Un pingouin

Convergences

Lorsque Tortuga est entrée dans les eaux équatoriennes, au large de la côte, une tortue marine est apparue près du navire. Géraldine et son équipage ont coupé le moteur, se sont laissés approcher par l’animal. Alors que Julia reste sur le pont pour assurer la veille, Sophie, Vianney et leur capitaine sautent par-dessus bord. Ils nagent avec elle. Un corps lent, calme, qui passe sous la coque et vient saluer le safran, suivi de toute une famille de petits poissons qui la suivent comme si elle était leur mère. Sûrement se nourrissent-ils des coquillages qui ont élu domicile sur sa carapace. Vianney frôle sa patte d’une main tendre, révérencieuse. La tortue, notre avatar, tourne la tête vers lui et le regarde d’une façon si intense qu’on perçoit son âme, sa douceur. Le Pérou s’efface; notre temps en Equateur commence. De cet instant à celui où on touchera les côtes du Panama, il restera sous le signe de cette rencontre : un miracle.

 

Notre résidence se déroule dans un nuage. Tortuga a retrouvé le ventre fermé d’un Yacht Club, sur ponton, à quelques mètres d’une piscine et de chaises longues. Nous la quittons sans inquiétude chaque matin pour rejoindre la mer et nos aquarelles. Tout a été organisé en amont et nous avons le sentiment rare de suivre le mouvement, de nous laisser porter par la bande d’artistes rencontrée ici. Felipe Travez, ancien colocataire de Géraldine à Santiago du Chili, a tout pris en main. Accompagné par une collègue de son cabinet de graphisme, il est venu de Quito jusqu’à Salinas, en huit heures de voyage. Sur la route, il embarque avec lui plusieurs artistes, amis ou personnalités connues du pays, de la montagne ou de la côte. Ils sont tous volontaires pour donner une semaine de leur temps à trois minutes de film. Des fous, dirait-on, qui font soudain contraste avec les participants de Lima et leurs réticences à subir une heure de bus le matin.

Lorsque l’atelier débute le premier jour, Géraldine se présente devant douze artistes professionnels, souriants, attentifs. Sound designer et dessinateurs de la capitale, graffeurs et peintres de Guayaquil, écrivain installé à Salinas : d’où qu’ils viennent, ils ont en commun d’aimer profondément la mer. Ils nous remercient de leur donner la possibilité d’exprimer cet amour à travers un film, sans comprendre que nous soyons nous-mêmes si reconnaissants de leur présence.

Une symbiose simple s’installe. Nous vivons entre Tortuga et cette terrasse où l’on se retrouve chaque jour. Daniel Adum, acteur de cinéma, auteur de street art ayant publié deux livres de fresques murales, nous prête l’espace de sa villa en bord de mer pour mener nos séances. Une partie des artistes emménagent dans les quatre chambres qu’il loue, Felipe et sa collègue Giro viennent habiter la Tortue. On se retrouve à six sous la carapace. Sophie repartie en France, un bonhomme du nom de Paul-Antoine Salvetti, Polo, monte à bord. Informaticien de métier, cinéaste de coeur, il fait des films entre deux lignes de code et met soudain la barre très haut dans la maîtrise du logiciel d’effets spéciaux After Effects, donnant au court métrage de Lima une pâte que n’avait jamais eu nos productions. Géraldine collabore avec un monteur d’un autre style, et cet échange leur permet de perfectionner chacun leurs techniques. Le court de Lima devient le film le plus abouti graphiquement du Bato A Film, ce qui laisse espérer beaucoup du travail de Salinas. Allongés dans des hamacs, assis sur le sable, sur les bancs du jardin ou dans un des grands canapés du salon, notre petite troupe dessine, peint, enregistre des dialogues et des sons.

Le bruit de la mer, partout, nous envahi. Un saut dans l’océan entre deux peintures, deux montages de plan.

Sur la terrasse...

En résidence, Maira, Julia et Giro (de gauche à droite)

 

Je continue à mener des interviews et découvre grâce à Felipe l’importance que l’Équateur donne à son front maritime. En particulier à cet archipel qui sonne comme une légende, les Galapagos. La loi internationale veut que chaque nation possède les deux cents miles nautiques qui bordent sa côte; l’Equateur dispose d’une dérogation qui lui donne tout l’espace qui sépare le continent de ces îles. D’un bout à l’autre des rives, l’océan est ici une zone protégée où vivent une faune et une flore exceptionnelles, endémiques. C’est le rêve de Polo et des autres membres d’équipage de traverser cette mer pour visiter les Galapagos et découvrir tout ce qui y habite. Felipe et sa compagne Dani, qui connaissent bien l’archipel, sont inscrits à la navigation mais depuis que nous nous sommes retrouvés, il semble que notre ami hésite. Leur voeux était de pouvoir débarquer aux Galapagos et de ne pas continuer jusqu’au Panama, qui est à plus de deux semaines de voyage en mer. Mais l’administration de cette réserve naturelle refuse qu’un équipage se sépare sur place, ceux qui arrivent en voilier doivent repartir ensemble par le même moyen.

Doucement, Felipe et Dani renoncent à ce périple. Ils parlent pourtant des îles comme d’un véritable paradis, un lieu qui ne ressemble à aucun autre. C’est le temps qui leur manque, et l’envie de voyager ensuite du Panama jusqu’à Quito. A noiveau, nous perdons nos équipiers sud-américains.

On se met à chercher des volontaires, que Géraldine et son équipage ne se retrouvent pas à quatre pour une navigation si longue. Vianney Houette, un ami de Vianney Roche qui nous avait aidé à contrer les vices administratifs de Lima, occupe déjà le poste de Second. C’est un grand gaillard tout brun, grand et mince, militaire. Son humour et sa légèreté contrastent avec la rigueur et la fermeté que trahissent parfois ses gestes, ses décisions. Malgré toute la bonne volonté qu’on y met, nous commencerons par avoir du mal à s’accorder. Ce décalage me fait réaliser que notre cadre, le pays de la Tortue, est devenue une contrée réglée, qui a ses codes et ses habitudes. On n’y rentre pas si facilement. Il y a tout un tas de règles à suivre ici si on ne veut pas que les verres cassent, que le papier se mouille, que le moteur flanche, que le bois craque, que la rouille prenne. On tente d’expliquer ça petit à petit mais l’ensemble demande du temps et de la patience à intégrer. ça viendra, et nous finirons la traversée avec complicité. Il nous prouve à plusieurs occasions quel bon marin il est et nous apprendrons beaucoup de lui.

Je demande autour de moi si une cinquième personne désire embarquer, vantant notre bateau et notre destination. Jérémy est en route depuis le Pérou pour me rejoindre, et je ne réfléchis pas à naviguer. Puis un après-midi, alors qu’on dessine, alors qu’il est là, ça me vient. Ce ne sont pas les Galapagos qui me décident, ni même l’amitié de Julia et Polo, mais le passage de la ligne de l’équateur dans l’autre sens. Commencer à rentrer sans ça, ça serait comme tomber sans avoir fait le grand saut. Je garderai toujours en mémoire le moment où nous avons changé d’hémisphère la première fois, en Atlantique, avec Julie, Gilou et Thibault déguisé en Neptune. Ma capitaine en Amphitrite. Polo, Vianney et Julia sont novices, je veux partager ce moment avec eux et débuter ainsi le chemin du retour.

Je dis au revoir à Jérémy sous une pluie fine sur le parking du Yacht Club. Je m’apprête à retrouver la mer après deux mois à terre, et lui va découvrir l’Amazonie. Nous sommes chacun un peu envieux de l’autre, un peu tristes de nos décisions, il aurait pu venir, j’aurais pu rester. Mais nos choix font sens et on se réconcilie avec ces avenirs riches qui nous attendent. Avec ces séparations répétées, qui parsèment le voyage de petits nids de souffrance, quelques fois. Bientôt nous serons rentrés. Géraldine et moi n’en parlons pas. On se refuse à compter, non plus les mois, mais les semaines. La résidence de Cuba s’achèvera fin mai. Nous sommes fin mars.

Le déluge.

Equipage Salinas (Equateur) - Panama City (Panama) Julia, Charlotte, Géraldine, Polo et Vianney Houette

Equipage Salinas (Equateur) – Panama City (Panama)
Julia, Charlotte, Géraldine, Polo et Vianney Houette

 

Notre première navigation est courte : les Galapagos ne sont qu’à six jours du continent.  On passe les deux premiers à pister les filets de pêcheurs clandestins, tirés sur plusieurs centaines de mètres entre des bouées difficilement visibles. Julia, qui est partie malade, reste deux nuits hors quart. Lorsqu’elle se remet enfin, c’est à mon tour d’être alitée vingt-quatre heures, de nouveau vaincue par le mal de mer. C’est la troisième fois depuis que nous avons quitté la Bretagne que je subis l’affront de devoir renoncer à un quart, et je m’oblige à manger et à sortir pour m’amariner le plus vite possible. Polo me tient à l’oeil: il surveille ce que j’avale et me poursuit avec un jeu de cartes pour me distraire, tuer cette angoisse de la nausée qui est une de ses principales origines. Son soutien me soigne mieux que l’air frais et bientôt je parviens à reprendre la barre.

Il fait beau. La chaleur nous terrasse à certaines heures, mais Toto le pilote auto nous sauve. Il tient le coup jusqu’à trois noeuds, après quoi il n’est plus possible de le laisser barrer, au risque de faire chauffer les circuits. On dépasse rarement cette vitesse, le vent restant faible. On avait craint de devoir avancer au moteur et d’être obligé de remplir notre cuve au prix cher du gasoil de l’archipel, mais l’allure se maintient. On avance lentement mais sûrement et le plein de Salinas suffira jusqu’à atteindre le Panama, épargnant une partie du budget.

Tortuga se transforme à nouveau en caravane, le pont en terrain de camping. On emploie la même technique pour se protéger du soleil que lorsque nous traversions l’Atlantique à cette latitude : des morceaux de tissus suspendus entre nos panneaux solaires et nos filières, nos winchs, nos voiles. J’y retrouve petit à petit le bonheur d’être en mer. Les fantômes, qui restent assis au pied du mât lorsque je barre la nuit. Des dauphins passent au loin, qui ne viennent pas nous voir. On leur prêtera la réputation d’être plus snobs que ceux d’Atlantique. L’horizon reste calme, étiré et plane comme le temps : une seule ligne droite, sans accoup, sans repère autre que ceux qu’on veut bien s’inventer.

Les repas sont nos principaux souvenirs. On mange d’ailleurs très bien à bord : ce bateau est un vrai restaurant gastronomique, avec menu composé d’hamburgers de quinoa, bruschettas au pesto, tartelettes à la tomate, crêpes bretonnes… On savoure et joue aux cartes. On travaille sur nos films, Polo, Julia et Géraldine sur le court de Salinas, Vianney et moi sur le clip de voyage des canaux de Patagonie. Je n’avais pas eu la patience de dérusher tous les moments captés lors de cette traversée; Vianney m’aide en préparant une sélection des plans qu’il juge les meilleurs. Grâce à lui j’arrive à me mettre au montage, et replonge totalement dans cette ambiance extraordinaire des eaux entourées de montagnes, le Sud du monde. Des canaux comme des lacs. Les forêts pures, vertes et grises, où je m’enfonçais avec Stéphane durant des heures, jusqu’à ce qu’on se perde. Lointain, le mât lointain de Tortuga devenait notre dernier repère, les branches et la mousse, notre univers.

Je pensais avoir vécu ce que ce voyage avait de plus beau à m’offrir. Puis un matin, sont apparues les îles.

Côte des Galapagos, île de San Cristobal

Côte des Galapagos, île de San Cristobal

On arrive avec un jour d’avance. Les démarches administratives, déjà très onéreuses, coûtent le double le dimanche. On passe une journée au large, en dérive contrôlée, avant de rentrer dans la réserve le lundi matin. Le port de San Cristobal est une baie où se mêlent voiliers au long cours et navires de tourisme. Plus de moteurs que de voiles, mais de l’eau claire. Une raie manta vient saluer la Tortue alors qu’elle passe les premières bouées. C’est un voile blanc et noir, immergée, trahie seulement par la pointe d’une de ses nageoires qui perce délicatement la surface lorsqu’elle amorce un demi-tour. Une aile, plus légère qu’une plume. La vie marine se meut en apesanteur, à croire qu’on vole mieux sous l’eau que dans l’espace. Comme si la matière de ce revers du ciel était plus lisse, plus fluide. Même la chute y semble impossible.

Amarrés à une bouée entre deux navettes, on attend la venue des autorités pour inspection du navire. Au bout d’une heure, l’agent en charge de notre venue, un homme à l’air paisible du nom de Bolivar Pesantes, vient se présenter et jette un coup d’oeil à l’intérieur du bateau.

“La plante que vous avez là, vous comptez la garder ?”

Notre compagne, accrochée au-dessus de l’évier depuis qu’Andrès et Alejandro nous l’ont offerte en Espagne, est peut-être la chose à laquelle nous tenons le plus à bord. Ce végétal a navigué plus que moi. A tour de rôle, nous en prenons soin, coupant ses feuilles grillées par l’eau salée lorsqu’une vague se faufile à travers le hublot, lui donnant à boire par un petit entonnoir de fortune, planté dans sa terre.

Géraldine pâlit.

“Vous pourriez l’envelopper dans une serviette… et la mettre au fond de votre cale moteur. Vous voyez ce que je veux dire ?”

Méfiance. Comment savoir ? On tente quand même notre chance et détache notre amie de ses fils, désenroule ses branches. Bercée dans une fine couverture rouge, elle est déposée délicatement au fond du ventre de notre engin, accessible seulement en soulevant le coffre situé sous la couchette du Second et en retirant les vestes, le chauffage électrique et les morceaux de bois empilés là. Alors que je la place, Géraldine vérifie à la lampe de poche qu’elle est invisible lorsqu’on regarde le moteur sans faire de contorsion. On décide de prendre le risque et, lorsque les agents sanitaires viendront, j’observerai ma capitaine mentir aux autorités malgré l’amende qui lui tomberait dessus si nous étions découvertes. Un regard en coin, et un sourire. Autant se rire du danger quand on le peut. Pourtant perdre cette plante nous peinerait plus que ce qu’on peut dire. En voyage, en mer, loin de chez soi, on s’attache parfois à des choses imbéciles. L’amour aussi est dans les détails.

Tentative de sauvetage de La Plante

Tentative de sauvetage de La Plante

Bolivar ne dit rien. Le navire va être vermifugé de fond en comble, mais sans ouvrir la cale moteur. Notre plante est sauvée mais l’hypocrisie ambiante ne nous rassure pas. La femme qui vérifie nos fruits, une raie manta en pendentif et de petits requins aux oreilles, demande à Géraldine si nous avons une cuve à eaux sales. Elle répond non distinctement avant d’être reprise par Bolivar qui corrige : “Oui, de 80 litres”. La femme se penche sur sa feuille et note la contenance. Alors tout le monde est de mèche et c’est pour nous que se joue le spectacle. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle, on attend encore de le savoir.

Alors que les papiers semblent sur le point d’être remplis, une plongeuse est envoyée sous la coque pour vérifier sa propreté. Elle ressort le visage fermé, et annonce que Tortuga est dans un trop sale état pour rester dans la réserve naturelle et que nous devons ressortir de la zone protégée le jour même. En plus de nous vexer au plus haut point, cette perspective ne nous arrange pas : nous avions fait nettoyer la carapace avant de quitter Salinas et passé nous-même quelques heures à frotter à l’éponge les algues accrochées sur les côtés et l’arrière. On ne voit pas comment faire mieux.

Géraldine attend que les agents sanitaires repartent et, alors que nous allons à terre avec Bolivar, elle lui fait part de ses inquiétudes. Celui-ci trouve rapidement une solution simple: la nuit venue un plongeur, qui nous apprendrons n’être autre que son fils, ira nettoyer la coque à la lampe torche discrètement. Ensuite nous n’aurons plus qu’à faire mine de sortir de la réserve, couper notre AIS lorsque nous aurons dépassé la côte et revenir sur notre trace. Nous serons de nouveau amarrés le lendemain matin, malgré le fait que tout le monde sache qu’il n’est pas possible d’effectuer cet aller-retour en seulement une nuit, ni de frotter une coque sans équipement.

L’administration fermera les yeux, et nous aurons enfin le droit de pénétrer au paradis.

Le port de San Cristobal, avec aberration photographique

Le port de San Cristobal, avec aberration photographique

Ici, nous faisons connaissance avec ce qui peut habiter l’eau. Dès notre premier jour, nous nageons avec des tortues marines, petites et grandes. Vianney, qui vit en Martinique, est habitué à leur compagnie mais ne semble jamais blasé par leur présence. Nous autres, nous sommes comme des gosses, émerveillés et fous de joie. Malgré les courants froids, nous restons des heures à les suivre, les frôler. Elles semblent insensibles à nos regards, c’est à peine si elles changent de route lorsqu’on s’approche d’elles. Elles paraissent imperturbables et près d’elles, à quelques mètres sous l’eau, on se sent définitivement étrangers. On visite un monde nouveau, qui nous porte depuis des mois mais qui était finalement resté parfaitement inatteignable. Les Galapagos sont peut-être un des seuls lieux où il est possible d’approcher ce qui respire sous les flots. On en profite intensément. Les lions de mer qui envahissent les pontons du port et nous obligent à slalomer sur la pointe des pieds jusqu’à attendre le bateau-taxi qui nous attend. Les requins, les raies dorées qui se côtoient, s’ignorent. On les voit depuis la jetée. Une volée de capes jaunes, percée par ces formes obscures, inquiétantes. Ils dorment au fond de l’eau, posés sur le sable, quand elles traversent l’espace.

Alors que Julia, Polo et Vianney ont quitté le bateau pour visiter l’île volcanique d’Isabela, Géraldine et moi choisissons de passer une après-midi sur celle de Pinson, plutôt un rocher cerné d’eau claire qu’une terre habitable. Là-bas nous avons la chance de rencontrer des pingouins : ces volatiles nagent en battant des ailes, comme s’ils volaient, les pattes immobiles et les yeux vifs. L’un d’eux passe près de Géraldine, se tourne vers elle et lui lance un de ces regards, comme s’il lui faisait la nique. Je me mets à rire sous l’eau; ça s’entend quand même. Un booby, cet oiseau aux pattes bleu cyan extraordinaire, est endormi sur une branche sèche. A ses pieds, des iguanes marins, surnommés “lutins des ténèbres” par Darwin à cause de leur peau noire, récupèrent au soleil.

On croirait que tous, ils se sont donnés rendez-vous entre ces quelques îles pour jouir de ce qu’il peut y avoir encore de bon au large, loin des hommes, loin du grand rien. Des terres maritimes, qui n’appartiennent ni au continent ni à l’océan mais sont à mi-chemin des possibles. Un vrai éden, fragile, imparfait. Précieux comme un rêve.

Entre nous et le bateau-taxi

Entre nous et le bateau-taxi

 

Nous restons là une semaine. Lorsque le dernier soir arrive, on se retrouve à bord et larguons les amarres dans la foulée, sans regarder en arrière. Bolivar nous a offert un régime entier de bananes qui ne tient que sous la barre, au fond du cockpit. Des requins nous suivent, une tortue nous précède : nous partons à nouveau sous de bons augures.

Je trace avec Julia une esquisse de route sur nos cartes numériques. Plein Nord et cap à l’Est. On parie sur pas moins de deux semaines de navigation : une des traversées les plus longues du périple. Nous aurons le temps d’oublier les heures, les dates. On retrouve bientôt cette torpeur magistrale qu’offre la vie en mer, lorsqu’on y reste. Le sentiment que j’avais eu en Transatlantique que plus rien n’existe que nos voiles, nos voix, le bruit du vent. Le monde coule dans une parenthèse, quand le nôtre s’ouvre.

Nous quittons les Galapagos le 1er avril et le lendemain, nous traversons l’équateur. La ligne n’est qu’à quelques miles de la côte. Julia l’attrape à la gaffe juste avant qu’elle ne se prenne dans le safran, la fait passer au-dessus du mât, des haubans, des panneaux solaires et la laisse retomber derrière le bateau. ça y est, nous sommes revenus dans notre premier hémisphère. Le compte à rebours est lancé mais sur l’instant je ne pense à rien d’autre que mon équipage. Réunis dans le cockpit, là où moi-même j’avais tenu la gaffe de l’autre côté du continent, là où tant de choses ont été vécues et restent encore à vivre; dans les contours de ce petit espace, on se prend dans les bras et remercie Neptune et Amphitrite de nous porter bons vents et de protéger nos voyages. La Grande Ours ne cessera plus de briller en haut du ciel. Elle indique le Nord, fait face à la Croix du Sud. L’une devant et l’autre irrémédiablement derrière. Un fil traverse et nous tire en avant, nous tire en arrière. Tout retour est un nouveau commencement. Je balance I Walk the line de Johnny Cash et danse à l’étrave.

Retour

Retour au bercail

Puis le ciel, la mer ternissent. Moins de cinq jours après notre départ, Tortuga entre dans une des zones de gyre du Pacifique sud. Les courants marins, bordéliques à cet endroit, nous ralentissent drastiquement, notre GPS affichant parfois jusqu’à deux noeuds de moins que notre speedo. Et un matin, alors que la lumière naît à l’horizon, on découvre que notre navire est cerné de détritus. On remarque surtout les tronçons liés par des cordages, que ce soit des filets de pêcheurs pendant à leurs bouées ou des branches prises dans de vieilles amarres. Les oiseaux du large s’en servent comme reposoires, et on essaye de sourire. Le principal danger pour nous, ce sont les troncs d’arbres. Vianney posté à l’avant, Julia à la barre, on entame un slalom improbable. Des bouteilles, des carcasses de fer, des planches, des sacs plastiques flottent en tout sens. Des crabes s’y tiennent, rouge pétant sur gris sale. J’arrive à trouver ça fascinant, jusqu’à ce qu’on se mette à croiser des tortues agonisantes. Ni les vagues ni le bruit de notre moteur ne les font fuir. Elles restent inertes, portées entre deux eaux, la tête immergée. On ne pourra pas dire si certaines sont encore vives ou si elles ont toutes péri en ingérant du plastique.

On cherche à sortir du vortex le plus vite possible, mais celui-ci s’étend sur des dizaines de miles. Malgré le risque de se prendre un bout dans l’hélice, on décide de mettre le moteur pendant plusieurs heures, quitte à veiller à la torche lorsque le soir tombe. On attend d’être dans des zones propres pour pouvoir continuer à se baigner et se laver à l’eau de mer mais toujours, des ordures nous rattrapent. L’océan se compare soudain à une autoroute, avec aires de repos pour les volatiles, poubelles odorantes dans les coins et quelques rares espaces tranquilles. On ne comprend plus rien. Les arbres continuent de défiler à l’étrave, longent le bateau et tapent parfois, avec un bruit de cartoon qui stoppe net le sang et nous arrache un mauvais rire.

Aire de repos flottante

Aire de repos flottante

Même en plein soleil, les eaux sont devenues grises. Comme si l’océan avait pressenti l’humeur du ciel. Deux jours plus tard, alors que nous parvenons enfin à nous extirper du tourbillon marin, s’abat sur nous un orage. Géraldine tient la barre d’une main, l’écoute de génois de l’autre, et un seau entre les jambes pour récupérer la pluie. Julia blague en disant que c’est le moment ou jamais de prendre une douche. On se regarde et en moins d’une minute, nous sommes tous les cinq sur le pont, avec savon et brosse à cheveux. On profite de la fraîcheur de l’air, nous qui avons si chauds depuis notre arrivée en Equateur.

Puis, en un instant, avec cette puissance que seul connait le large, le temps change et la pluie devient torrent, le jour se déguise en nuit, et le son assourdissant du tonnerre nous fait rentrer la tête entre les épaules. On se met à compter. La foudre éclaire un pan de l’horizon sans zébrer les nuages. On range les vêtements laissés sur le pont, les bouts mal lovés et se prépare à ce que le vent monte. Puis une autre basse tonne, plein son, plus proche. On compte à nouveau; l’éclair perce les nues et frappe l’océan en un trait vif et net. Sublime, et terrifiant.

Géraldine, qui continue son quart à l’extérieur alors que nous sommes rentrés nous sécher, crie d’éteindre tous les appareils électroniques du bateau et de ne pas toucher ni le mât ni la coque. On coupe l’AIS, l’ordinateur de bord, nos portables. Seul Toto le pilote auto est mis à la barre pour permettre à notre capitaine d’échapper au déluge et de nous rejoindre dans l’habitacle.

Une petite heure passe. Nous attendons que la tempête s’apaise en surveillant tant bien que mal les environs à travers les hublots embués. Nous venons d’entrer dans une nouvelle zone, en grand fracas : ici les vents convergent et ameutent les orages. Nous n’aurons plus une nuit sans éclats, tous nos quarts nocturnes se déroulent entre bruits de tonnerre et grandes percées de lumière. “Johnny au stade de France!” écrit Géraldine dans le livre de bord. Les descriptions de l’horizon y deviennent monnaie courante, en plus de tous les jeux de mot, les chansons, les blagues qu’on s’y laisse, à demi-mot, un peu caché, un peu bravade.

L’équipage est moitié amusé, moitié apeuré par cette ambiance étrange. Je me lève plusieurs fois par nuit pour vérifier l’état du ciel et surprend mes compagnons qui dansent, qui chantent, des écouteurs dans les oreilles et le regard suspendu aux étoiles qui parviennent à poindre sur le toit noir qui s’est installé. Chacun son style de musique, chacun son pas : Polo avec de grands gestes de chef d’orchestre, Julia les poings serrés, le son jusqu’au bout des ongles. Vianney et Géraldine écoutent des livres audio, elle des cours d’histoire, lui un roman rocambolesque. Ils ont l’air concentrés ou alors distraits. Les mots sont comme les vagues, parfois on suit, parfois on se laisse porté.

 

Moi je traverse une zone de silence, entre tous ces changements de terrain, la mer de plastique, le ciel blanc foudre. J’ai l’impression de perdre pied dans ces éléments que je croyais commencer à connaître. Alors que j’essaye de me ressaisir, l’océan me convainc que je ne sais rien, que je ne saurai jamais rien. Vianney prépare des crêpes en cuisine quand je sors un instant sur le pont avec Polo. On découvre alors qu’un spectacle extraordinaire se joue à l’extérieur, sans un bruit : les vagues provoquées par Tortuga sont devenues fluorescentes. On en perçoit le contour et les remous avec une précision indescriptible. Le plancton est si vif que lorsqu’un poisson nage sous l’eau, on devine sa forme à la trace lumineuse qu’il crée en surface. La mer semble soudain très habitée, tous ses habitants proches devenus visibles. On se croit au bout de nos surprises, déjà la mâchoire pendue et l’oeil éberlué, quand soudain une horde de poissons volants surgissent des flots et provoquent un véritable feu d’artifice au-dessus des vagues. Vianney a l’idée de plonger un seau et de ramener quelques litres de paillettes à bord. On y met la main et crée comme ça des champs d’étoiles qui collent aux doigts. On oublie le ciel et ses éclairs, le nez pendu à ce nouveau composant qui porte notre bateau, plus beau et lumineux qu’une voie lactée. Je suis prête à croire à tout quand Géraldine, lors de notre changement de quart, m’appelle à l’avant. A quelques mètres se trouve une marée de boules blanches. Je ne comprends pas ce qu’on regarde, avant qu’elle me dise que c’est l’écume des vagues qui brille au large. Une risée de vent soulève devant nous des moutons d’étoiles. “C’est impossible…” je m’entends murmurer. Ma capitaine me regarde, un sourire fin.

L’impossible n’est pas marin.

 

Géraldine fait un jus de pastèque les pieds dans les bananes

Géraldine fait un jus de pastèque les pieds dans les bananes

 

Encore quelques jours. On traverse le pendant du sinistre “pot aux noirs” de l’Atlantique. Ici on l’appelle plus joliment ICTZ, soit zone de convergence intertropicale pour les intimes. L’absence de vent contraste avec le rendez-vous que ce sont donnés les orages. La chaleur en journée, avant que ça n’explose, est insupportable. On se baigne presque quotidiennement, malgré la peur qui nous tient de croiser requin, raie ou méduse après les avoir admirer de près aux Galapagos. Ce qu’on vit sur la côte ne se compare pas au ressenti que provoque la pleine mer. A quatre dans l’eau, l’un de nous reste toujours sur le pont pour une veille attentive. On se persuade qu’il est possible de voir venir les ailerons, les jets d’eau. On nage un oeil par-dessus l’épaule, les doigts de pied repliés.

A chaque fois qu’on saute, j’ai l’occasion d’admirer la progression des pousse-pieds sur la coque de Tortuga. Ces petits molusques, qui ont vraiment une forme de jambe, ou plutôt de chausson de Noël, ont planté racine sur notre acier et se sont mis à faire des grappes, des bouquets d’orteils. On les adopterait presque s’ils ne nous ralentissaient pas autant et s’ils ne faisaient pas rougir notre Tortue, qu’on tente de garder coquette. La peinture de sa coque a pris quelques gnons, quelques coulées couleur rouille. Je me rappelle lorsque nous étions au chantier de Paimpol et que Géraldine m’avait confié la tache de repeindre nettement sa belle ligne blanche. Elle a bien changé depuis.

Les notre aussi, d’ailleurs. Ma capitaine a les jambes plus dodues qu’à notre départ, la plantant toute fine de la taille, et bien musclée des bras, sur des pattes de marin qui ne marchent pas souvent mais sont capables de monter au mât, de donner la force d’hisser une voile d’un tour de hanche. Des rides de soleil sont apparues à la naissance de mon cou, en bordure de mon décolleté. Elles font concurrences aux vergitures qui me strient le haut des cuisses comme si j’y avais dessiné les branches d’un arbre. Voilà ce que c’est de mincir toujours en mer, reprendre un terre, tomber malade au large, se réconforter une fois à table… Le voyage nous change physiquement. On l’a dans la peau, sans exagérer. J’ai commencé à avoir des cheveux blancs en Asie; peut-être reviendrai-je vieille de ces traversées. Comme je l’écrivai alors, je finirai poivre et sel, et c’est mieux qu’insipe.

 

On arrive. Bientôt va apparaître le halos diffus des lueurs de Panama City. Avant de changer d’océan, nous allons quitter l’Amérique du Sud pour rencontrer l’Amérique Centrale. A croire qu’une métamorphose ne se vit jamais seule. Et pour cause : notre capitaine va fêter ses trente ans à bord, en mer, entre deux continents, deux océans, alors que son rêve commence à finir et que de nouveaux se mettent à naître. Ce sera une journée mémorable, qui se finit par une dernière baignade avant de rentrer dans le canal et de jouer à cache-cache avec des porte-containers et des voituriers plus hauts que des immeubles. Les copains ont organisé toute une chasse au trésor dans le bateau, “Tortuga n’a jamais paru aussi grande !” s’exclame sa propriétaire. Après plusieurs énigmes et jeux de piste, notre capitaine s’engouffre dans le placard à voile et en ressort une énorme bouée flamant rose. On la gonfle sur le pont et la jette à l’eau, attachée par un bout. Cinq gamins dans le golfe de Panama, à la dérive. Le soleil se couche lorsqu’on ressort, nous offrant un magnifique crépuscule. C’est le dernier que nous vivrons dans le Pacifique. Une baleine, soudain, nous accompagne. Le son du jet, et dos noir.

Julia vibre.

 

Terre. La bulle éclate.

Mes fantômes, les orages, mon équipage. Plus une seule banane.

Ce sentiment indicible de perte, découvert après le convoyage, après la Transatlantique. Polo et Julia se le prennent en pleine poire. Je les observe observer le délitement de ce qui était soudé. Le tonnerre tonne encore, parfois jusqu’à faire trembler les vitres, mais ce n’est plus qu’un souvenir. Ce qui est vécu en mer reste en mer.

Lui appartient.

 

 

Panama City

Panama City

L'entrée du canal, Panama City

L’entrée du canal, Panama City

Géraldine aux Galapagos

Géraldine aux Galapagos, ton sur ton

Julia et une petite

Julia et une petite

... !!

… !!

Lutin des ténèbres

Lutin des ténèbres

"Je te rappelle dans 5 minutes..."

« Je te rappelle dans 5 minutes… »

M. le lion de mer

M. le lion de mer

Envolée de raies dorées dans le port de Santa Cruz

Envolée de raies dorées dans le port de Santa Cruz

Un pingouin

M. le pingouin

Coucher de soleil à San Cristobal

Coucher de soleil à San Cristobal

Jardin de la villa de Daniel Adum, assis de face à droite, en compagnie de trois artistes lors de la résidence de Salinas

Jardin de la villa de Daniel Adum, assis de face à droite, en compagnie de trois artistes lors de la résidence de Salinas

Bolivar Pesantes, avec un portrait de sa mère

Bolivar Pesantes, avec un portrait de sa mère

Dans l'autre sens

Début du retour

 

 

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

Sur le fleuve

Il a une couverture de cuir noir, épaisse et lisse, qui lui fait transpirer les mains et laisse sur le livre des traces de doigts, d’empreintes. Il le tient à bout de bras; elle a les coudes repliées et on sent qu’il lui pèse, lui impose son poids malgré ce protège-livre de plastique fin, bleu ciel, fleurs blanches. Les mots enrobés d’un papier-peint de maisonnée. Pavillon de feuilles, plus lourde qu’une brique, passe de main en main et raconte une vieille histoire, notre histoire, ce conte qui aime autant que nous les images, les effigies. Le Christ traverse le fleuve depuis des décennies. Son récit prend racine entre les arbres.

Est-ce qu’on les coupe, ces arbres, pour imprimer la Bible ? Une brique à l’odeur sauvage. J’aimerai la sentir, ils sont à peine trop loin. Son hamac frôle le mien dans ce mouvement de balancier que le moteur impose à la centaine de lits de tissus, suspendus comme autant d’arc-en-ciels au plafond des étages. Un navire-dortoir, qui avance au rythme lent d’une forêt qui défile. J’ai la sensation étrange d’être au coeur tremblant du monde : immobile. C’est le paysage qui vient à nous. Allongés dans nos couleurs, un pied en dehors, le bras nonchalament sous la nuque. Il suffit de voir. Rester éveillé est le plus difficile. Parquée sur les berges, la jungle nous submerge  par sa chaleur, son humidité épaisse. Plus présente les yeux fermés, mais on voudrait continuer à sentir de tous les sens : contempler du toucher la douceur des nénuphares, goûter le son des oiseaux qui s’envolent à notre passage. Respirer le souffre des explosions de coucher de soleil. Ces dauphins gris pâle.

 

Fin de jour

Fin de jour

Ils sont trois à lire, eux deux et leur voisine. Chacun plongé dans un verset, un sermon d’apôtre. Je penserai que c’est une exception, mais bientôt viendra le dimanche matin et son prêche au mégaphone. Debout entre les arc-en-ciels, un homme tient la machine en porte-voix et invective – qui ça ? – le péché des hommes en rappelant les souffrances du Christ.

Sans se lever, toujours allongés dans les lits de tissus, comme si nous étions nés là, on écoute cette voix qui se mêle au son des oiseaux, à la musique de la radio des jeunes du dernier étage. Assis sur le toit, ils observent le timonier bouger lentement la roue qui dirige cette grande carcasse de fer rouillé. De là-haut on peut voir le fleuve, la jungle, de tous côtés. Un toit-dortoir, qui sert de mirador. Petits bancs de bois posés près de la cabine du capitaine. On regarde la forêt passer, et les usines. Le nettoyage du pétrole est au bord des rives. Le prêche flotte au-dessus des citernes, entrecoupé d’applaudissements qui font fuir les oiseaux, de voix qui approuvent, sortent de la radio. Jésus et l’or noir, d’un bord à l’autre, entre cet oscillement du sommeil suspendu. Mon hamac est un vaisseau autonome. Il faut s’en extraire pour prendre à nouveau part au reste. Quand il serait facile de vivre endormie au long cours, sans conséquence. Entre deux noeuds de corde. Spectateur en apesanteur, un toit de fer pour mieux voir les arbres. En haut d’une vague.

De nuit

De nuit

Chaque jour, à heure fixe, un homme passe dans les rangs et il faut pourtant descendre. Nous faisons la file indienne jusqu’à la salle des machines. Dans le tonnerre des moteurs, on nous sert de petites gamelles de soupe, du café au lait. Couleur eau. Parquées contre un angle, des poules picorent la coque. Je les compte à chaque fois, de moins en moins, et on finit par manger du riz, des carottes. Les fruits de goyave. La tige dure s’ouvre sous l’ongle et laisse naître une rangée de petits noyaux emmaillotés de chaire blanche. On les suce comme des bonbons, les crache par-dessus bord. Avec eux passent boites de polyester, sacs en plastique, fourchettes, serviettes. Les gens du fleuve ne s’inquiètent pas du fleuve. Ne voient pas le fleuve, de cette façon-là. Une pluie sale tombe presque en permanence des étages. Solide. On ne peut se pencher que depuis le toit-mirador, au risque de recevoir les restes d’un déjeuner, le fond d’une bouteille.

Au-dessus des moteurs, une plateforme où s’entasse le chargement du navire.  Frigos, voitures, canapés, bananes, mangues. Le poissonneur de billet endormi dans la cahute d’un mototaxi, parfum de lila. Le véhiculetient au bout de la langue, plate et large, de ce vieux bazar flottant. On aperçoit deux chaussures dépasser du rebord de fenêtre de cette calèche moderne, un regard assoupi posé sur l’extérieur. Perdu en grande forêt, comme nous tous. Ici on ne connait pas d’habitude. Dans l’autre monde, nous sommes tous étrangers, tous invités. Respect et fascination sont une mouvance générale. Si quelqu’un sait, il fait semblant de découvrir. Parce qu’il découvrira, forcément, encore un jour.

Tout autour, l’industrie du pétrole souille l’air, blesse la terre, assainie les villages. Deux directeurs français, dit-on, ont imposé le ramassage des ordures. Imagine-t-on un centre de recyclage parmi les fougères ? Une philosophie. Près des rives, on ramasse les poubelles et les charge à bord. Aux escales se déversent petit à petit nos marchandises sur les places de patelins, le long des terrains de foot volés à une nature moins joueuse. En échange, la langue se remplit de détritus. On transporte des monticules, sous plastique, sans odeur. Alors que les boites en polyester pleuvent des étages, la plateforme est un parterre de sacs fermés en noeuds papillons. Habits d’une bonne conscience encore anachronique. Peut-être y-a-t-il un centre de recyclage, parmi les fougères. Entre les autres usines.

Sur les berges

Sur les berges

 

Une nuit passe.

Dans les ténèbres, des ténèbres plus sombres encore. Les ombres formidables. Du fond du hamac, dans la torpeur, se vit toute l’ampleur d’un être qui ne s’éteint jamais. Qui vibre de tous ses membres, toujours, imperceptiblement. La distance s’abolie alors, dans ce noir du total, où tout devient présent et absolu. La chaleur, l’humidité : une vague d’odeurs chaudes imprègne les fibres des tissus, des corps, et il n’y a plus qu’une mélodie. En mer comme en jungle, la nuit est l’instant de la rencontre. Déshabillées par la fin du jour, nous voilà à nue. Il n’y a plus même à tendre la main. L’ouvrir seulement.

Je regarde les étoiles. Debout devant ces fenêtres taillées à même le métal, grandes ouvertures d’air, j’aspire les bruits suaves qui s’élèvent de cet étrange univers que nous formons ensemble. Dehors la forêt; ici à peine plus que les ronflements de ceux qui sont devenus mes camarades. On se fait la conversation lorsque le jour s’allonge, en suçant des fruits de goyave. J’en ai encore un dans la bouche. Sous mes pieds le métal froid vibre également au ronflement du bateau; le sommeil communique. A nouveau je vis l’absence de silence. Je pense au cinéma, et à tous les discours qu’il a pu tenir sur cette jungle que je suis venue voir. Malgré la distance, géographique et technique, cet art y a mis pied et y a tracé son chemin. La première projection a lieu sur les murs de fer de la maison Eiffel, dessinée en France par l’architecte et acheminée morceau par morceau jusqu’au coeur de la ville d’Iquitos, accessible uniquement par le fleuve. C’est un cinématographe signé Edison qui tourne, en cette toute première année du XXème siècle. Le cinéma dit amazonien commence à naître et la soeur brésilienne d’Iquitos, Manaus, n’a qu’à bien se tenir avec son opéra. La forêt devient lyrique. Les yeux de ceux qui rêvent déjà en image se posent sur ce nouveau continent cinématographique et cinéphile. Georges Méliès envoie à sa capitale les pellicules de ses films, qu’on imagine projetées parfois à même les arbres. Il y a une photo, que je ne retrouve pas, où on voit les spectateurs assis dans des canots amarrés aux berges, le visage tourné vers une toile tendue à terre. Du fond de Tortuga, c’est une métaphore qui nous parle. Qui va dans le bon sens.

On se met à filmer. Dans la forêt il n’y a pas d’étoiles, titre Armando Godoy, cinéaste péruvien, en 1966. Peut-être est-ce vrai de sous les arbres. Avant lui, en 1936, Sous le soleil de Loreto d’Antonio Wong Rengifo, pionnier du cinéma en Amazonie. Ensuite, en 72, Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Une nouvelle décennie et Fitzcarraldo, qui m’amène ici parce que c’est dans cette région, la région d’Iquitos, que le réalisateur allemand a fait porter un navire de bois d’un bras à l’autre du fleuve, traversant la terre pour un fantasme qui transperce, annihile le réel. Il y en a eu d’autres, qui ont montré une forêt salvatrice, une forêt indomptable. Une forêt en noir et blanc qui se dessine en teintes et en courbes dans l’imaginaire du monde. Les représentations de l’Amazonie ont paré ce lieu de tant de décors.

On filme tant que quelques années plus tard, en 1992, Iquitos fonde une Bibliothèque Amazonienne qui collecte toutes les oeuvres, écrites, photographiques et filmiques qui concernent le pays de “Selvak”, tel que l’a renommé Godoy. Manaus est à nouveau concurrencée. Les villes jumelles irradient leur territoire commun d’un désir d’art et de souvenir. Elles protègent une mémoire qui les dépassera toujours. Eternels spectateurs de cet écran végétal, cette muraille verte comme l’appelle encore Godoy, que nous ne pénétrerons jamais. Aussi impossible que de passer de l’autre côté d’une toile.

Jusqu’à ce qu’en 2015, une coproduction colombienne, argentine et vénézuélienne orchestrée par Ciro Guerra offre un point d’entrée, d’un autre genre. L’étreinte du serpent ouvre une brèche : du noir et blanc à la couleur, du Christ à la mystique de la terre, entre ce qui se nourrit de violence à ce qui transcende l’absolue innocence du monde, qui, déjà, a vraiment navigué sur le fleuve ? Il n’y a jamais de regard qui ne puisse être recommencé. Ce monde est à découvrir, à dire.

La forêt est vierge.

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

 

 

Callao vue de Monumental

La vie en jaune

Tout fut compliqué à Lima, du moment où Tortuga atteignit la côte péruvienne à celui où elle quitta le pays. Il m’avait fallu près de deux mois pour démarcher des artistes, trouver un lieu de résidence et une salle de projection mais quelques jours avant le départ d’Arica, tout était prêt. La seule chose dont nous nous n’étions pas assurés était la possibilité d’entrer dans le port de plaisance de Barranco, le quartier le plus touristique de la capitale. Lieu apprécié pour ses cafés, ses théâtres et ses galeries d’art, j’y avais recherché un centre culturel et déniché une salle appropriée pour nous accueillir. Les cinq artistes péruviens ayant accepté de participer à notre atelier avaient reçu l’adresse où nous devions nous retrouver le lundi matin, et cette information était essentielle à leur engagement car les distances de cette mégalopole sont telles qu’il faut parfois près de deux heures de transport pour se rendre simplement d’un quartier à l’autre. Heureusement je travaillais avec David, un graveur de Lima rencontré à Buenos Aires lors d’une présentation du projet dans un collectif d’art international. Il m’aidait à contacter du monde, à comprendre le fonctionnement de la ville et à rassembler une petite équipe autour de ce quartier-là, qui devait donc être le port de notre bateau pendant les dix jours d’escale.

Sauf que Tortuga n’aura jamais l’occasion de s’approcher de cette zone. Comme tout navire entrant au Pérou, notre Tortue doit d’abord montrer patte blanche au port industriel de Callao, point d’entrée maritime du pays et principale plateforme d’échanges. Y est rattaché un yacht club, le Yacht Club Peruano, qui n’a pas de ponton mais des bouées où s’amarrer et une navette gratuite pour se rendre à terre. Géraldine, Stéphane, Edouard et Nico arrivent là sans problème, prêts à faire les démarches administratives pour régulariser leur situation puis se rendre à Barranco en une courte navigation de deux heures, le long des côtes de la ville. Alors qu’ils sont en manoeuvre d’approche, la marina leur demande plusieurs fois par radio à quelle agence ils sont rattachés, ce qui ne veut rien dire pour nous car jamais nous n’avons eu à passer par une agence pour entrer dans un pays. Arrivée, Géraldine va à terre alors que son équipage reste parqué sur le bateau. Elle tente d’éclaircir cette question d’agence, pour laquelle on lui demande d’emblée 1 300 euros de frais, une somme dont ni elle ni notre association ne disposent. Elle comprend vite que non seulement l’affaire n’est pas claire, mais surtout que ses interlocuteurs n’ont pas l’intention de l’aider à s’y retrouver. Il y a quelque chose de bizarre qui se trame, et très vite l’équipe devient méfiante.

Géraldine se plonge dans les textes de loi et les témoignages d’autres marins venus au Pérou par cette voie. Commence alors à apparaître une véritable magouille orchestrée par la mafia locale dont le but est d’extorquer les équipages étrangers en les menaçant de confisquer leurs embarcations s’ils ne payent pas des sommes astronomiques à des institutions fantômes.

Autant dire que nous nous retrouvons tous sur les nerfs. Personne ne comprend exactement ce qui se passe ni à qui se référer, mais l’idée de perdre Tortuga se met soudain à peser au-dessus de nous comme une enclume, plus sombre et violente qu’un orage.

Petite présentation du BAF glissée dans le livre d'or du YC Peruano

Petite présentation du BAF glissée dans le livre d’or du YC Peruano

Nous passons chaque nuit enfermés dans notre propre navire. Attaché à la dernière bouée, sur la ligne qui marque la fin du territoire du Yacht Club, ce dernier n’est protégé de la visite indésirable d’autres embarcations seulement par la lampe torche d’une petite barque. Un gardien effectue des tours de veille lorsque la brume est trop épaisse pour observer l’activité de la marina sans se rapprocher des navires, et passe ainsi un faisceau de lumière sur les bateaux endormis.

Géraldine nous a raconté que deux nuits avant de toucher terre, elle a été réveillée par Stéphane à cause du comportement étrange d’un bateau près des côtes. Celui-ci s’approche tout feu éteint de Tortuga, l’éclaire au projecteur quelques secondes puis éteint tout à nouveau, en continuant de tourner autour de la Tortue. Comme s’il tentait de repérer le nombre d’équipiers à bord et le type de marchandises qu’il pourrait transporter, sans se faire lui-même connaître. Géraldine, montée sur le pont, demande à ce qu’on éteigne l’AIS qui nous rend repérable sur radar, éteint à son tour les lumières et profite d’être au grand largue pour empanner sans faire de bruit et prendre la fuite. L’épisode se termine sans anicroche mais il n’y a pas de doute : nous voilà arrivés dans des eaux où sévit la piraterie et chaque bateau qui passe à proximité est un danger potentiel. On ne laisse rien visible depuis les hublots, ni ordinateur, ni caméra, ni micro. Une lumière reste allumée en permanence dans le carré lorsque nous sommes absents, et nous fermons la porte avec bout et cadenas.

Sans parler du fait que, vue la tournure que prennent les choses avec les douanes et l’administration, nous ne sommes plus vraiment sûrs de qui exactement il faut craindre une attaque. L’idée de larguer les amarres en pleine nuit et de filer en douce est évoquée, mais on en est à supposer des représailles, en pleine mer, sans aucun moyen de réagir ni de se protéger. Géraldine se voit embarquée dans un double jeu atroce : le Yacht Club ne doit pas savoir que nous avons découvert l’entourloupe et elle doit agir avec eux comme si c’était la douane les coupables; lorsqu’elle se rend auprès des douaniers, elle doit s’assurer qu’ils ne sont pas de mèche avec le Yacht Club et pénétrer ainsi les arcanes d’une organisation qui nous dépasse complètement, qui implique aussi bien l’entreprise privée de la marina que l’Etat.

De la capitaine aux équipiers, communication nocturne entre les quarts

De la capitaine aux équipiers, communication nocturne entre les quarts

Alors que le combat administratif s’allonge de jour en jour, Stéphane, Nico et Edouard finissent par partir, obligés de prendre leur bus et avion respectifs. J’aurais le temps de rencontrer le cousin de la capitaine, M. Renard, avant qu’il ne décolle. Comme tous les gens qui sont timides et qui savent malgré tout être drôles et légers, sa présence est très agréable, et je regrette qu’il nous quitte si vite. On commence à dire “à bientôt” aux gens; c’est à la fois une joie et un cataclysme. Le retour est devant nous et le départ, un souvenir.

Géraldine me confirme que leur navigation s’est très bien déroulée, entourée qu’elle était de marins semi-professionnels, au large d’une mer calme. Elle a eu la joie de retrouver la constellation de la Grande Ours, disparue depuis que nous avions quitté l’hémisphère Nord, et a pu avancer aux lueurs des étoiles.

Elle se retrouve vite entourée de nouveaux membres d’équipage : Sophie, architecte, une fille que je vois comme une dame parce qu’elle sourit avec finesse et rit avec des perles dans la voix. Les cheveux coupés à la garçonne et le corps d’une madone, tout en courbes. Je me disputerai longuement avec elle sur l’écriture du scénario, et apprendrai à apprécier ce mélange étrange de fermeté dans ses idées, et de douceur dans son amitié. Une personnalité à part, qui me déstabilise et qui me gagne en un même claquement de doigt. Avec elle, son mari Geoffroy, venu pour donner un coup de main pour la résidence mais qui regarde Tortuga avec horreur, ce qui nous fait beaucoup rire. Julia est arrivée avec moi; elle se prépare à effectuer sa toute première navigation au sein du Bato A Film, loin des côtes bretonnes qu’elle avait cotoyé à bord de Tortuga lorsque nous apprenions encore à tenir la barre, à Paimpol.

Vianney Roche, l’ami avec qui nous avions navigué jusqu’à Puerto Williams, tenant la barre coûte que coûte sous la tempête et hurlant à tout vent “A la carga!”, nous a également rejoint pour une nouvelle traversée. Il aide Géraldine dans ses démarches. Il l’accompagne à la capitainerie, à l’administration du Yacht Club, aux douanes. C’est finalement lors d’un passage dans cette institution qu’ils mettront le doigt sur le noeud du problème, grâce à une erreur de paperasse faite par un des douaniers. Alors qu’ils essayent encore de comprendre pourquoi ils doivent passer par une agence et payer une telle taxe, on leur montre un papier qui place Tortuga au sein d’un établissement inconnu, différent du Yacht Club où elle se trouve. Géraldine reconnaît ce nom : il s’agit de l’agence chez qui on tient à ce qu’elle s’inscrive justement. Elle fait alors le lien: en vérité cette agence, c’est notre Yacht Club. Celui-ci nie, et sans vergogne, reconnaître l’intitulé, pour ne pas être découvert. De même, son administration refuse de déclarer Tortuga comme étant dans son enceinte, tant que l’équipage n’a pas payé “l’agence” et que leur situation est illégale car avec tout ça, le navire n’a pas pu être enregistré aux douanes et Géraldine se retrouve sans papiers d’entrée sur le territoire. La menace de confisquer le bateau flotte toujours, et pendant près d’une semaine nous ne trouvons pas de soupape de décompression : tous, nous nous demandons comment cette histoire va finir.

Lorsque le fil qui maintient encore la situation en équilibre apparaît sur le point de flancher, nous décidons de prendre le problème à pleines mains et de demander de l’aide à toutes les institutions disponibles. La police du tourisme avait déjà été contactée par Stéphane; Julia et moi nous rendons à l’ambassade de France et obtenons le numéro privé d’un agent des douanes qui travaille en sous-main pour le gouvernement français. Vianney fait appel à son père, qui parvient je ne sais exactement comment à tirer assez de ficelles pour que le directeur du Yacht Club en personne vienne s’enquérir de notre situation et nous proposer son aide – mais comment savoir s’il connaît le négoce qui a cours dans sa propre entreprise ? Nico se met en relation avec un juge de Callao, et Géraldine prend langue avec Vianney Houette, futur second de Tortuga lors de la navigation des Galapagos, et administrateur des affaires maritimes françaises.

Bien que tous, nous nous retrouvons à un moment face à l’obstacle incontournable qu’est l’implication implicite de l’Etat péruvien dans cette magouille de confiscation de bateaux étrangers, la situation semble petit à petit tourner à notre avantage et nous finissons par nous rassurer. Au moins pense-t-on pouvoir partir légalement, et en plein jour.

 

Alors que la lutte administrative continue, notre résidence débute. Voyant les problèmes d’entrée portuaire venir, Géraldine avait missionné Vianney pour qu’il contacte un centre culturel dans les environs du Yacht Club, le Monumental Callao. Les négociations avec eux ont été étonnamment simples et en deux échanges de mail, nous avions une nouvelle salle pour nous accueillir. Le premier centre avec lequel nous devions travailler, dans le quartier touristique, nous met alors étrangement en garde contre Monumental : cette institution est réputée entretenir des activités liées au blanchiment d’argent et servir de bastion à la corruption.

De mieux en mieux, mais que faire ? Peut-être n’est-ce qu’une façade, mais ce centre, un magnifique bâtiment colonial de six étages, dispose de galeries d’art, d’ateliers d’artistes, d’un réseau social qui compte plus de 70 000 membres et nous n’avons aucune autre alternative dans cette zone. Je fais des recherches en ligne pour me renseigner sur cette nouvelle affaire mais rien de frappant ne sort des médias. Comment distinguer le faux du vrai ?

On décide d’y transposer notre atelier et de renoncer à Barranco. A notre désespoir, plusieurs artistes résidant dans le centre se désistent alors de l’atelier et refusent de perdre chaque jour deux heures dans les transports pour un travail qui n’est pas rémunéré. Heureusement, David arrive le lundi matin à 9h pétantes, et nous redonne un grand élan d’optimisme et de motivation.

Galeries du Monumental Callao

Galeries du Monumental Callao

Avec lui se trouve Lucero, alias Chaska, une des étoiles montantes de la musique péruvienne. Elle chante dans un groupe, Hit La Rosa, dont fait également partie David et cinq autres musiciens. Parmi eux, un Péruvien francophone nommé Martin qui nous avait demandé de participer à la navigation Pérou-Equateur. Géraldine avait accepté sans condition, et encore une fois elle a dû faire face à son désistement, quelques jours avant d’arriver à Lima. Elle propose à Chaska et David d’embarquer, mais tous ont des concerts prévus dans les semaines qui viennent, et Tortuga se retrouve à nouveau avec un équipage diminué.

Pourtant leur fascination pour la mer est réelle. Afin de leur éviter les transports, nous leur proposons de venir dormir sur le bateau, deux par deux. David vient une nuit avec un artiste qui expose à Monumental, Diego, avec qui on se liera d’amitié et qui deviendra un des principaux dessinateurs de notre court-métrage. Chaska et Martin découvrent Tortuga la nuit suivante, et restent un long moment sur le pont, à regarder les lumières de leur ville et à tenter de se photographier à bord malgré la pénombre. Diego nous dira qu’il y a une zone, au Nord, qu’on ne voit jamais à cause de ce brouillard extraordinaire qui chaque matin transforme la capitale en une cité de brume, les volutes blancs ondulant entre les toits et se prenant dans les réverbères. Mais d’ici, de nuit, on voit les lumières de ce quartier qui transpercent le flou et viennent éclairer les vagues et ceux qui y nagent, baignés de fraîcheur.

Le surf est le sport national du Pérou; nous sommes dans un pays qui aime la mer, qui la pratique, qui la filme et la montre comme une des premières fiertés du territoire. La pêche est également essentielle à la cuisine péruvienne, autre fierté revendiquée et reconnue par l’ensemble du continent. Malgré tout, très peu de monde a la possibilité d’expérimenter l’océan à travers des navigations de plaisance, ce mode de vie étant réservé à une riche aristocratie qui ne cherche absolument pas à partager son savoir. C’est la première fois que nos amis montent sur un voilier; s’ils ne peuvent pas naviguer, au moins auront-ils dormi une fois au rythme de la houle, au son des cliquetis du mât et du frottement des bouts.

Tortuga à Lima

Tortuga à Lima

Géraldine mène le premier jour de résidence comme à l’habitude : nous lisons ensemble le pré-scénario, rédigé en amont par Sophie, Julia et moi; nous en discutons et lui apportons des modifications de rythme, de détails, de personnages, de lieux. Tout ce qu’il faut pour que chacun s’y retrouve, et en particulier bien sûr les résidents de la ville. Ensuite nous dessinons le storyboard, penché chacun sur une feuille, en fonction des plans que la réalisatrice nous assigne. Le premier qui termine commence à découper ses cases, et les scotche au mur en les regroupant par séquences. Une fois que tous les plans dessinés sont ordonnés et visibles de tous, commence une discussion qui va durer plusieurs heures. Chacun va présenter son travail et défendre un décor, un cadrage, une succession qui lui semble juste. Petit à petit, les dessins non sélectionnés sont éliminés, et sur un pan du mur apparaît le storyboard final, fait des images sur lesquelles il y a eu accord.

Après cela il reste encore à répartir le travail. Papier et crayon en main, Géraldine note séquence par séquence toutes les productions nécessaires à la réalisation du film, en précisant à chaque fois s’il s’agit d’un fond, d’un objet, d’un personnage, d’un son ou d’une musique. Affichées également au mur, ces listes servent au suivi de la résidence et du film. Chacun va y noter son nom en face de la production qu’il choisit de faire, et s’engage ainsi à la présenter avant la fin de l’atelier, quatre jours plus tard. Un vrai travail, qui demande à ce que la majorité de l’équipe se donne à temps plein, que tous respectent leurs engagements, et que les musiciens soient capables de sentir le film en amont, sans le voir, uniquement à travers ces dessins faits sur le moment et la variation des séquences. Au cours de l’atelier, chaque oeuvre terminée est cependant photographiée et envoyée immédiatement au groupe par mail. Que tous puissent suivre les productions et s’adapter, se coordonner avec ce qui naît jour après jour des mains, pinceaux, crayons et instruments des collègues.

De bien des façons, cette première journée de résidence est la plus importante et la plus intéressante de notre processus. Elle est le vrai coeur du projet car ce n’est vraiment qu’à ce moment-là que les points de vue sont échangés et débattus, entre français et locaux, et que nous avons l’occasion de découvrir toute la culture, tous les détails des villes que nous montrons. Ce partage ne se fait d’ailleurs pas seulement qu’envers nous : les artistes locaux, qui ne se connaissent pas toujours, ont l’occasion de confronter les differentes visions qu’ils ont de leur cité. C’est à ce moment-là qu’on peut sentir ce qu’ils désirent dire sur le lieu et ce qui, au contraire, ne se dit pas.  

En résidence

En résidence

La résidence de Lima a été riche de ce point de vue-là. David et Chaska connaissent la capitale sur le bout des doigts, ainsi que le folklore de leur région. Inspiré de légendes incas, notre scénario se base sur un conte, écrit par Sophie, qui prend place dans le Lima moderne. Cette idée de superposer l’ancien et l’actuel semble essentiel à nos compagnons car nous sommes dans un pays où les légendes et les traditions n’ont jamais succombées à la modernité. La déesse Arana, symbole de celle qui tisse et mêle les destins, poursuit dans les rues bétonnées le dieu Soleil , Inti, pour le séduire et se parer de ses rayons d’or. Petite silhouette noire, sur grands immeubles. Les toits en tôle des quartiers pauvres.

On place l’introduction et la fin de l’histoire dans la zone de Villa El Salvador, connue pour avoir été un bastion de la rébellion contre la dictature et une des plus importantes communautés autogérées du pays. Aujourd’hui la situation est moins glorieuse, Villa El Salvador étant devenue une favela non politisée, les principes communistes devenus un souvenir du passé et les sorties nocturnes plutôt peu recommandées. Nous avions envie de parler justement de ces quartiers moins reluisants des capitales, si présents en Amérique Latine. Comme je l’ai entendu dire un jour, phrase politiquement incorrecte mais vraie : la pauvreté offre une architecture extraordinaire, et la vie y est souvent plus abrupte, plus intense. Nous avions eu la bêtise d’oublier ces zones de nos films pour se concentrer sur cet esprit positif qui nous guide; mais c’était négliger à quel point elles peuvent être pleines de richesses et d’histoires, loin du miserabilis dans lequel les plongent les médias.

Plus que l’histoire de Villa El Salvador, c’est un détail technique qui nous interpelle dans ce quartier. On dit que les gens qui y vivent récupèrent l’eau transportée par la brume depuis la mer grâce à une sorte de filet qu’on nomme “attrape-brouillard”. C’est une sorte de grand filet tenu droit par des bâtons et relié à des tuyaux qui récupèrent l’eau condensée. Des filets, comme des toiles. L’araignée a pris possession de Lima, sur ces toits décorés de mailles noirs comme sur son front de mer, les falaises de cette ville étant entièrement recouvertes de filets de protection contre les éboulements. La végétation se répand sur eux, à travers eux, et décore ce plastique ajouré de pans de jardins verts. Un des plus beaux fronts de mer que nous ayons vu; la violence des routes à quatre voix tue le calme serein des plages, les toiles arachnéennes enveloppent la terre, le brouillard dévore chaque rayon de lumière : mais toute la ville a le regard pendu à l’océan.

Le dernier jour de notre résidence, je me rendrai avec Julia à Villa El Salvador. On arrive sur place et embarque dans un petit taxi de jaune de bric et de broc, les portières brinquebalantes et un papi au volant. Celui-ci est ravi de s’improviser guide touristique et nous monte tant bien que mal en haut d’une petite colline, que nous puissions voir l’étendue de la ville. On lui demande de nous montrer un attrape-brouillard et il lève un sourcil : il n’y en a jamais eu dans cette zone-là. Ils sont placés sur les maisons d’autres banlieues, toutes aussi pauvres, bien plus proches de la mer. El Salvador est situé trop en hauteur. On perçoit au loin la brume marine qui touche les berges, s’entremêle dans les immeubles. Et reste loin de notre colline.

 

Parfois on découvre une vérité en se trompant de chemin. Lima n’aura cessé de nous faire faire fausse route. Pour unifier les oeuvres, produites par six artistes différents, on s’impose une charte graphique assez ferme, annonçant dès le départ que le film ne sera fait qu’en noir, blanc et jaune. Cette couleur renvoie au dieu Inti mais elle est surtout une couleur récurrente de la capitale. Il n’y a pas un seul quartier qui n’ait un escalier, un feu ou un trottoir peints en jaune. Sans parler de cette boisson étrange, l’Inca Kola, un soda fluo que les Péruviens adorent et qui est un des seuls produits à avoir jamais battu la vente de Coca-Cola sur un territoire. Aujourd’hui la marque américaine a évidemment racheté ce petit concurrent, mais ça n’empêche pas les Péruviens de le considérer toujours comme la vraie boisson nationale du pays, et un élément de leur patrimoine.

Nous exposons ces justifications concernant le choix de la couleur jaune à Chaska et David, pas peu fiers d’avoir si bien saisi un aspect de leur ville. Ce dernier nous regarde amusé et nous dit, sourire en coin, que ce jaune a envahi l’ensemble de la mégalopole, et notamment le front de mer et les quartiers pauvres, à cause de la campagne électorale d’un des pires politiciens du pays. La stratégie est particulièrement violente : repeindre des éléments de la géographie quotidienne des habitants pour les obliger à se souvenir et intégrer la présence de ce parti politique dans leur vie. Une publicité à grande échelle, particulièrement insidieuse.

Décidément, cette ville ne se laisse pas cerner facilement… Après discussions on se met d’accord pour garder une couleur pâle, mordorée, qui renvoie tout de même au soleil mais non au jaune pétant qui pare les rues de Lima. Nous l’aimions pourtant, cette couleur-là. Peut-être était-ce l’occasion de combattre son utilisation politique. Mais le risque que ce soit mal interprété est trop fort, et voilà un écueil dans lequel nous ne pouvons pas tomber. Sans parler du fait qu’imposer une ligne graphique à des artistes autonomes est quasiment de l’ordre de l’impossible, ce projet nous l’a bien appris. Cette idée de noir blanc jaune finit par s’estomper et passer en sourdine, malgré nos efforts pour s’y tenir.

 

A Villa El Salvador

A Villa El Salvador

 

Cela est dû également au fait que Géraldine a disparu dans l’asile labyrinthique de l’administration péruvienne. A la recherche des laisser-passers A38, E311 et X24 qui permettront à Tortuga de filer au large. Après avoir dirigé le storyboard et la répartition du travail le premier jour, nous ne la voyons plus que le soir, pour recevoir ses bonnes ou mauvaises nouvelles. Cela a pour effet de rendre la résidence en partie chaotique, les participants n’ayant plus de référent officiel et chacun tentant d’aider par des conseils et des initiatives qui ne débouchent pas toujours sur un bon résultat. La communication est particulièrement difficile avec Chaska et Martin, qui ont pris en main la musique, une des productions les plus essentielles pour le film, et avec qui nous nous retrouvons incapables de discuter à distance. Julia et moi les harcelons de messages pour s’assurer qu’ils vont tenir leurs engagements mais, constatant qu’il n’y a pas de répondant, je finis par me rendre chez eux deux fois, micro en poche, pour les enregistrer directement.

Eux-mêmes sont surpris de cette mauvaise communication et ne comprennent pas notre organisation. Ils font tout ce qu’ils avaient promis, dont une partie dans la nuit qui précède le départ de l’équipe, mais avec eux s’installe irrémédiablement un climat de tension. On se dit qu’il y a une différence culturelle qui nous échappe, les Péruviens pouvant considérer qu’une heure de rendez-vous n’est jamais fixe mais approximative et fluctuante. Ça nous oblige à être toujours méfiant, toujours dans la relance pour être sûrs que les choses se fassent. Plutôt pénible, mais sûrement considèrent-ils que c’est nous qui sommes trop rigides, trop insistants. Parfois il faut savoir lâcher prise et faire confiance. Lima ne nous a pas mis dans cet état d’esprit, malheureusement.

 

Le soir de notre dernier jour d’atelier, on fait une projection dans un petit centre culturel de quartier, en petit comité. J’ai l’occasion de revoir l’ensemble de nos productions et ne peux m’empêcher de sourire. Il y a des choses qui sont incompréhensibles. Le court métrage de Puerto Madryn me semble particulièrement drôle tellement il est perché. Celui de Buenos Aires demande à être littéralement déchiffré, et ceux du Brésil incitent à se laisser porter sans tenter de saisir le fin mot de ce qui est raconté.

Mais est-ce vraiment un problème ? Il y a des pays qui n’exportent que certaines oeuvres cinématographiques parce que les autres sont trop ancrées dans leur propre folklore, leur propre géographie pour pouvoir être comprises et appréciées à l’extérieur du territoire. Les films qui plaisent à l’étranger ne sont pas celles qui ont du succès auprès de la population du pays, habituée à ses propres codes, son style et ses références. Je pense notamment à la Chine, qui a toute une culture du film de combat qui relève pour nous d’un tel kitsch que c’est presque irregardable. Totalement hors cadre de ce dont on a l’habitude. Et par conséquent passionnant, dérangeant, étrange. Un style que j’adore.

Lorsque nous faisons un “documentaire poétique d’animation”, autant dire un pari artistique qui touche au bizarre et au contradictoire, avec des artistes imprégnés de leur propre culture et sur qui on refuse de plaquer une intention ou une vision extérieure, le manque de compréhension est un risque difficile à éviter. Nos courts sont peuvent être des cadeaux pour ceux qui habitent les lieux représentés, et des puzzles pour les autres. Au moins tout y est honnête, du procédé de création à chaque détail dessiné. Que ceux qui ne connaissent pas enquêtent : ils découvriront pourquoi un dragon peut faire du pain et un homme mourir dans les bras d’une montagne. Prenons ça comme un jeu, sans tricherie.

 

Callao, La Punta. Le centre colonial de Lima, un des plus beaux du continent. Cette ville a tant de visages qu’on s’y perdra toujours. Appareil en main, je me balade à travers l’écran d’un portable. La photographie d’aujourd’hui se cadre d’abord sur un rectangle, 3 cm sur 6. Le cinéma aussi. Pour des cinéphiles nomades, nous n’avons pas du tout pris le coup de la caméra mobile – “caméra/mobile”. On filme les images réelles avec des appareils photos perfectionnés, mais se rabattre sur un téléphone semble encore indécent, malgré l’iPhone, malgré les cours donnés dans certains ciné-clubs sur l’utilisation de ces nouveaux médiums de captation. J’expérimente pour la première fois l’image au bout des doigts, au bout du pouce. Partage en instantané sur une toile plus grande que ce ne proposera jamais une salle de cinéma. C’est une nouvelle relation aux images; ou une habitude que nous avions refusé de prendre. Depuis combien de temps déjà fait-on de la photo et des films avec des téléphones ?

Callao. Le quartier du Monumental est un triptyque improbable. On y débouche d’un paradis bourgeois, La Punta, pointe de terre cernée d’océan où se côtoient villas et murs décrépis, vieilles maisons coloniales et beaux restaurants. L’odeur du sel, où qu’on soit. L’armée, qui y a ses quartiers, chante chaque matin pour accompagner le lever de drapeau. Officiers en uniforme accompagnés de jeunes matelots, belles marinières. Le grand air.

La Punta

La Punta

Un pas plus loin, et c’est le port industriel, cette forêt de grues et de conteneurs qui nous avait laissé en paix depuis les Canaries, depuis La Rochelle. Commencent à apparaître les ruelles sombres inhospitalières, cette atmosphère portuaire qui est tout ambivalente, impénétrable. Là où le soleil frappe, de grandes fresques murales, des graffs qui n’envient rien à Valparaiso ni Rio. Les artistes de Callao vivent entre mer et peinture. Entre les rues calmes de la pointe, et le quartier le plus violent de la capitale – du pays. C’est un pas encore, mais à peine : un angle sur la gauche, et les taxis remontent les fenêtres, ferment les portes, interdisent de montrer son téléphone ni de regarder trop franchement dehors. Certains le traversent en moto, une capuche enfoncée sur le visage, à toute allure. A quelques mètres de l’aéroport qui s’y trouve, des touristes en caleçon, qui ne savaient pas, rebroussent chemin et rentrent chez eux. S’ils peuvent.

C’est une zone qu’on effleure du doigt, entrant dans le seul marché qui soit à proximité de Monumental sur la pointe des pieds, sans rien sur soi, le temps d’acheter rapidement quelques fruits et de prendre la poudre d’escampette. On voudrait prendre une rue perpendiculaire à l’avenue qui mène à ce marché-là, qu’on ne pourrait pas. Les commerçants nous arrêtent – “pas par là”, “range ton portable”, “attention au feu rouge”, “ne reste pas”, “rentre ici, que ce groupe passe”. Sentiments de danger, et de protection. On craint et on s’attache. Tout, toujours, est en double teinte. On ne traverse pas la dernière partie de Callao; c’est celle qui nous fascine. Une frontière hors norme qui nous sépare du reste de la ville. Passage obligé entre les mailles du filet. Doigts croisés. Sans portable.

Callao vue de Monumental

Le port de Callao vue de Monumental