repartir ensemble par le même moyen.

Doucement, Felipe et Dani renoncent à ce périple. Ils parlent pourtant des îles comme d’un véritable paradis, un lieu qui ne ressemble à aucun autre. C’est le temps qui leur manque, et l’envie de voyager ensuite du Panama jusqu’à Quito. A noiveau, nous perdons nos équipiers sud-américains.

On se met à chercher des volontaires, que Géraldine et son équipage ne se retrouvent pas à quatre pour une navigation si longue. Vianney Houette, un ami de Vianney Roche qui nous avait aidé à contrer les vices administratifs de Lima, occupe déjà le poste de Second. C’est un grand gaillard tout brun, grand et mince, militaire. Son humour et sa légèreté contrastent avec la rigueur et la fermeté que trahissent parfois ses gestes, ses décisions. Malgré toute la bonne volonté qu’on y met, nous commencerons par avoir du mal à s’accorder. Ce décalage me fait réaliser que notre cadre, le pays de la Tortue, est devenue une contrée réglée, qui a ses codes et ses habitudes. On n’y rentre pas si facilement. Il y a tout un tas de règles à suivre ici si on ne veut pas que les verres cassent, que le papier se mouille, que le moteur flanche, que le bois craque, que la rouille prenne. On tente d’expliquer ça petit à petit mais l’ensemble demande du temps et de la patience à intégrer. ça viendra, et nous finirons la traversée avec complicité. Il nous prouve à plusieurs occasions quel bon marin il est et nous apprendrons beaucoup de lui.

Je demande autour de moi si une cinquième personne désire embarquer, vantant notre bateau et notre destination. Jérémy est en route depuis le Pérou pour me rejoindre, et je ne réfléchis pas à naviguer. Puis un après-midi, alors qu’on dessine, alors qu’il est là, ça me vient. Ce ne sont pas les Galapagos qui me décident, ni même l’amitié de Julia et Polo, mais le passage de la ligne de l’équateur dans l’autre sens. Commencer à rentrer sans ça, ça serait comme tomber sans avoir fait le grand saut. Je garderai toujours en mémoire le moment où nous avons changé d’hémisphère la première fois, en Atlantique, avec Julie, Gilou et Thibault déguisé en Neptune. Ma capitaine en Amphitrite. Polo, Vianney et Julia sont novices, je veux partager ce moment avec eux et débuter ainsi le chemin du retour.

Je dis au revoir à Jérémy sous une pluie fine sur le parking du Yacht Club. Je m’apprête à retrouver la mer après deux mois à terre, et lui va découvrir l’Amazonie. Nous sommes chacun un peu envieux de l’autre, un peu tristes de nos décisions, il aurait pu venir, j’aurais pu rester. Mais nos choix font sens et on se réconcilie avec ces avenirs riches qui nous attendent. Avec ces séparations répétées, qui parsèment le voyage de petits nids de souffrance, quelques fois. Bientôt nous serons rentrés. Géraldine et moi n’en parlons pas. On se refuse à compter, non plus les mois, mais les semaines. La résidence de Cuba s’achèvera fin mai. Nous sommes fin mars.

Le déluge.

Equipage Salinas (Equateur) - Panama City (Panama) Julia, Charlotte, Géraldine, Polo et Vianney Houette

Equipage Salinas (Equateur) – Panama City (Panama)
Julia, Charlotte, Géraldine, Polo et Vianney Houette

 

Notre première navigation est courte : les Galapagos ne sont qu’à six jours du continent.  On passe les deux premiers à pister les filets de pêcheurs clandestins, tirés sur plusieurs centaines de mètres entre des bouées difficilement visibles. Julia, qui est partie malade, reste deux nuits hors quart. Lorsqu’elle se remet enfin, c’est à mon tour d’être alitée vingt-quatre heures, de nouveau vaincue par le mal de mer. C’est la troisième fois depuis que nous avons quitté la Bretagne que je subis l’affront de devoir renoncer à un quart, et je m’oblige à manger et à sortir pour m’amariner le plus vite possible. Polo me tient à l’oeil: il surveille ce que j’avale et me poursuit avec un jeu de cartes pour me distraire, tuer cette angoisse de la nausée qui est une de ses principales origines. Son soutien me soigne mieux que l’air frais et bientôt je parviens à reprendre la barre.

Il fait beau. La chaleur nous terrasse à certaines heures, mais Toto le pilote auto nous sauve. Il tient le coup jusqu’à trois noeuds, après quoi il n’est plus possible de le laisser barrer, au risque de faire chauffer les circuits. On dépasse rarement cette vitesse, le vent restant faible. On avait craint de devoir avancer au moteur et d’être obligé de remplir notre cuve au prix cher du gasoil de l’archipel, mais l’allure se maintient. On avance lentement mais sûrement et le plein de Salinas suffira jusqu’à atteindre le Panama, épargnant une partie du budget.

Tortuga se transforme à nouveau en caravane, le pont en terrain de camping. On emploie la même technique pour se protéger du soleil que lorsque nous traversions l’Atlantique à cette latitude : des morceaux de tissus suspendus entre nos panneaux solaires et nos filières, nos winchs, nos voiles. J’y retrouve petit à petit le bonheur d’être en mer. Les fantômes, qui restent assis au pied du mât lorsque je barre la nuit. Des dauphins passent au loin, qui ne viennent pas nous voir. On leur prêtera la réputation d’être plus snobs que ceux d’Atlantique. L’horizon reste calme, étiré et plane comme le temps : une seule ligne droite, sans accoup, sans repère autre que ceux qu’on veut bien s’inventer.

Les repas sont nos principaux souvenirs. On mange d’ailleurs très bien à bord : ce bateau est un vrai restaurant gastronomique, avec menu composé d’hamburgers de quinoa, bruschettas au pesto, tartelettes à la tomate, crêpes bretonnes… On savoure et joue aux cartes. On travaille sur nos films, Polo, Julia et Géraldine sur le court de Salinas, Vianney et moi sur le clip de voyage des canaux de Patagonie. Je n’avais pas eu la patience de dérusher tous les moments captés lors de cette traversée; Vianney m’aide en préparant une sélection des plans qu’il juge les meilleurs. Grâce à lui j’arrive à me mettre au montage, et replonge totalement dans cette ambiance extraordinaire des eaux entourées de montagnes, le Sud du monde. Des canaux comme des lacs. Les forêts pures, vertes et grises, où je m’enfonçais avec Stéphane durant des heures, jusqu’à ce qu’on se perde. Lointain, le mât lointain de Tortuga devenait notre dernier repère, les branches et la mousse, notre univers.

Je pensais avoir vécu ce que ce voyage avait de plus beau à m’offrir. Puis un matin, sont apparues les îles.

Côte des Galapagos, île de San Cristobal

Côte des Galapagos, île de San Cristobal

On arrive avec un jour d’avance. Les démarches administratives, déjà très onéreuses, coûtent le double le dimanche. On passe une journée au large, en dérive contrôlée, avant de rentrer dans la réserve le lundi matin. Le port de San Cristobal est une baie où se mêlent voiliers au long cours et navires de tourisme. Plus de moteurs que de voiles, mais de l’eau claire. Une raie manta vient saluer la Tortue alors qu’elle passe les premières bouées. C’est un voile blanc et noir, immergée, trahie seulement par la pointe d’une de ses nageoires qui perce délicatement la surface lorsqu’elle amorce un demi-tour. Une aile, plus légère qu’une plume. La vie marine se meut en apesanteur, à croire qu’on vole mieux sous l’eau que dans l’espace. Comme si la matière de ce revers du ciel était plus lisse, plus fluide. Même la chute y semble impossible.

Amarrés à une bouée entre deux navettes, on attend la venue des autorités pour inspection du navire. Au bout d’une heure, l’agent en charge de notre venue, un homme à l’air paisible du nom de Bolivar Pesantes, vient se présenter et jette un coup d’oeil à l’intérieur du bateau.

“La plante que vous avez là, vous comptez la garder ?”

Notre compagne, accrochée au-dessus de l’évier depuis qu’Andrès et Alejandro nous l’ont offerte en Espagne, est peut-être la chose à laquelle nous tenons le plus à bord. Ce végétal a navigué plus que moi. A tour de rôle, nous en prenons soin, coupant ses feuilles grillées par l’eau salée lorsqu’une vague se faufile à travers le hublot, lui donnant à boire par un petit entonnoir de fortune, planté dans sa terre.

Géraldine pâlit.

“Vous pourriez l’envelopper dans une serviette… et la mettre au fond de votre cale moteur. Vous voyez ce que je veux dire ?”

Méfiance. Comment savoir ? On tente quand même notre chance et détache notre amie de ses fils, désenroule ses branches. Bercée dans une fine couverture rouge, elle est déposée délicatement au fond du ventre de notre engin, accessible seulement en soulevant le coffre situé sous la couchette du Second et en retirant les vestes, le chauffage électrique et les morceaux de bois empilés là. Alors que je la place, Géraldine vérifie à la lampe de poche qu’elle est invisible lorsqu’on regarde le moteur sans faire de contorsion. On décide de prendre le risque et, lorsque les agents sanitaires viendront, j’observerai ma capitaine mentir aux autorités malgré l’amende qui lui tomberait dessus si nous étions découvertes. Un regard en coin, et un sourire. Autant se rire du danger quand on le peut. Pourtant perdre cette plante nous peinerait plus que ce qu’on peut dire. En voyage, en mer, loin de chez soi, on s’attache parfois à des choses imbéciles. L’amour aussi est dans les détails.

Tentative de sauvetage de La Plante

Tentative de sauvetage de La Plante

Bolivar ne dit rien. Le navire va être vermifugé de fond en comble, mais sans ouvrir la cale moteur. Notre plante est sauvée mais l’hypocrisie ambiante ne nous rassure pas. La femme qui vérifie nos fruits, une raie manta en pendentif et de petits requins aux oreilles, demande à Géraldine si nous avons une cuve à eaux sales. Elle répond non distinctement avant d’être reprise par Bolivar qui corrige : “Oui, de 80 litres”. La femme se penche sur sa feuille et note la contenance. Alors tout le monde est de mèche et c’est pour nous que se joue le spectacle. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle, on attend encore de le savoir.

Alors que les papiers semblent sur le point d’être remplis, une plongeuse est envoyée sous la coque pour vérifier sa propreté. Elle ressort le visage fermé, et annonce que Tortuga est dans un trop sale état pour rester dans la réserve naturelle et que nous devons ressortir de la zone protégée le jour même. En plus de nous vexer au plus haut point, cette perspective ne nous arrange pas : nous avions fait nettoyer la carapace avant de quitter Salinas et passé nous-même quelques heures à frotter à l’éponge les algues accrochées sur les côtés et l’arrière. On ne voit pas comment faire mieux.

Géraldine attend que les agents sanitaires repartent et, alors que nous allons à terre avec Bolivar, elle lui fait part de ses inquiétudes. Celui-ci trouve rapidement une solution simple: la nuit venue un plongeur, qui nous apprendrons n’être autre que son fils, ira nettoyer la coque à la lampe torche discrètement. Ensuite nous n’aurons plus qu’à faire mine de sortir de la réserve, couper notre AIS lorsque nous aurons dépassé la côte et revenir sur notre trace. Nous serons de nouveau amarrés le lendemain matin, malgré le fait que tout le monde sache qu’il n’est pas possible d’effectuer cet aller-retour en seulement une nuit, ni de frotter une coque sans équipement.

L’administration fermera les yeux, et nous aurons enfin le droit de pénétrer au paradis.

Le port de San Cristobal, avec aberration photographique

Le port de San Cristobal, avec aberration photographique

Ici, nous faisons connaissance avec ce qui peut habiter l’eau. Dès notre premier jour, nous nageons avec des tortues marines, petites et grandes. Vianney, qui vit en Martinique, est habitué à leur compagnie mais ne semble jamais blasé par leur présence. Nous autres, nous sommes comme des gosses, émerveillés et fous de joie. Malgré les courants froids, nous restons des heures à les suivre, les frôler. Elles semblent insensibles à nos regards, c’est à peine si elles changent de route lorsqu’on s’approche d’elles. Elles paraissent imperturbables et près d’elles, à quelques mètres sous l’eau, on se sent définitivement étrangers. On visite un monde nouveau, qui nous porte depuis des mois mais qui était finalement resté parfaitement inatteignable. Les Galapagos sont peut-être un des seuls lieux où il est possible d’approcher ce qui respire sous les flots. On en profite intensément. Les lions de mer qui envahissent les pontons du port et nous obligent à slalomer sur la pointe des pieds jusqu’à attendre le bateau-taxi qui nous attend. Les requins, les raies dorées qui se côtoient, s’ignorent. On les voit depuis la jetée. Une volée de capes jaunes, percée par ces formes obscures, inquiétantes. Ils dorment au fond de l’eau, posés sur le sable, quand elles traversent l’espace.

Alors que Julia, Polo et Vianney ont quitté le bateau pour visiter l’île volcanique d’Isabela, Géraldine et moi choisissons de passer une après-midi sur celle de Pinson, plutôt un rocher cerné d’eau claire qu’une terre habitable. Là-bas nous avons la chance de rencontrer des pingouins : ces volatiles nagent en battant des ailes, comme s’ils volaient, les pattes immobiles et les yeux vifs. L’un d’eux passe près de Géraldine, se tourne vers elle et lui lance un de ces regards, comme s’il lui faisait la nique. Je me mets à rire sous l’eau; ça s’entend quand même. Un booby, cet oiseau aux pattes bleu cyan extraordinaire, est endormi sur une branche sèche. A ses pieds, des iguanes marins, surnommés “lutins des ténèbres” par Darwin à cause de leur peau noire, récupèrent au soleil.

On croirait que tous, ils se sont donnés rendez-vous entre ces quelques îles pour jouir de ce qu’il peut y avoir encore de bon au large, loin des hommes, loin du grand rien. Des terres maritimes, qui n’appartiennent ni au continent ni à l’océan mais sont à mi-chemin des possibles. Un vrai éden, fragile, imparfait. Précieux comme un rêve.

Entre nous et le bateau-taxi

Entre nous et le bateau-taxi

 

Nous restons là une semaine. Lorsque le dernier soir arrive, on se retrouve à bord et larguons les amarres dans la foulée, sans regarder en arrière. Bolivar nous a offert un régime entier de bananes qui ne tient que sous la barre, au fond du cockpit. Des requins nous suivent, une tortue nous précède : nous partons à nouveau sous de bons augures.

Je trace avec Julia une esquisse de route sur nos cartes numériques. Plein Nord et cap à l’Est. On parie sur pas moins de deux semaines de navigation : une des traversées les plus longues du périple. Nous aurons le temps d’oublier les heures, les dates. On retrouve bientôt cette torpeur magistrale qu’offre la vie en mer, lorsqu’on y reste. Le sentiment que j’avais eu en Transatlantique que plus rien n’existe que nos voiles, nos voix, le bruit du vent. Le monde coule dans une parenthèse, quand le nôtre s’ouvre.

Nous quittons les Galapagos le 1er avril et le lendemain, nous traversons l’équateur. La ligne n’est qu’à quelques miles de la côte. Julia l’attrape à la gaffe juste avant qu’elle ne se prenne dans le safran, la fait passer au-dessus du mât, des haubans, des panneaux solaires et la laisse retomber derrière le bateau. ça y est, nous sommes revenus dans notre premier hémisphère. Le compte à rebours est lancé mais sur l’instant je ne pense à rien d’autre que mon équipage. Réunis dans le cockpit, là où moi-même j’avais tenu la gaffe de l’autre côté du continent, là où tant de choses ont été vécues et restent encore à vivre; dans les contours de ce petit espace, on se prend dans les bras et remercie Neptune et Amphitrite de nous porter bons vents et de protéger nos voyages. La Grande Ours ne cessera plus de briller en haut du ciel. Elle indique le Nord, fait face à la Croix du Sud. L’une devant et l’autre irrémédiablement derrière. Un fil traverse et nous tire en avant, nous tire en arrière. Tout retour est un nouveau commencement. Je balance I Walk the line de Johnny Cash et danse à l’étrave.

Retour

Retour au bercail

Puis le ciel, la mer ternissent. Moins de cinq jours après notre départ, Tortuga entre dans une des zones de gyre du Pacifique sud. Les courants marins, bordéliques à cet endroit, nous ralentissent drastiquement, notre GPS affichant parfois jusqu’à deux noeuds de moins que notre speedo. Et un matin, alors que la lumière naît à l’horizon, on découvre que notre navire est cerné de détritus. On remarque surtout les tronçons liés par des cordages, que ce soit des filets de pêcheurs pendant à leurs bouées ou des branches prises dans de vieilles amarres. Les oiseaux du large s’en servent comme reposoires, et on essaye de sourire. Le principal danger pour nous, ce sont les troncs d’arbres. Vianney posté à l’avant, Julia à la barre, on entame un slalom improbable. Des bouteilles, des carcasses de fer, des planches, des sacs plastiques flottent en tout sens. Des crabes s’y tiennent, rouge pétant sur gris sale. J’arrive à trouver ça fascinant, jusqu’à ce qu’on se mette à croiser des tortues agonisantes. Ni les vagues ni le bruit de notre moteur ne les font fuir. Elles restent inertes, portées entre deux eaux, la tête immergée. On ne pourra pas dire si certaines sont encore vives ou si elles ont toutes péri en ingérant du plastique.

On cherche à sortir du vortex le plus vite possible, mais celui-ci s’étend sur des dizaines de miles. Malgré le risque de se prendre un bout dans l’hélice, on décide de mettre le moteur pendant plusieurs heures, quitte à veiller à la torche lorsque le soir tombe. On attend d’être dans des zones propres pour pouvoir continuer à se baigner et se laver à l’eau de mer mais toujours, des ordures nous rattrapent. L’océan se compare soudain à une autoroute, avec aires de repos pour les volatiles, poubelles odorantes dans les coins et quelques rares espaces tranquilles. On ne comprend plus rien. Les arbres continuent de défiler à l’étrave, longent le bateau et tapent parfois, avec un bruit de cartoon qui stoppe net le sang et nous arrache un mauvais rire.

Aire de repos flottante

Aire de repos flottante

Même en plein soleil, les eaux sont devenues grises. Comme si l’océan avait pressenti l’humeur du ciel. Deux jours plus tard, alors que nous parvenons enfin à nous extirper du tourbillon marin, s’abat sur nous un orage. Géraldine tient la barre d’une main, l’écoute de génois de l’autre, et un seau entre les jambes pour récupérer la pluie. Julia blague en disant que c’est le moment ou jamais de prendre une douche. On se regarde et en moins d’une minute, nous sommes tous les cinq sur le pont, avec savon et brosse à cheveux. On profite de la fraîcheur de l’air, nous qui avons si chauds depuis notre arrivée en Equateur.

Puis, en un instant, avec cette puissance que seul connait le large, le temps change et la pluie devient torrent, le jour se déguise en nuit, et le son assourdissant du tonnerre nous fait rentrer la tête entre les épaules. On se met à compter. La foudre éclaire un pan de l’horizon sans zébrer les nuages. On range les vêtements laissés sur le pont, les bouts mal lovés et se prépare à ce que le vent monte. Puis une autre basse tonne, plein son, plus proche. On compte à nouveau; l’éclair perce les nues et frappe l’océan en un trait vif et net. Sublime, et terrifiant.

Géraldine, qui continue son quart à l’extérieur alors que nous sommes rentrés nous sécher, crie d’éteindre tous les appareils électroniques du bateau et de ne pas toucher ni le mât ni la coque. On coupe l’AIS, l’ordinateur de bord, nos portables. Seul Toto le pilote auto est mis à la barre pour permettre à notre capitaine d’échapper au déluge et de nous rejoindre dans l’habitacle.

Une petite heure passe. Nous attendons que la tempête s’apaise en surveillant tant bien que mal les environs à travers les hublots embués. Nous venons d’entrer dans une nouvelle zone, en grand fracas : ici les vents convergent et ameutent les orages. Nous n’aurons plus une nuit sans éclats, tous nos quarts nocturnes se déroulent entre bruits de tonnerre et grandes percées de lumière. “Johnny au stade de France!” écrit Géraldine dans le livre de bord. Les descriptions de l’horizon y deviennent monnaie courante, en plus de tous les jeux de mot, les chansons, les blagues qu’on s’y laisse, à demi-mot, un peu caché, un peu bravade.

L’équipage est moitié amusé, moitié apeuré par cette ambiance étrange. Je me lève plusieurs fois par nuit pour vérifier l’état du ciel et surprend mes compagnons qui dansent, qui chantent, des écouteurs dans les oreilles et le regard suspendu aux étoiles qui parviennent à poindre sur le toit noir qui s’est installé. Chacun son style de musique, chacun son pas : Polo avec de grands gestes de chef d’orchestre, Julia les poings serrés, le son jusqu’au bout des ongles. Vianney et Géraldine écoutent des livres audio, elle des cours d’histoire, lui un roman rocambolesque. Ils ont l’air concentrés ou alors distraits. Les mots sont comme les vagues, parfois on suit, parfois on se laisse porté.

 

Moi je traverse une zone de silence, entre tous ces changements de terrain, la mer de plastique, le ciel blanc foudre. J’ai l’impression de perdre pied dans ces éléments que je croyais commencer à connaître. Alors que j’essaye de me ressaisir, l’océan me convainc que je ne sais rien, que je ne saurai jamais rien. Vianney prépare des crêpes en cuisine quand je sors un instant sur le pont avec Polo. On découvre alors qu’un spectacle extraordinaire se joue à l’extérieur, sans un bruit : les vagues provoquées par Tortuga sont devenues fluorescentes. On en perçoit le contour et les remous avec une précision indescriptible. Le plancton est si vif que lorsqu’un poisson nage sous l’eau, on devine sa forme à la trace lumineuse qu’il crée en surface. La mer semble soudain très habitée, tous ses habitants proches devenus visibles. On se croit au bout de nos surprises, déjà la mâchoire pendue et l’oeil éberlué, quand soudain une horde de poissons volants surgissent des flots et provoquent un véritable feu d’artifice au-dessus des vagues. Vianney a l’idée de plonger un seau et de ramener quelques litres de paillettes à bord. On y met la main et crée comme ça des champs d’étoiles qui collent aux doigts. On oublie le ciel et ses éclairs, le nez pendu à ce nouveau composant qui porte notre bateau, plus beau et lumineux qu’une voie lactée. Je suis prête à croire à tout quand Géraldine, lors de notre changement de quart, m’appelle à l’avant. A quelques mètres se trouve une marée de boules blanches. Je ne comprends pas ce qu’on regarde, avant qu’elle me dise que c’est l’écume des vagues qui brille au large. Une risée de vent soulève devant nous des moutons d’étoiles. “C’est impossible…” je m’entends murmurer. Ma capitaine me regarde, un sourire fin.

L’impossible n’est pas marin.

 

Géraldine fait un jus de pastèque les pieds dans les bananes

Géraldine fait un jus de pastèque les pieds dans les bananes

 

Encore quelques jours. On traverse le pendant du sinistre “pot aux noirs” de l’Atlantique. Ici on l’appelle plus joliment ICTZ, soit zone de convergence intertropicale pour les intimes. L’absence de vent contraste avec le rendez-vous que ce sont donnés les orages. La chaleur en journée, avant que ça n’explose, est insupportable. On se baigne presque quotidiennement, malgré la peur qui nous tient de croiser requin, raie ou méduse après les avoir admirer de près aux Galapagos. Ce qu’on vit sur la côte ne se compare pas au ressenti que provoque la pleine mer. A quatre dans l’eau, l’un de nous reste toujours sur le pont pour une veille attentive. On se persuade qu’il est possible de voir venir les ailerons, les jets d’eau. On nage un oeil par-dessus l’épaule, les doigts de pied repliés.

A chaque fois qu’on saute, j’ai l’occasion d’admirer la progression des pousse-pieds sur la coque de Tortuga. Ces petits molusques, qui ont vraiment une forme de jambe, ou plutôt de chausson de Noël, ont planté racine sur notre acier et se sont mis à faire des grappes, des bouquets d’orteils. On les adopterait presque s’ils ne nous ralentissaient pas autant et s’ils ne faisaient pas rougir notre Tortue, qu’on tente de garder coquette. La peinture de sa coque a pris quelques gnons, quelques coulées couleur rouille. Je me rappelle lorsque nous étions au chantier de Paimpol et que Géraldine m’avait confié la tache de repeindre nettement sa belle ligne blanche. Elle a bien changé depuis.

Les notre aussi, d’ailleurs. Ma capitaine a les jambes plus dodues qu’à notre départ, la plantant toute fine de la taille, et bien musclée des bras, sur des pattes de marin qui ne marchent pas souvent mais sont capables de monter au mât, de donner la force d’hisser une voile d’un tour de hanche. Des rides de soleil sont apparues à la naissance de mon cou, en bordure de mon décolleté. Elles font concurrences aux vergitures qui me strient le haut des cuisses comme si j’y avais dessiné les branches d’un arbre. Voilà ce que c’est de mincir toujours en mer, reprendre un terre, tomber malade au large, se réconforter une fois à table… Le voyage nous change physiquement. On l’a dans la peau, sans exagérer. J’ai commencé à avoir des cheveux blancs en Asie; peut-être reviendrai-je vieille de ces traversées. Comme je l’écrivai alors, je finirai poivre et sel, et c’est mieux qu’insipe.

 

On arrive. Bientôt va apparaître le halos diffus des lueurs de Panama City. Avant de changer d’océan, nous allons quitter l’Amérique du Sud pour rencontrer l’Amérique Centrale. A croire qu’une métamorphose ne se vit jamais seule. Et pour cause : notre capitaine va fêter ses trente ans à bord, en mer, entre deux continents, deux océans, alors que son rêve commence à finir et que de nouveaux se mettent à naître. Ce sera une journée mémorable, qui se finit par une dernière baignade avant de rentrer dans le canal et de jouer à cache-cache avec des porte-containers et des voituriers plus hauts que des immeubles. Les copains ont organisé toute une chasse au trésor dans le bateau, “Tortuga n’a jamais paru aussi grande !” s’exclame sa propriétaire. Après plusieurs énigmes et jeux de piste, notre capitaine s’engouffre dans le placard à voile et en ressort une énorme bouée flamant rose. On la gonfle sur le pont et la jette à l’eau, attachée par un bout. Cinq gamins dans le golfe de Panama, à la dérive. Le soleil se couche lorsqu’on ressort, nous offrant un magnifique crépuscule. C’est le dernier que nous vivrons dans le Pacifique. Une baleine, soudain, nous accompagne. Le son du jet, et dos noir.

Julia vibre.

 

Terre. La bulle éclate.

Mes fantômes, les orages, mon équipage. Plus une seule banane.

Ce sentiment indicible de perte, découvert après le convoyage, après la Transatlantique. Polo et Julia se le prennent en pleine poire. Je les observe observer le délitement de ce qui était soudé. Le tonnerre tonne encore, parfois jusqu’à faire trembler les vitres, mais ce n’est plus qu’un souvenir. Ce qui est vécu en mer reste en mer.

Lui appartient.

 

 

Panama City

Panama City

L'entrée du canal, Panama City

L’entrée du canal, Panama City

Géraldine aux Galapagos

Géraldine aux Galapagos, ton sur ton

Julia et une petite

Julia et une petite

... !!

… !!

Lutin des ténèbres

Lutin des ténèbres

"Je te rappelle dans 5 minutes..."

« Je te rappelle dans 5 minutes… »

M. le lion de mer

M. le lion de mer

Envolée de raies dorées dans le port de Santa Cruz

Envolée de raies dorées dans le port de Santa Cruz

Un pingouin

M. le pingouin

Coucher de soleil à San Cristobal

Coucher de soleil à San Cristobal

Jardin de la villa de Daniel Adum, assis de face à droite, en compagnie de trois artistes lors de la résidence de Salinas

Jardin de la villa de Daniel Adum, assis de face à droite, en compagnie de trois artistes lors de la résidence de Salinas

Bolivar Pesantes, avec un portrait de sa mère

Bolivar Pesantes, avec un portrait de sa mère

Dans l'autre sens

Début du retour