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Bonne lecture !

Batoafilmement,

Votre reporter embarquée, Charlotte.

Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

Cap Horn

Réunis dans le cockpit, nous attendons que l’un d’entre nous se décide et prenne la parole. Il fait un soleil radieux à Puerto Williams, et nous n’avons pas froids malgré l’heure matinale. L’eau chauffe sur le gaz, des tartines d’avocat écrasé sont prêtes pour le petit-déjeuner. Tortuga est tellement stable, amarrée entre deux navires sur les eaux immobiles du canal, qu’on la croirait endormie, inerte.

La tortue se repose après une traversée de douze jours particulièrement difficile. Nous sommes partis de Puerto Madryn la fleur au fusil, prudents mais sans crainte, profitant de la chaleur quand le vent baisse et rouspétant dès qu’il remonte. Admirant les paysages. On longe la côte, pas besoin de prendre le large cette fois, bien qu’on ne voit que rarement la terre on la sait là, tout près, et s’invente parfois des lueurs qui ne sont que des étoiles, des reflets.

Très vite, la bulle se referme sur notre équipage. On perd la notion des jours et nos heures se comptent en quart. Le mois d’octobre passe et novembre vient sans faire de bruit. Un chiffre qui change sur le livre de bord. Ça fait longtemps qu’on ne suit plus les saisons. Ici elles traversent les jours, plusieurs fois l’hiver, plusieurs fois l’été. L’automne dans les feuilles mortes des forêts meurtries par le vent au sommet des montagnes. Le printemps, en nous, toujours.

Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

On ne s’éloigne pas de la terre, car on veut la visiter. Sans débarquer, simplement entrer dans ces criques, caletas locales, faire du pilotage en Patagonie comme à Paimpol en alignant caillasses et arbustes. La première qu’on découvre se nomme Caleta Hornos, et on prend bien sûr ça comme un présage. Petit entraînement au Cap, une cavité à rebrousse-poil qui nous fait pénétrer la pierre comme un mystère, lac serti de falaises, roche rouge et brune. Le soleil décline et nous manquons trop de temps pour pouvoir gonfler notre nouvelle annexe, achetée à José Luis à Puerto Madryn, précisément dans l’idée de faire ce genre de tourisme.

Qu’à cela ne tienne, Vianney enfile son lycra et saute à l’eau. Il nage et rejoint la rive, grimpe sur terre. On reste sur le pont et regarde cet ami dont soudain tout nous sépare. Chacun dans un monde. Il monte de quelques mètres et trouve un crâne de vache posé sur un bâton, au pied duquel attend un livre d’or. Ceux qui passent ici y laissent un mot, une signature, un dessin ou même une photo. Un stylo est à disposition et Vianney écrit « Le Bato A Film, Tortuga, 25 octobre 2017 ».

C’est le lendemain de notre départ et ce jour-là, tout va bien.

Caleta Hornos, par Géraldine Marin

Caleta Hornos, par Géraldine Marin

Penché sur l’ordinateur, le nez dans les fichiers météo, Stéphane nous prévient que le vent va forcir. Gilou et Géraldine regardent à leur tour les prévisions et décident qu’on ira se réfugier à Puerto Gallegos, le temps que passent les rafales. On change notre route et commence à viser la ville, la montée est prévue pour le lendemain et personne ne s’inquiète. La vie à bord suit son cours malgré le froid qui descend lentement sur nous alors que la nuit vient. Je m’allonge dans ma couchette et me dit que peut-être, Jérémy sera à Puerto Gallegos, et que je pourrais longer le front de mer à la recherche d’un saxophoniste pour le surprendre. Je ferme les yeux et sens soudain un changement dans le roulis du bateau, comme si Tortuga venait d’être propulsée d’une pichenette et continuait à tanguer sous l’impact. En cuisine, Géraldine attache sa sangle et tient fermement la marmite de lentilles qui suit les mouvements de la gazinière, de plus en plus amples.

Un ris a déjà été pris sur la grand’voile, raccourcie ainsi par le bas, et nous avons enroulé le génois pour n’être plus que sous trinquette à l’avant. La capitaine confie le plat à Stéphane et décide d’aller prendre le deuxième ris, de sorte à ce que la voile soit cette fois réduite de moitié. Vianney et elle enfilent leurs gilets de sauvetage et montent sur le pont alors que le soleil vient de disparaître. La nuit s’installe. Géraldine et Vianney vont en pied de mât et libèrent la drisse pour pouvoir descendre la voile suffisamment, accrocher le croc de ris à la bôme, ferler la toile inutilisée et remonter ensuite celle qui reste.

Ils ont à peine fini que soudain, une partie de la voile se déchire sous la pression du vent. Celui-ci ne cesse de monter, et le silence nocturne est maintenant habité du ronflement rageur de l’éolienne lancée à toute vitesse, ainsi que du bruit lourd des vagues qui viennent frapper la coque de plus en plus fort. Géraldine et Vianney prennent le dernier ris, faisant de la grand’voile un triangle déséquilibré, plus petit encore que la pauvre trinquette qui se balloter à l’avant.

Ce triangle suffit à nous mettre à la gîte. Le ris est à peine pris que Géraldine décide d’affaler totalement la voile, et d’avancer sous trinquette seule. Elle rentre dans le carré et regarde à nouveau les prévisions météo, bien en deça de ce qui est en train de venir dehors. Nous n’avons pas préparé le bateau pour un tel temps, et bientôt la consigne est donnée d’attacher nos sangles au bois du cockpit avant même de sortir, de ranger tout ce qui est coupant et lourd et de bien se tenir.

Ce n’est pas encore mon quart et je suis assise dans ma couchette avec un seau pour vomir. Les vagues n’ont beau pas se creuser, elles ne cessent de renverser Tortuga sur un côté puis sur l’autre, et je perds vite mes forces à rendre tout ce que mon estomac contient.

Malgré mon esprit engourdi, je perçois que quelque chose est en train de changer dans l’équipage. Ce n’est pas une rafale qu’on subit, mais le début d’une tempête. Gilou, qui est le marin le plus expérimenté d’entre nous, est devenu silencieux.

Hercule ne tient plus la barre depuis longtemps et c’est à nous de mener le bateau. Le froid, à l’extérieur, est indescriptible. Le souffle vient du Sud, directement de l’Antarctique. Chacun s’harnache de gants, bonnet, et tout ce qu’il a, empilant les couches comme des garde-fous contre un ennemi qu’on découvre vraiment ici pour la première fois. Géraldine, qui a dû prendre la barre juste après l’affalage de la grand’voile, n’aura pas le temps de se couvrir assez. On l’entend pleurer dans le cockpit, les doigts totalement gelés par le vent, et pourtant elle nous assure que ça va passer. J’étais allongée avec mon seau et incapable de réagir, mais je me demande maintenant comment ça se fait que nous l’avons laissée là, sans lui prendre le gouvernail pour qu’elle puisse aller s’habiller. Elle ne nous a rien dit. Sur l’instant nous n’avons pas compris, et nous le payerons les jours suivants en ayant une capitaine terrassée par une angine, allongée sous antibiotiques et mise hors quart pendant plus de deux jours.

Mais sur le moment, elle tient bon. Ils tiennent tous bon. On m’interdit de sortir à cause de mon manque d’expérience dans ce type de temps, et j’en suis vexée jusqu’aux larmes. Je me lève quand même et déclare que je ferai mon quart comme les autres. Je mets le nez dehors et la force du vent, le froid glacial qui me saisit soudain le visage, la mer qui traverse le cockpit de part en part, me donnent un coup tel que je vacille jusqu’à l’évier et me remets à vomir, cette fois le cœur pris dans le doute de ce qui nous reste encore à vivre.

Je retourne me coucher, une casserole dans les mains pour ce qui me reste à rendre, et écoute les yeux grands ouverts ce qui se passe à l’extérieur, cherchant à être utile en relayant les indications que Géraldine et Stéphane donnent à tour de rôle.

Vianney chante. Il est à la barre quand la tempête arrive à son paroxysme et que la mer se transforme en quelque chose d’inconnu. L’océan vient de prendre un visage défiguré, immonde, que nous espérons tous ne plus jamais recroiser. Les vagues disparaissent pour laisser place à des poings qui ne viennent plus frapper Tortuga, mais la serrent dans leur étau et en font un jouet de papier. Je crois encore que le vent va pouvoir redescendre quand quelque chose nous touche soudain, une sensation comme un doigt qui se serait posé à bâbord et aurait dévier le navire à angle droit sans effort, bien qu’avec un bruit assourdissant. Une bombe vient d’exploser contre la coque et Tortuga a tourné sur elle-même. C’est ce qu’on appelle une déferlante, un vague qui submerge totalement le bateau et demande au barreur de rester bien accroché au gouvernail pour ne pas passer par-dessus bord. Géraldine hurle depuis le carré et Vianney répond.

Vianney Roche, quelques minutes avant le début de la tempête

Vianney Roche, notre héros

Nous ne sommes plus sous trinquette mais sous tourmentin, en fuite. Ce bout de tissu de quelques mètres suffit à faire avancer les douze tonnes du navire. C’est la première fois que nous l’utilisons, et nous ne pourrons plus le regarder de la même manière. Pour l’instant il n’avait servit que de décoration lors du Salon Nautique à Paris, et je le considérais plus comme un jouet que comme un moyen de survie. Il nous permet de tenir le vent encore un peu et de ne pas s’abandonner aux vagues. Par chance celles-ci n’ont pas continuer à se creuser, Tortuga est bringuebalée sans faire de montagnes russes. Les déferlantes continuent cependant d’exploser sur le pont et à chaque fois, nous retenons notre respiration et serrons les poings.

L’une d’elle vient frapper violemment l’arrière du bateau, le renversant presque jusqu’à l’allonger entièrement sur tribord. Basculée par dessus ses gonds, notre gazinière sort de son emplacement et fait un vol plané jusqu’à la table à carte, de l’autre côté du carré. Elle n’a pas encore touché le sol que Géraldine bondit pour couper le tuyau du gaz, qui vient de retenir l’appareil et de le couper net dans sa course, le faisant retomber à quelques centimètres des jambes de Stéphane, devant sa couchette. On a à peine le temps de réaliser ce qui a failli arriver que Gilou a déjà saisi le four et l’a remis à sa place, l’attachant cette fois avec un bout.

Ils sont inquiets, je le vois sur leur visage. Et pourtant à aucun instant la peur ne vient. Je reste allongée et admire la façon dont chacun d’entre eux prend sa place, agit quand il le faut et toujours en conscience des autres, alerte, protecteur. Que Tortuga tienne, et nous arriverons au jour. Cet équipage est le meilleur que le navire ait connu. Géraldine a bien choisi ses équipiers pour descendre vers le Sud, et je découvre c’est que sont des marins professionnels, mis à l’épreuve. Encore quelques heures et tout redeviendra calme. Déjà on n’entend plus que l’éolienne qui continue son bruit de moteur au décollage. On a eu peur qu’elle se décroche et vienne blesser quelqu’un, mais elle aussi est restée bien à poste.

La mer s’apaise. Stéphane et Vianney chantent, l’un à la barre, l’autre couché. Géraldine a les yeux grands ouverts et protège chacun de nos mouvements. Elle nous félicitera le lendemain, moi y compris bien que je n’ai rien fait, et nous la serrons dans nos bras car sa présence et ses ordres nous ont fait tenir.

Gilou nous confiera que, jamais dans sa vie de marin, il n’avait connu une tempête aussi violente. La mer a été clémente, ne dépassant pas les trois mètres de vagues, mais le vent nous a tous pris de cours. On évalue sa force à 9 sur l’échelle de Beaufort, avec des rafales à plus de 10 lorsque le maximum connu est de 12. Cela signifie un souffle à plus de 100 km/h, venu tout droit de l’Antarctique, si bien qu’il nous a parfois semblé que l’écume se transformait en neige avant de nous atteindre.

C’est un mauvais souvenir. Un souvenir qui nous uni et nous laisse sa marque.

Le vent tombe.

Notre Géraldine, quelques jours après la tempête, sous antibios

Notre Géraldine, quelques jours après la tempête, sous antibios

Ainsi sommes-nous réunis dans le cockpit, sous le soleil de Puerto Williams. Arrivés la veille après une navigation magnifique dans le canal de Beagle, nous hésitons à repartir. Le Cap Horn est là, à portée de voile, à peine une journée et un rêve dans la paume.

Mais nous avons peur. Quelques jours auparavant, nous avons attendu dans une baie que le vent suive les prévisions météo et soit à notre avantage pour tenter la grande traversée. L’ancre lâchée, nous jouons aux cartes et préparons un gâteau au chocolat avant que ne vienne le début d’après-midi et qu’on puisse partir. Des heures avant le moment prévu, le vent tourne, monte, et même les montagnes qui nous entourent ne suffisent pas à nous protéger de la violence de ce qu’on appelle ici les williwaws, des souffles meurtriers responsables du naufrage de bien des navires à l’époque où le commerce imposait aux capitaines d’emprunter cette route.

Nous restons jusqu’au soir, ne prenant même plus la peine de consulter la météo, l’ordinateur de bord ayant par ailleurs décidé de flancher ce matin-là, comme s’il cherchait à confirmer notre mauvais pressentiment. Tortuga devient un salon de vieilles dames, la table du carré étant descendue et recouverte de coussins, les parties de cartes s’enchainant avec une dégustation de thé et de petits biscuits.

Nous sommes bien là. Et nous serons bien à Puerto Williams. Pourquoi aller affronter un climat imprévisible et hostile, simplement pour ramener un trophée qui ne nous concerne pas ?

Parce que c’est le Cap Horn, et on hésite.

 

L’un après l’autre, chacun prend le parole et explique aux autres pourquoi passer ce Cap est capital, et pourquoi il y renonce.

Géraldine commence par rappeler que c’est un prix qui ne reviendrait pas au projet du Bato A Film, mais à nous seulement. Hors le danger est tel qu’on risquerait d’endommager Tortuga et de remettre ainsi en cause toute la suite de l’organisation. En tant que directrice, elle ne peut pas prendre cette décision, malgré le fait que son cœur de marin rêve d’inscrire en lui le Cap. Stéphane, vice-président de l’association, la suit dans ce raisonnement même s’il a la sensation qu’il manque là la seule chance de sa vie de devenir Cap-hornier. Il en rit, mais sa déception est visible.

Gilou parle alors, et nous déclare à tous qu’il reviendra avec son navire dans deux ans pour passer une saison en Terre de Feu. Il viendra et nous prendra comme équipage, et cette fois nous passerons le Cap Horn comme le font les gens d’ici, en prenant notre temps, en respectant le climat et en restant humbles face à tout ce qu’on croit savoir sur la mer et le ciel.

Il est assis sur les filières qui protègent l’arrière de Tortuga, et étrangement j’inscris cette image en moi. Ce marin vient de dire qu’il est satisfait par notre équipage, qu’il l’aime et que ça fonctionne. Mes relations avec l’ancien chef d’atelier des Glénans n’ont pas commencé facilement, la Transatlantique ayant été pour nous assez difficile, et ce n’est que pendant cette traversée que nous avons eu le temps de nous connaître et de nous apprécier. Sa déclaration me va au cœur, d’abord parce que Gilles Masson est proche d’un mythe dans le cercle de marins que je côtoye, et que sa parole est d’or, et parce qu’à nouveau je ressens cet amour qui est propre à ceux qui ont vogué ensemble, qui sont équipage comme on est frères, et l’idée que cela pourrait durer m’agrandit le cœur. C’est aussi la première fois depuis que notre voyage a commencé que je ressens le fait qu’il y aura un après Le Bato A Film, et que cet après est encore plein de possibles.

Reviendrons-nous vraiment ici, tous les cinq, pour passer le Cap ? Qui sait. Je l’espère. A la carga ! dirait Vianney.

Le Micalvi, navire échoué devant Puerto Williams, repère des marins venus passer le Cap et rejoindre l''Antarctique

Le Micalvi, navire échoué devant Puerto Williams, repère des marins venus passer le Cap et rejoindre l »Antarctique

Celui-ci est sur le départ, et ne s’exprime pas. Il ne passera pas le Cap et ça ne lui pèse pas plus que les plumes qu’il ébouriffe d’habitude quand il faut aborder un problème ou un sujet qui fâche. Je reste seule à devoir parler, et je sais que Géraldine redoute un peu ce que je vais dire car, de tout l’équipage, c’est moi qui tenais le plus à cette traversée.

J’y tenais, non pas en tant que marin, mais comme écrivain. Moitessier et Coloane toujours sur mon oreiller, c’est une page que j’ai du mal à tourner, à laisser blanche. J’ai la sensation qu’il manquera une rime dans le poème géographe que je tente d’écrire, et que celui-ci va en rester bancal. Que je revienne avec Gilou dans deux ans, ce texte-là ne sera plus à faire. Ces mots sont perdus, et je n’y peux rien.

Mais ce qui me console, c’est Puerto Williams, et sa réputation de bout du monde. Ici dit-on, l’homme s’arrête. Il n’y a plus que le vide et la glace ensuite.

Et je vois bien que ce n’est pas vrai. Tout autour de nous, la vie est intense. Les marins qui arrivent au Micalvi, le bateau échoué qui sert à la fois de ponton et de capitainerie, reviennent avec des récits des terres de l’Antarctique, de passages inconnus, de criques et de forêts plus vertes et plus denses que les Alpes.

Sur cette terre ronde, il n’y a aucun vide. L’absence est un mythe qu’inventent les jaloux et les aveugles qui ne savent ni voir ni partager. Même la glace a une odeur.

Et tout est encore à raconter.

A Puerto Williams, commune du Cap Horn, bout du monde

A Puerto Williams, commune du Cap Horn, bout du monde

 

Drapeau de Puerto Madryn, rencontre entre l'Argentine et le pays de Galles

Dragon rouge

 

Nous ne débarquerons jamais à Puerto Madryn. Tortuga s’approche de la terre, et s’arrête. Tenus par une bouée, nous regardons le front de mer et la jetée de la préfecture militaire comme un mirage. Quelques mètres. Les aléas d’une marée basse nous séparent de la liberté, de l’indépendance, ces ingrédients qui font la bonne entente des équipages revenus au port. On s’organise. On attend. Notre annexe a rendu l’âme à Rio de Janeiro et il nous faut guetter les zodiacs avançant vers nous, secouer les mains et quémander un droit de passage. Ça ne dure pas longtemps et bientôt, vient le mal de terre. Ce soulagement.

Puerto Madryn est construite comme ses falaises : toute en strates. Le bord de mer, tout pour les touristes, agences de voyages et d’explorations marines, cafés, restaurants, épiceries et boutiques souvenirs. S’entassent les peluches de manchots, de baleines. Toute une faune doucereuse qui fait rêver mieux qu’un poster. On en achète trois, pour serrer dans les bras lorsque Camila sera partie et que le froid s’installera à sa place, longtemps, malgré ce soleil austral, direct et tapageur, une chaleur qui frappe sans manière et reste collée à la peau avant de se faire balayer d’un coup de vent, un coin d’ombre. Notre amie part après être restée un peu plus, au bord d’une démission, grandes hésitations, longues discussions et embrassades, en larmes. On s’écrira. On reste près de toi. Ton odeur sur nos coussins et ton rire toujours dans nos oreilles. Puerto Madryn, et maintenant un souvenir qui nous appartient.

Aux rues animées succèdent un no man land’s bétonné qui sert de terreau aux usines. Quelques grandes avenues froides, hangars, des carrefours et une église. Ensuite, comme la banlieue. Maisons identiques qui se succèdent en mauvaise figure de style, longue répétition. On traverse un instant une lithographie américaine, petits pavillons, ruelles. C’est le vrai Puerto Madryn, celui de ceux qui y vivent, pense le touriste.

N’ira pas plus loin. Alors qu’encore quelques pas, et voilà une colline. Ce qu’on croyait être une ville devient une bravade. Les bâtisses s’étendent de part en part, au-delà de la mer, au-delà du sable, et pourtant ne mangent rien.

Le paysage est intact. Désert. On ne vole rien au rien. La steppe commence à chaque poussière. Il y a ce qui est construit, et ce qui est construit tient dans une main. Puerto Madryn, blottie tout contre la mer, poussée par ce vide qui la presse, qui la tient. Une respiration dans un souffle. Début d’une fin, comme si la terre assumait sa victoire, et notre déclin.

Ici commence le vrai Sud, celui qui n’existe pas et qu’on s’invente. D’une terre ronde, la ligne d’arrivée. Nous avons le talon levé et les mains à terre. Premier pas de descente. Pente Patagonie. Et la vie qui touche au mythe.

Petit salut de sous les mers dans le port de Puerto Madryn

Petit salut de sous les mers dans le port de Puerto Madryn

Notre nouvel équipier, Vianney Roche, arrive à la nage. On s’attend toujours à voir apparaître des glaçons dans cette eau gelée mais à la place c’est un jeune homme qui en sort. Arrivé sur la plage de Puerto Madryn après deux jours de voyage, il voit Tortuga amarrée au loin et rien pour l’atteindre. Il laisse ses affaires sur le sable, enfile un t-shirt en lycra et plonge.

La préfecture nous appellera sur la VHF pour nous avertir qu’une tête blonde est sur le point de crier à l’abordage. Il les remerciera quelques jours plus tard en hurlant « A la carga ! » (« Chargez ! »), réplique d’un assaut militaire prévu dans notre nouveau court métrage, juste devant leur bâtisse, un plot de travaux en porte-voix, et bientôt le regard scotché aux chaussures par un soldat au ventre proéminent qui fera mine de nous mettre tous aux clous si on ne s’explique pas vite.

Géraldine nous sauvera de ce faux pas, mais notre rencontre avec Vianney Roche est faite. Ce Breton à frisettes nous apporte instantanément une joie et une énergie rares, quelque chose qui s’approche du courage quand on s’apprête à entreprendre une traversée difficile et que les qualités de l’équipage font la différence. Du moment où il sera à bord jusqu’à son débarquement à Puerto Williams, il s’occupera de nous, nous transmettra sa bienveillance et sa bonne humeur, proposera des solutions sans évoquer de problèmes, et continuera de nous étonner par son entrain et sa résistance au froid.

Alors que nous sommes tous emmitouflés sous nos couches de pulls, les doigts engourdis et le nez absent, il saute sur le pont en short et fait en quelques minutes ce à quoi on réfléchissait depuis une heure sans oser bouger. Voilà que Tortuga a un nouveau moteur, et qu’on avance plus vite. Et c’est un moteur qui marche au sourire.

Vianney Roche

Vianney Roche

Nous avons tout de même trouvé un moyen de ne pas faire du bateau-stop chaque matin sur le pont. Nous viennent en aide d’abord les membres du Yacht Club de la ville, qui cette fois est bien plus une association de pêcheurs et de marins passionnés qu’un cercle fermé de gros portefeuilles. L’espace mis à leur disposition sert avant tout à organiser tous les mercredis un énorme barbecue à la mode argentine autour duquel chacun raconte ses dernières prises, toujours faramineuses, toujours exceptionnelles, ainsi que les dangers mortels auxquels il a réchappé pour ramener la bête. José Luis, scientifique ayant travaillé pour le CNRS et membre directeur de l’association nationale de protection de la faune de ce parc inscrit à l’UNESCO, un homme aux cheveux gris et aux yeux plus clairs que la mer qu’il protège, nous confiera que cette grande salle de réunion est surnommée « la mentira », la salle à mensonges, tant les histoires qui s’y racontent sont remarquables.

Voilà qui me séduit. Je mange de la viande et tend l’oreille. On organise ce mercredi-là une petite projection privée suite au barbecue, et nos films défilent dans un fumet de saucisses et d’entrecôtes. Le fait que notre capitaine soit une jolie femme blonde ne passe pas inaperçu dans cette assemblée masculine, et Géraldine a toute l’attention du public. Les fourchettes posées et les braises éteintes, on parle un moment cinéma et aventure avant de se resservir une bière et de revenir aux techniques de pêches, aux dernières nouvelles.

Comme souvent, l’accueil est irréprochable. On se sent chez soi, et José Luis gagne vite le surnom d’ange gardien en remerciement de tous les coups de main qu’il nous donne, à commencer par la petite annexe à moteur qu’il nous prêtera jusqu’à notre départ, nous libérant ainsi un temps de la carapace.

La mentira

La mentira

Alors que les conversations ont repris, il se penche vers moi et me fait remarquer que les marins d’ici sont habitués à côtoyer des Français, nos compatriotes étant de loin les plus présents parmi les navigateurs s’arrêtant ici. Ce n’est pas que nous ayons un amour particulièrement prononcé pour la région, mais simplement que notre pays est le plus représenté sur les océans, de façon générale. Plus on avance, et plus je prends conscience de cette réalité. Il n’y a pas de nation au monde, si ce n’est peut-être l’Angleterre, qui ait tant démocratisé l’accès à la navigation. Partout ailleurs, partir en voilier relève bien plus du rêve que d’une vraie possibilité. On pourrait dire que ce n’est pas grave. Qu’il y a partout des sports qui sont réservés à une élite. Qu’il y a d’ailleurs bien d’autres choses à faire, et qu’il y a longtemps que l’hexagone n’est plus considéré comme un pays attaché au commerce de la pêche ni aux expéditions marines. On n’associe pas la France à une terre de marins, comme on pourrait le faire avec l’Islande, le Japon ou même l’Ecosse. Pourtant, sur ces territoires seules les gens de métier connaissent la mer, alors que chez nous n’importe qui peut apprendre à se servir d’une barque munie d’une toile, et naviguer le dimanche, pour peu qu’il y ait un coin d’eau pas trop loin.

Un cas qui, vraiment, fait exception. Et qui a une importance cruciale, car pour un peu que la barque devienne navire, et que le navire prenne le large, eh bien il y aurait une chance pour que notre matelot du dimanche devienne libre et s’avance au plus loin des limites de nos espaces. Des limites, que ni aviateur ni marcheur ne peuvent atteindre. Le voilier a son milieu propre, qui lui appartient seul. Ne pas donner la possibilité de naviguer, c’est annihiler cet espace en le rendant inaccessible. Un vol géographique qui passe inaperçu à qui n’a pas vu les eaux du Sud s’ouvrir devant lui. Car après la terre, après le Cap, reste encore l’infini.

 

En plus de l’annexe de trois places que nous prête José Luis, nous récupérons auprès d’une des participantes de notre résidence un kayak. Géraldine et Camila vont le chercher à pied, et le ramènent en ramant, longeant toute la baie de Puerto Madryn malgré les vagues, malgré le vent.

Entre l’annexe et le kayak, on commence à faire la course. Si à Rio nous arrivions devant les artistes les orteils encore humides, ici nous emportons des sacs entiers de linge propre pour nous changer, tant on se fait tremper avant de réussir à rejoindre la jetée militaire. L’annexe ne prend pas bien les vagues, et celui qui est assis devant n’a plus qu’à se rouler en boule en attendant que les trombes d’eau s’arrêtent, alors que ceux qui prennent le kayak s’assoient d’office dans les petites mares qui s’accumulent dans les creux qui servent de sièges. C’est tout de même le kayak qui gagne la course le plus souvent, les deux doubles rames étant plus efficaces et plus résistantes que le pauvre moteur, toujours au bord de l’apoplexie et parfois simplement en grève.

Toucher terre est ainsi une vraie expédition. Chaque matin on se réparti les modes de transport, plus ou moins de bonne grâce, et chacun vise comme il peut le passage autorisé sous la jetée pour rejoindre l’échelle qui est de l’autre côté. Ce n’est pas une démarche très officielle, et la préfecture nous fait la grâce de regarder ailleurs chaque fois que nous traversons. Lorsque le vent souffle, on s’accroche du regard aux larges poteaux recouverts de coquillages et de moules, et attend désespérément de pouvoir s’y abriter avant de longer les navires militaires qui y sont amarrés, et atteindre celui qui nous accueille.

On finit par l’atteindre, le bateau pilote de l’armada, et monte là plus ou moins la fleur aux dents, tentant des bonjours détendus ou des sourires contrits en fonction de la mine du soldat qui nous reçoit ce jour-là. Parfois il a un sourcil levé, la main sur la VHF avant que Géraldine ait pu lui expliquer notre situation ; souvent il nous serre la main et nous aide à remonter nos embarcations sur la sienne.

Un soir, alors que nous avons déjà escaladé le premier navire attaché au ponton pour rejoindre celui sur lequel nous laissons habituellement notre matériel, nous découvrons un vide à l’emplacement du bateau et restons hébétés, ne sachant que faire. Le gardien du bateau où nous sommes sort alors de sa cabine et ouvre ses mains en souriant un grand « tadam ! », qui nous laisse une seconde encore plus muets avant d’éclater de rire. Le bateau pilote a dû se déplacer, notre kayak et notre annexe sont un peu plus loin, rien de grave et une nouvelle visite d’un bateau de l’armée argentine cette fois presque aussi haut qu’un immeuble.

Je savoure ces moments, et ne prends une chambre d’auberge que les dernières nuits pour profiter au maximum de ces aller-retour incongrus, instants de nuits étoilées de coquillages à chaque fois qu’on passe dans la pénombre des poteaux qui soutiennent le ponton, et ouvrent ensuite sur cette zone interdite des jupes de bateaux militaires, qu’on voit d’en-dessous. Grands paquebots et petites barques. On se fera chassés une fois à cause de la venue d’un ferry, et en restera vexés.

Un quotidien

Un quotidien

L’auberge dans laquelle je finis par me rendre se nomme La casa de Tounens. Elle a été appelée comme ça par son propriétaire, un Français du nom de Vincent, en hommage à Antoine de Tounens. Presqu’inconnu en France, ce personnage fut une sorte d’aventurier excentrique du XIXème siècle, qui décida sans raison apparente que, puisqu’il n’y en avait pas, il serait roi de Patagonie. Il vint ici, à plusieurs reprises, toujours enfermé puis renvoyé chez lui avant de trouver un moyen de faire le chemin inverse, avec l’idée fixe de rassembler ceux qu’il considérait être ses sujets et de gouverner sur ces terres, les siennes.

Son existence n’a pour ainsi dire pas eu d’influence sur les peuples vivant ici, qu’ils soient indigènes ou colonisateurs. Ils se sont rencontrés, certains l’ont soutenu, la plupart ne s’en sont pas préoccupés, et il a fini par mourir en France dans sa famille, ruiné.

Le seul vrai souvenir qu’on en garde est véhiculé par les récits qu’en fait Jean Raspail, écrivain de marine reconnu et membre de la société des explorateurs français. Non seulement le romancier raconte la biographie de Tounens en l’écrivant à la première personne, mais surtout a-t-il eu cette idée de se déclarer lui-même consul de Patagonie, ouvrant ainsi une sorte de tradition étrange dans laquelle se reconnaissent certains, se proclamant Patagons sans avoir jamais traversé l’océan, regroupés en association et écrivant des revues dédiées à la région et à ses mythes.

Il y a encore aujourd’hui en France un homme qui se déclare être le descendant de Tounens et donc roi légitime de Patagonie. Si lui semble se prendre au sérieux, la plupart des membres de l’association voient toute l’histoire comme une blague de premier ordre, qui permettrait de vivre comme on ferait un grand jeu avec des enfants, toi tu es les Indiens et moi les cowboys, le roi ou qu’importe, tant que ce soit fort, tant que ce soit faux. Ainsi Vincent est-il vice-consul de Patagonie, et Vianney Patagon dans l’âme, son âme d’enfant.

J’en discute avec l’équipage, et personne ne s’offusque de la farce. J’aimerais en rire mais je ne peux m’empêcher de ressentir la violence symbolique qu’il peut y avoir à venir sur une terre qu’on ne connaît pas et dire qu’elle nous appartient, quand d’autres y sont, quand ces autres sont des visages sur des cartes postales en noir et blanc et des légendes dans des livres écrits par des colons, vrais ceux-là. Je dois manquer d’humour. L’épisode continue de m’intriguer, et il m’arrive de parcourir les textes de Raspail.

 

La seule fois où nous évoquons ce sujet avec de vrais Patagons, nous sommes attablés dans la salon de Silvina pour fêter ensemble la fin de notre résidence. Notre hôte est connue ici comme le loup blanc : épouse du directeur du Yellow Submarine, l’agence d’excursions marines la plus prisée des touristes du fait qu’il s’agit d’une embarcation semi-immersible, permettant de voir les baleines australes en-dessous de la surface de l’eau grâce à un fond vitré, Silvina tient Puerto Madryn dans sa main, car ici le tourisme est maître.

C’est une main de velour. Silvina blonde et rose, yeux clairs comme José Luis, à croire que c’est la mer qui forge les regards ici, et finit par déteindre. Elle nous proposera de garder le kayak, qui lui appartient. On essaye toutes les manières de le mettre sur le pont, espérant réussir à nier sa taille, mais il faut choisir entre accéder aux voiles et passer le Cap Horn à la rame. On le rendra la mort dans l’âme, bien décidés à garder cette idée dans un coin de notre tête au cas où on en croiserait un pouvant convenir à la tortue.

Notre repas chez Silvina est en petit comité, sans autres artistes ayant participé à la résidence. Celle-ci s’est faite avec une facilité et une rapidité déconcertantes, qui nous a littéralement pris de cours. On s’emmêle dans les dates et finit par réaliser que toutes les œuvres sont achevées, deux jours avant la fin officielle. Les artistes ont travaillé de chez eux, hormis les musiciens qui sont venus enregistrés la bande son ainsi que toute une série de bruitages trois jours de suite.

Axel et Patricia forment un couple qui sonne chaque pas en harmonie. Guitaristes, pianistes et percussionnistes, ils sont plein d’idées en ce qui concerne l’usage des sons et enregistrent ainsi des bruits de feu crépitant et des ailes de dragon survolant un champ grâce à tout un attirail d’outils de cuisine auquel je n’aurais jamais pensé. Stéphane et Vianney sont aux micros, Jérémy filme les séances de musique et complète la bibliothèque sonore en farfouillant sur les sites libres de droit. Je leur explique le fonctionnement du matériel et leur laisse la main. Je ne m’occuperai ni du son ni de la réalisation lors de cette résidence, me contentant de dessiner un jouet de manchot mécanique à l’aquarelle. J’écris, et continue mes lectures sur le grand Cap.

Je manque ainsi la visite de l’atelier de Walter, luthier de renommé national qui a gagné deux fois le concours organisé par le musée d’art contemporain de Buenos Aires dans sa catégorie. Deux de ses guitares y sont aujourd’hui exposées, et Géraldine aura l’occasion de jouer quelques notes sur une de ses œuvres.

C’est lui que Vianney enregistre hurler « A la carga ! », se mettant dans le rôle d’un général espagnol. Il ne sait pas qu’il vient de créer un leitmotiv dont l’équipage ne se lassera pas, continuant à pousser ce cri de joie à chaque fois qu’il faut hisser une voile dans les rafales, emprunter un passage non cartographié ou faire sauter un plat de nouilles dans une poêle. Notre cri de ralliement, entre nous et face à tout ce que la vie peut nous offrir. A pleines mains. A pleines bouches.

Enregistrement de Pato et Axel, avec Stéphane, Vianney et Jérémy

Enregistrement de Pato et Axel, avec Stéphane et Vianney

Participent également à notre résidence trois artistes plastiques, dont deux peintres et une dessinatrice. Nancy, Laura Maria et Vanessa viennent le premier jour créer avec nous le storyboard, et leurs miniatures suffisent à nous assurer que ce court aura une certaine qualité visuelle. Elles s’amusent à dessiner le dragon présent dans l’histoire sous toutes les coutures, et celui-ci finit par naitre en papier et épingles pour être animé directement en stop-motion.

Ce personnage est tiré de l’étendard gallois qu’on trouve à Puerto Madryn. Un dragon rouge flotte sur les bandes blanches et bleu ciel du drapeau argentin. C’est le même dragon que celui qui pare habituellement le fond vert et blanc du drapeau gallois, sauf qu’il a déménagé en Argentine, et qu’il s’y sent si bien qu’il a renoncé à ses ailes.

Son symbole est fort ici. Il l’est d’ailleurs au niveau national, car il représente une exception dans l’histoire de l’Argentine. Lorsque les Gallois arrivent dans cette région de Patagonie dans les années 1860, ils rencontrent les indigènes qui peuplent ces terres, dont l’ethnie la plus connue dans la zone de Puerto Madryn sont les Tehuelches.

Voyant dans cette rencontre l’occasion de faire du commerce, ils s’installent sur la rive et commencent à troquer des marchandises et des savoirs avec ceux qui deviennent bientôt leurs partenaires. Ont lieu des mariages mixtes. Aucune guerre n’éclate, et l’Argentine trouve ici un de ses seuls exemples de colonisation non violente et de cohabitation réussie.

La paix dure jusqu’à ce que les armées du Nord décident de conquérir les terres australes, et anéantissent tous les peuples indigènes vivant dans cette région. Les Gallois ne participent pas à ce massacre, et tentent par le biais d’une pétition de protéger leurs compagnons. Ce sera un échec, et meurent avec eux la bonne entente, improbable, inespérée.

Aujourd’hui à Puerto Madryn, une association galloise cherche à préserver cette mémoire et continue d’enseigner la langue des anciens colons, ancêtres d’une certaine tranche de la population. C’est cette institution qui nous accueillera et nous prêtera ses locaux, une petite maison de bois donnant sur une cours de gravier chauffée par le soleil. Ses murs sont placardés de textes racontant ce qu’était ce passé amical, et notre film sera également dédié à la mise en scène de cette période.

Je ne peux m’empêcher de remarquer que c’est une association galloise qui reste, et non tehuelche. Ici ce sont les étrangers qui font l’histoire, et ce depuis des siècles. D’une certaine manière, nous n’avons le choix que de les croire sur parole. Aussi nous décidons de prendre comme véridique cette version des faits, et de filmer l’amour qu’il y eut un jour entre un dragon et des hommes, amour qui mènera l’animal à se noyer dans un océan pour éteindre le feu de son désespoir et donner ainsi naissance aux baleines, plus terrestres, plus silencieuses.

Géraldine explique aux participants de la résidence le fonctionnement du stop-motion

Géraldine explique aux participants de la résidence le fonctionnement du stop-motion

Notre résidence s’achève avec une projection dans la petite maison galloise, et une exposition des œuvres réalisées. Chacun prend en photo et commente ce qu’ont fait les amis. Car maintenant, nous partons avec des souvenirs, mais eux restent avec des amitiés qui commencent. C’est aussi à ça que servent nos résidences, et j’ai espoir que depuis que nous avons traversé trois pays nous avons laissé ainsi quelques traces, quelques accolades.

Notre film participera peut-être à sauvegarder la mémoire de ce bout d’histoire. Voilà qui méritait bien quelques coups de rames et des t-shirts trempés.

 

La veille de notre départ arrive notre dernier membre d’équipage, Gilles Masson. Jérémy a débarqué et celui que nous surnommons tous Gilou reprend sa place à bord de Tortuga, ayant déjà effectué avec nous la Transatlantique entre Mindelo et Recife. Il occupera le poste de second auprès de Géraldine, étant lui-même un marin hors-pair, chef d’atelier et moniteur émérite à l’école des Glénans.

A ses côtés notre capitaine respire plus librement. Avec Stéphane, Vianney et lui, Géraldine est entourée de marins d’assez haut niveau pour larguer les amarres et tourner cette fois l’étrave de Tortuga directement vers le Sud.

Va commencer l’étape la plus difficile qu’aura à traverser le petit bouchon vert avant la Transatlantique retour.

Direction bout du monde. Et sans escale.

L'équipage de la traversée Puerto Madryn - Puerto Williams  (Charlotte (moi), Stéphane, Gilles, Géraldine et Vianney)

L’équipage de la traversée Puerto Madryn – Puerto Williams
(Charlotte (moi), Stéphane, Gilles, Géraldine et Vianney)

Une rue de Buenos Aires, par Natalia Soledad Guerra

Présences

La mer est restée vide. De Buenos Aires à Puerto Madryn, il n’y eut rien que les flots, l’écume. Habitués aux baleines, aux lions de mer, aux dauphins, nous regardons cette immensité soudain silencieuse avec étonnement, et dépit. Nous naviguons pourtant vers Valdès, péninsule, golfe qui abrite comme un cocon toute une faune marine, un cœur touristique. Les mammifères viennent y faire naître leurs petits et leur apprendre à vivre. Protégés par la baie. C’est une demi-lune de falaises où on se tient au bord, doigts de pied crispés, objectifs tendus: un lieu de rencontre, on espère.

Mais il n’y a rien. Rien qu’un équipage sur une coque en acier. Parfois je nous regarde de loin, et nous trouve majestueusement minuscules, ridicules. Le petit bouchon vert, quand la tempête monte. Peut-être qu’il n’y a que la mer pour vivre sa condition. Dans la tempête. Dans l’attente du vent. Dans l’ennui et la délectation des secondes qui passent sans rien emporter. Un espace vital de quelques mètres partagé à cinq des mois durant. Autour, l’infini; et au dedans: l’infini. Notre espace se construit en mots et en intentions. À petits pas. L’éponge bien remise à sa place, côté droit de l’évier. Les déclarations d’amour et les nuits passées ensemble. Les anniversaires fêtés au large. Les coups de gueule. Les chuchotements des réveils de changement de quart, les baisers. Sur le front la nuit, sur les joues le jour. Le cycle de nos heures tronquées est celui de nos haines, agacements, bouts de tendresse et amours toujours recommencées. On navigue au-dehors, au-dedans. Avance.

Bientôt il n’y aura plus de mystère entre nous cinq, Stéphane et Jérémy, Géraldine et moi, Camila, que cette énergie qui transforme un groupe en famille, des camarades en partenaires, amitié solidaire, joyeuse. Je ressens pour la première fois depuis notre convoyage de Paimpol à La Rochelle, avec Géraldine, Rémy, Arnaud et Stéphane C., cette paix du cœur qui permet de dire et d’agir sans doute ni angoisse. On va se comprendre. Parfois sans parler.

Au vide de la mer répondent ainsi nos voix et nos musiques. Saxophone, guitare, sel devenu maracas, seau devenu tambour, harmonica: nous chantons le plaisir d’être et de voguer. Nous chantons aussi la chaleur du soleil qui vient achever la nuit et le froid mordant qui l’accompagne depuis que nous avons quitté le Brésil. Le temps où nous naviguions en maillots de bain est bien révolu: nos quarts sous les étoiles ressemblent à des expéditions en montagne, vêtements techniques, sous-pulls, polaires, gants, chaussettes, vestes de quart, écharpes, bonnets et même cagoules quand le vent souffle.

Il n’y aurait pas Tortuga que nos photos pourraient passer pour celles d’un autre périple. Manque la glace. Pour l’instant. On craint le Sud et l’attend, l’attend en même temps, comme l’attente s’est peu souvent faite, entière, murale, au-devant de tout.

Je pense au grand Cap et commence à manquer le présent. J’essaye pour la première fois de lire sur la légende avant d’y être, prendre ce risque terrible de manger les mots des autres avant de laisser naître les miens. Il y a des territoires si pleins déjà de pas et de langage, qu’il est absurde de vouloir les aborder en terre vierge. J’essaye de connaître le Cap Horn, comme font ceux qui préparent un voyage comme ils organiseraient une conférence. Lecture sur lecture. J’avance à reculons, il faudrait savoir de quoi on parle sans savoir, justement. Ne pas perdre ce que la découverte tente précisément d’offrir. C’est un défi non résolu. Le Cap Horn à la voile de Moitessier et Cap Horn, recueil de nouvelles de Coloane.

Pages de papier. Il n’y a de voyages que ceux qu’on fait soi-même; tout le reste est littérature. Des invectives. Pour l’élan. Parachute ou montgolfière: tant qu’on saute.

Camila

Camila

Camila s’endort dans la couchette étroite de Géraldine, tout contre la capitaine, et je ne sais à laquelle des deux va ma jalousie. Nous l’avons rencontrée, Camila, à Buenos Aires, à peine une heure, elle est montée à bord et nous a dit être sûre, elle viendra avec nous si on veut d’elle.

On veut d’elle. Nous disons oui sans la connaître, et bientôt elle fera exploser notre politesse en une amitié féroce et totale. Elle se tient droite, se love à quatre pattes entre nos bras. Rugit quand elle est heureuse. Être loin d’elle, maintenant, paraît absurde. Je me suis habituée à son visage. Les lèvres dessinées comme une poupée, parfaites. Ses cheveux ondulés et ses grands yeux bruns qui sont plus que des miroirs, des fenêtres ouvertes sur un cœur espiègle et sincère auquel on confie tout. De ces gens sans qui la vie vaut moins.

Surveillante dans un lycée français, elle est également monitrice de voile dans une des seules écoles de la capitale, ville construite contre son front de mer, les plus hauts buildings pour cacher l’horizon et rien pour admirer la brume. L’ancienne Notre-Dame-des-Bons-Vents n’a plus de tendresse pour l’océan. Le peu de lien qui lui reste va d’homme à homme: les femmes à terre et les marins sur el mar, mer patriarche qui n’accepte pas de capitaine à jupette. Camila regarde Géraldine, face à face, et pourtant un peu plus haut. L’amitié entre elles se joue peut-être un temps à l’admiration avant de devenir nette. Elles passent des nuits à se dire l’une à l’autre, et s’apprennent.

Camila raconte son voyage d’un an sur le continent, de Buenos Aires au Nord, le Venezuela et la pointe de Colombie. Partie en voiture avec sa compagne et son chien, elle veut voir où elle habite. Une de ses découvertes sera le regard méprisant que portent ses compatriotes des Andes sur sa peau blanche. Arrivée dans la région de Salta, au nord ouest de la capitale, là où les hommes ont ce teint brun et tanné des montagnes, des Anciens, on l’appellera “gringa” et lui demandera de quelle ville d’Europe elle débarque. Une d’Italie sûrement, comme près de 50% de la population de Buenos Aires. Cette métropole qui réunit un tiers des habitants du pays a ainsi des allures d’enclave blanche, cité la plus riche et la plus chère d’Amérique Latine, moderne, grandiose, métissée, intrigante, épuisante. Dans l’histoire de ce territoire, l’arrivée des immigrés européens vaut fondation. Un événement joyeux et régulier, qui peuple cette zone en oubliant le reste, l’immensité montagnarde et celle du Sud, désert patagon et Terre de Feu. On ouvre des pizzerias sur les boulevards, réinvente le bleu et la mozzarella.

Confrontés aux habitants des régions andines, les Portègnes passent alors pour un autre monde. La blessure que reçoit Camila en étant perçue comme étrangère dans son propre pays est le mot final d’une histoire encore fraîche, à peine deux cents ans qu’on chante l’amour en italien par ici, un temps enfantin qui suffit à faire rupture, la faute à qui on essaye de ne pas se souvenir, s’emmêle dans les adjuvants et les autres. Blancheur rime avec beauté et richesse. C’est si simple que ça nous laisse sans arme. Elle et nous, soudain ramenés dans le même panier par la violence des raccourcis. Elle veut dire qu’elle est d’ici. On ne l’écoute pas et il lui faut regarder les rituels inconnus de ces hommes dont elles partagent les frontières sans connaître le territoire. Touristes, nous le sommes dès le palier de notre propre porte. Ou bien c’est la notion d’étranger qui est absurde.

Stéphane et Camila, sieste sur le pont de Tortuga

Stéphane et Camila, sieste sur le pont de Tortuga

Libérés des artères assourdissantes de la grosse Dame, nous soufflons dans la petite ville de Puerto Madryn, Patagonie. Nous avions aimé la capitale, et détesté. Une fois les amarres larguées, Camila et Stéphane ensemble pour la première fois à l’étrave, nous ne nous retournons que pour admirer le tour de magie opéré par la distance, les lignes de béton et d’acier fondues dans le bleu tendre.

Notre résidence là-bas a tenu du miracle. Sans qu’on sache exactement de qui ni d’où viennent les appels, des demandes de participation arrivent dans nos boîtes mails, réseaux sociaux et applications, signés parfois d’un nom seul, un pseudonyme, une lettre. Arrivés en avance à l’Alliance Française qui nous accueille, la salle prête, nous attendons de voir qui va franchir le palier et travailler avec nous, gratuitement, cinq jours durant. Avec qui allons-nous rêver, peindre et filmer cette fois-ci? Projet pochette surprise, on attend que ça ouvre, merci Nelly, un peu d’imprévu, place à l’incongru, les joies de dernière minute.

A l’heure pile, une blonde athlétique du nom de Dietlind-Maria passe en premier la porte, une jeune femme allemande qui répond en espagnol et sourit malgré un regard sérieux, attentif. Violoniste, elle nous propose de faire des cessions d’improvisation qu’on pourra utiliser comme bon nous semble. On ne sait pas bien comment cadrer ça, mais bientôt arrive Mateo Terrile, joueur de bandonéon. Il marche accompagné d’une brune pétulante, une danseuse du nom de Nadia qui prend tout de suite part à nos échanges et nous transmet l’énergie chaude qui émane d’elle. Elle tient Terrile en raison de son handicap visuel pensons-nous, le musicien étant aveugle d’un œil et pratiquement de l’autre. Pourtant, lorsqu’il montera sur Tortuga par le balcon de l’étrave pour fêter la fin de la résidence, il sera plus agile et plus précis que nous tous dans ses mouvements, ses appuis.

Assis sur un siège sculpté de la vieille bibliothèque de l’Alliance Française, il fera avec Dietlind-Maria, droite comme une corde avec son violon sous le menton, un duo musical d’une beauté époustouflante, qui nous laissera bouche bée et sûrs que notre court trouvera là un souffle suffisant pour prétendre à une certaine qualité.

Dietlind-Maria et Terrile lors d'une cession d'enregistrement dans la bibliothèque de l'Alliance Française de Buenos Aires

Dietlind-Maria et Terrile lors d’une cession d’enregistrement dans la bibliothèque de l’Alliance Française de Buenos Aires

Cet avis est conforté par la simplicité et la poésie des aquarelles que nous ramènent Natalia et Anouk chaque matin. Elles non plus, nous ne savons pas exactement comment elles ont connu le projet et ce qui les a amenées ici. Elles viennent le premier jour puis disparaissent, avec une petite liste d’œuvres à faire, s’il vous plaît, si tu veux bien. Natalia neuf heures par jour au rayon d’un supermarché, des peintures évanescentes griffonnées sur les tickets de caisse. Anouk maquilleuse professionnelle, un sens des couleurs, de l’ajustement. L’une est d’une douceur qui ferait taire le monde, l’autre avance la tête haute, sourire confiant. Elles achèveront les dernières touches de leurs dessins en tailleur sur le parquet de la bibliothèque, les oreilles dans le bandonéon et le violon. Si on pouvait tout mettre ensemble dans une boîte et secouer, le film sortirait chaud et pimpant de cette alchimie.

Il faudra malheureusement passer par le montage, laborieux pour Géraldine et Stéphane, qui n’ont pas suivi la résidence et se retrouvent à devoir raconter un voyage qu’ils n’ont pas vécu. On prend du retard. Heureusement le début et la fin du film sont en images réelles, tournées à Buenos Aires par Dona avec l’aide de deux acteurs sortis des manches de Dietlind-Maria et Terrile. Francisco et Casandra viendront jouer une après-midi au pied du théâtre Colon, soleil de la capitale, entre les passants qu’on déloge et le regard désapprobateur des vigiles. On tourne deux heures, pour moins d’une minute de film. C’est un bien meilleur ratio que l’animation, basée sur quelques secondes utilisables pour une journée de production. Pour moi c’est surtout un plaisir inégalable, de filmer les corps, la démarche, la voix. Entre deux prises, ces inconnus sympathisent et font ensemble quelques pas de danse. Je laisse la caméra tourner et garde pour moi ces quelques moments non dirigés, irréfléchis. La vie passe devant l’objectif sans qu’on n’y puisse rien. Il y a des moments où je devrais filmer et où je préfère ne pas appuyer sur le bouton. Qu’elle passe. On la rattrapera plus tard.

Une rue de Buenos Aires, par Natalia Soledad Guerra

Une rue de Buenos Aires, par Natalia Soledad Guerra

Le dernier soir, nous nous retrouvons sur Tortuga pour célébrer ensemble cette semaine artistique qui s’achève. Faire passer les grilles du Yacht Club à nos amis Portègnes est un cadeau qui nous tient à cœur. Natalia m’a dit une fois que, à nous qui venons de si loin à leur rencontre, elle voulait tout donner. Le Yacht Club est une zone de Buenos Aires fermée aux habitants: nous voulons les y faire pénétrer, leur dévoiler ce bout de territoire qui leur appartient. Ça nous prend quelques démarches et quelques sourires, mais rien de difficile: on avance sous une bonne étoile.

Il pleut cette nuit-là, un orage qui commence par de la grêle. Anouk vient en sautillant sur le ponton, accompagnée de Philippine Sellam, archiviste et documentariste française qui nous a apporté aide et conseil dans nos recherches sur l’histoire de la Dame des Bons Vents. Arrivées dans le ventre sec de Tortuga, elles diront en riant à quel point c’est dépaysant pour elles de marcher les pieds mouillés si près d’une mer que leur ville a rendu invisible.

Je dis une mer, mais c’est un fleuve. Le Rio de la Plata, eau saumâtre, eau brune, est une poche qui garde au loin le bleu salé du grand large pour ne montrer que les bordures d’un lac. Un lac qui nous prendra deux jours à traverser, tout de même. On attend de voir la limite des couleurs, du gris au clair, on espère que ça arrivera de jour mais on se réveille un matin et voilà, Buenos Aires et sa flaque sont derrière nous.

De gauche à droite: Jérémy, Charlotte (moi), Dietlind-Maria, Terrile,Stéphane, Anouck et Natalia

De gauche à droite: Jérémy, Charlotte (moi), Dietlind-Maria, Terrile, Stéphane, Anouk et Natalia

Commence ainsi notre voyage vers le Sud. Jérémy, avec qui j’avais rejoint l’équipe par voie de terre depuis Rio de Janeiro, embarque pour son premier voyage en mer. Il craint d’être malade et n’a en effet pas bonne mine les deux premiers jours, puis s’amarine. Parmi toutes les forces qui l’animent, il y a cette faculté désarmante de dire toujours tout ce qu’il a à dire. Rapidement, il met en mot des sentiments que je gardais cloîtrés. La fatigue du roulis. L’ennui des journées de mal de mer où on ne peut rien faire que dormir, grignoter à peine sur un pan d’oreiller, toujours allongé, toujours incommodé. Il dit aussi la joie du temps calme et la beauté des voiles. Les reflets sur l’eau. Je désespère d’une baleine, du plancton luminescent pour qu’il puisse voir. La mer reste vide et fait passer pour mensonger tous nos récits, nos promesses. Je lui raconte ce que ça pourrait être, et écoute ce qu’il transmet de son vécu.

L’entendre dire à voix haute ce que je mettais parfois sous barrière m’enlève une crispation que je ne sentais pas. Je dis que je suis fatiguée, que j’ai peur, et ne vomis plus. C’est la première fois que j’arrive de l’autre côté en bonne santé, sans m’être amaigrie. Depuis quatre mois que j’étais en mer, mon corps était parfois devenu une sorte  d’ennemi avec qui il m’était arrivé de couper la communication pour ne plus lui tendre que des pièges. Stratégies bâtardes pour le nourrir, l’assoupir, lui faire montrer que ça va, tient le coup, quand y a faim, quand la peau des doigts s’écaillent et que l’ennui la dispute à la colère, l’épuisement. Non pas que ça arrive souvent. Mais quand c’est le cas, il n’y a rien à faire, rien à dire. Pensais-je. Maintenant que j’ai connu le contraire, je commence à guérir. Je vois aussi tous les doutes que je croyais avoir et qui ne sont pas. Certains se concrétisent, la plupart disparaissent. Jérémy avec moi, j’arrive à mettre le doigt sur les bons mots, certaines attitudes. Si c’est l’amour, si c’est la tendresse. Ou la franchise. Sauvetage inopiné qui arrive en pleine mer et ramène au large. Le fait aussi, que cet homme-là ne fait jamais rien d’égoïste. Il peste contre le groupe, l’omniprésence de la présence de l’espace des autres, et cuisine pour nous en permanence, se propose à la vaisselle, rit entre ses jurons. Il passe ses quarts emmitouflés sous une montagne d’habits chauds, bonnet et cagoule qui enrobent un casque dont la musique l’entraine loin de nous, en pleine mer, sur les rivages.

Stéphane lui apprend les rudiments de la barre, les petits noms des voiles. Quand notre second parle, c’est toujours plus un cours de bienveillance et de politesse que nous recevons. Il explique le danger de la bôme et le sens du vent, et nous sentons d’abord la grandeur de son cœur, une gentillesse imperturbable qui n’est jamais soufflée par un mauvais temps ni une erreur de barre. Cette tendresse-là, dirigée vers la vie en général plus que vers quiconque, nous met plus en confiance et nous apaise plus que tous les conseils, consignes et règlements qu’il peut nous demander d’appliquer. Il n’y avait que lui pour mettre à l’aise un Jérémy inquiet de se voir confier si vite le gouvernail, et à eux deux ils font avancer la tortue sans remous.

Jérémy et Stéphane

Jérémy et Stéphane

Nous aurons par ailleurs l’occasion de mettre en pratique quelques techniques d’urgence lors de ce voyage. D’abord lorsque notre génois fait une cocotte autour de son étai, le haut de la voile se gonflant comme un ballon sous la pression du vent alors que le bas est déjà enroulé serré autour du câble. Une situation qui semble gênante sans être grave, avant qu’on soit obligés de manœuvrer et de virer de bord plusieurs fois sous un vent de plus en plus violent pour tenter de faire se rouvrir la toile et pouvoir la ranger à nouveau proprement. Très vite, Géraldine prend la barre et Stéphane va à l’étrave pour soutenir l’étai brinquebalé de tous côtés par la force de la voile qui semble prête à se déchirer comme à briser les poulies qui maintiennent son étai attaché au haut du mât. C’est pour lui que nous craignons le plus, et la tension monte vite dans l’équipage, bientôt tous réunit sur le pont pour manœuvrer ensemble. Géraldine crie des ordres pendant que Stéphane se débat avec la toile, Jérémy tenant les écoutes plaquées contre le pont pour éviter qu’on se fasse fouetter, mains et visage, des cordes de 2 cm d’épaisseur devenues folles comme les brides d’un cheval lancé à toute allure.

À la surprise générale, notre capitaine demande à ce qu’on hisse la grand’voile, affalée une heure plus tôt en prévision de la montée du vent. J’échange un regard silencieux avec Stéphane. Nous allons nous retrouver toutes voiles dehors sous une rafale. Sans discuter, je vais au pied de mât et commence à monter la drisse pendant que Camila gère l’écoute du palan. La voile est à mi-chemin lorsqu’on se rend compte que la bastaque bâbord, fixée à un des haubans qui soutiennent le mât, est emmêlée dans un des ris et tire à la fois sur la toile et sur le hauban, peut-être le câble le plus important de notre tortue, vrai pilier du pilier central qui est le mât.

Je regarde ça d’en bas sans savoir quoi faire. La grand’voile, que je n’ai pas pu monter jusqu’en tête de mât, faseye maintenant au vent et ajoute son bruit terrible à celui déjà assourdissant du génois qui continue de gonfler à l’avant.

Sans perdre son calme, Géraldine m’ordonne de ne pas me préoccuper de la bastaque et de hisser la voile encore de quelques centimètres. Un tour de manivelle au winch et soudain, le vacarme s’apaise en même temps que Tortuga fait une embardée d’un bon mètre sur bâbord. Accroupie près des filières, je n’ai le temps que de m’agripper à la main courante du pont et de voir l’eau s’engouffrer entre mes pieds. La tortue reste gîtée quelques secondes avant de se remettre du coup de point que vient de lui asséner le vent, frappant de toutes ses forces la grand’voile enfin tendue. On comprend en une seconde la stratégie de notre capitaine. La toile levée vient de voler le vent au génois, et de dégonfler le ballon.

Stéphane se jette sur le point d’écoute et tire jusqu’à dérouler entièrement. Victoire. Le génois est sorti et le navire explose son record de vitesse en tapant dans les 10 nœuds, pour une vitesse normale basée à 4,5. Géraldine se met au près et on parvient à bien enrouler la voile, malgré le vent qui continue de souffler. Le bateau se stabilise, on démêle la bastaque et affale de nouveau la grand’voile. L’équipage se retrouve à l’arrière, entoure la capitaine qui n’a cessé de lancer des encouragements et des félicitations entre ses ordres. Elle s’excuse de son ton directif et nous la remercions pour cette démonstration de stratégie réussie. Nous serions en train de couler qu’elle prendrait encore le temps de motiver nos efforts et de nous lancer des bravos entre l’écume. Elle partage avec Stéphane cette faculté de regarder les gens et le monde avec joie, et on sent qu’avec elle rien ne nous sera impossible.

Un autre incident mettra la coordination et la patience de l’équipage à l’épreuve. Alors qu’on avance paisiblement au moteur, la grand’voile tendue dans l’axe du bateau pour stabiliser le roulis, on aperçoit soudain la pale d’Hercule le régul’ flotter à quelques mètres derrière nous, toute aussi tranquille. Tortuga fait demi-tour dans les lumières du crépuscule, et commence une série de manœuvres de sauvetage qui demandera à chacun de rester à l’écoute de ses coéquipiers et d’agir avec précision et rapidité lorsque vient leur rôle dans l’action. Géraldine de nouveau à la barre, Stéphane penché par dessus bord les bras tendus vers le morceau d’Hercule, Jérémy lui tenant les jambes et moi faisant répétiteur d’indications pendant que Camila gère les allers retours de la bôme à travers le navire, nous sommes tous concentrés sur la récupération de cet élément indispensable à notre repos et notre liberté, le régulateur d’allure étant ce qui permet aux équipiers de pouvoir lâcher la barre et disposer de leur temps.

Après près d’une heure de boucles autour de la pâle qui continue à flotter, la nuit est sur le point de nous recouvrir et mettre fin à toute chance de pouvoir sauver le bout perdu du dinosaure mécanique qui nous sert tant. Je commence à perdre espoir, n’étant presque plus capable de distinguer l’objet entre les vagues, quand au dernier moment, alors que seules les dernières lueurs du soleil nous éclairent encore, Stéphane se relève soudain en hurlant et nous montre le tige de fer rescapée. Miracle!

Nous continuerons la traversée avec un génois et un Hercule en quarantaine, chacun ficelé à une extrémité du bateau, mais sans autre anicroche et avec la certitude que notre équipage fonctionne.

Ce ne sont que des difficultés mineures, rien qui remette en cause notre voyage ni la sécurité des équipiers. On arrivera seulement à Puerto Madryn avec le poids de nouveaux travaux à faire, une responsabilité qui s’ajoute sur les épaules de Géraldine et de son second, déjà bien occupés par la résidence qu’ils organisent ensemble. Comme nous l’écrira Patrice Franceschi en réponse au récit de ces mésaventures, ce sont les aléas du périple: rien d’anormal.

Ainsi nous arrivons en terre australe. Nous avons dépassé la latitude des 30ème sifflants, et sommes maintenant dans la zone sympathique des 40ème rugissants, dernier palier avant la rencontre des 50ème, hurlants dit-on, qui tiennent dans leur gueule béante le point acéré du grand Cap.

Plus que quelques lignes. On se voit descendre sur la carte. Déjà l’Afrique a disparu à l’Est, et nous a laissé à découvert sur tout un bord. On s’endormirait à la barre que Tortuga partirait pour un tour du globe sans touche terre avant de rejoindre le Chili, faisant un pied de nez étrange au passage de la pointe. On avance en suivant le contour ciselé des côtes, plus précautionneux envers cette terre qui nous reste maintenant que l’autre a disparu, et descend, descend.

Peninsula Valdès, notre destination

Peninsula Valdès, notre destination

Alors que nous voyons déjà les contours du plateau patagon, un petit moineau emporté par le vent trouve refuge entre les rayures de la marinière de Géraldine. Elle le porte sur elle, jusqu’à lui offrir un nid dans une boîte en plastique, chiffon vert en guise de paille et petite mare dans un bouchon de bouteille. À bout de force, il mourra dans la nuit et nous laissera sur la conscience ce drôle de linceul, tombeau improvisé qu’on fait d’abord semblant d’oublier. On finira par jeter le cadavre par-dessus bord et plonger le chiffon dans de l’eau de Javel.

Cet évènement anodin prend pour nous une importance étrange, à une telle distance du monde. Nous l’avions appelé Damien, en hommage au livre qui a fait naître le projet du Bato À Film dans l’imaginaire de Géraldine, et nous continuons à parler de lui des jours après.

Sa mort résonne pour moi avec le territoire que nous traversons. Depuis que nous avons changé de continent, notre temps en mer s’accompagne de visites furtives, silencieuses. Apparitions amenées par la nuit de corpulences qui passent. Parfois elles s’assoient sur le pont et restent une seconde immobiles, avant de s’évanouir dans une ombre. J’en avais peur au départ; je m’y suis habituée et les attends. Alors que s’efface notre dernière nuit avant la terre patagonne, des yeux, au noir, proches, au pied des marches qui pénètrent l’intérieur du navire. Mes amis dorment.

Peut-être moi aussi.