Le Caleuche?
(La Esmeralda, navire d'honneur de la marine)

Retrouvailles

 

Mer calme. Assise à l’avant du navire, je regarde vers le cockpit et vois deux moitiés d’avocat fuser hors de l’habitacle, passer au-dessus des filières et atterrir sur la surface limpide de l’eau. Elles flottent, deux petites embarcations à la coque ronde et verte comme la tortue, petites barques qui s’éloignent doucement, disparaissent entre la myriade de tons bleu clair que se partagent le ciel, la mer, en miroir.

Une carotte les rejoint. Géraldine est en cuisine et se débarrasse petit à petit de tout ce qui a trop mûri, tout ce qui a pris des chocs dans le roulis et commencé à pourrir. La première fois que je l’ai vu cuisiner ainsi, restant fermement debout et concentrée devant l’évier et la gazinière quelques soient les mouvements du bateau, jetant par-dessus l’escalier coquilles d’œufs et pelures d’oignons en visant bien le bord sous le vent, je me suis imaginée que le mélange de tous ces ingrédients lancés à la mer pourrait en faire une bonne sauce qu’il suffirait de touiller, penchés à l’arrière du navire avec une grande cuillère, pour ensuite y plonger les mains et en sortir un poisson tout prêt, tout assaisonné, directement salé par l’océan.

J’attends toujours. Un saumon.

 

Jérémy joue du saxophone sur le pont, Thibault lit dans sa cabine. La capitaine a ressorti son petit short bleu et, imperceptiblement, Tortuga entre à nouveau dans un plein été. Paisible. L’océan et le ciel se confondent, de jour, de nuit. La houle atteint les nuages. Cette lente embrassade du Pacifique, qui est le souvenir des tempêtes qui ont mordu au large. Un frôlement marin qui soulève et abaisse notre tortue tel un voile, le mouchoir qu’agite doucement la demoiselle disant adieu aux marins qui s’éloignent. C’est une berceuse qui nous a fait épuisé nos mots émerveillés lorsque les étoiles de la voie lactée se sont jointes à celles, luminescentes, des vagues. Alors que la lune se couche, la nuit noire devient parcellée de diamants. Il n’y aurait qu’à tendre la main, en haut, en bas, pour sentir le bruissement d’une beauté pure entre ses doigts. Le souffle de l’air.

Le vent absent, le bateau avance au courant. Un tapis invisible nous tire et bientôt, nous verrons les couleurs de Valparaíso apparaître. Quelque chose s’achèvera alors. Une idée qui prend enfin forme, la bulle d’un rêve qui éclate parce qu’il se réalise. Car c’est bien la rive de cette ville-ci, précisément, qui a fait naître notre voyage dans le cœur de Géraldine. Elle s’y était installé, il y a six ans de ça, le temps de faire un stage de quatre mois dans une agence d’architecture et d’y vivre un amour dont elle nous parlera longtemps comme étant l’un des plus beaux et des plus passionnés de sa vie. Johan, Colombien de quatre ans son aîné ayant fui les activités peu claires du milieu où il a grandi, croise son regard dans le terminal de bus d’Arica. Le destin veut que leurs sièges soient côte à côte dans le véhicule qui les emmène à La Paz, Bolivie, et ils en ressortent main dans la main. Ainsi commence pour eux un voyage au long cours où ils testent la vie autant qu’ils peuvent, vivant de l’argent qu’ils gagnent en chantant dans la rue, allant là où les conducteurs qui les prennent en stop les laissent, dormant sous tente. Cette période forme chez notre capitaine ce rapport positif à l’existence qui est si prégnant chez elle. Elle apprend à croire, et suscite la chance. Elle devient la femme qu’elle est et, si je n’ai pas connu Johan, je vois dans ses récits tout ce que sa foi et sa liberté lui ont apporté. Une de ces rencontres décisives, qui dévient notre route, nous met sur un chemin qui sera tracé par nos propres pas.

Alors que Géraldine travaille, devient architecte, Johan va réciter des contes dans la rue, dans les cafés, les théâtres. Elle doit produire un mémoire et choisi comme thème Valparaíso, ou comment une ville génère de l’art. Une partie de cet essai est pensé sous la forme d’un court-métrage dont Johan écrit et fait la voix-off, racontant une histoire qui permet une déambulation dans la cité. Ce petit film servira ensuite de base pour les objectifs esthétiques de l’association, plaçant le rapport à l’architecture et au récit comme prismes permettant d’appréhender patrimoines matériel et immatériel des villes. La forme et l’idée fonctionnent. Géraldine et Johan se mettent d’accord : il écrira les contes, elle réalisera les films, sur un navire voyageant autour de ce continent qui a vu naître leur amour, leur joie. Le Bato À Film vient de trouver son modèle, et de choisir son territoire. Ce qui aurait pu se dérouler autour de l’Europe se réalisera en Amérique du Sud, avec comme destination phare la petite ville de Valpo, leur nid, leur atelier de création.

Géraldine doit néanmoins rentrer en France pour finir ses études, et Johan ne parviendra jamais à obtenir un visa pour la rejoindre. Le temps loin l’un de l’autre, petit à petit, s’allonge. Il décidera de continuer ses études à Buenos Aires et l’idée de retrouvailles pérennes s’amoindrit. La rupture qui aura finalement lieu avec notre capitaine semble avoir été pour elle un des événements les plus difficiles, mais également celui qui l’a convaincue de faire passer son rêve avant tout. Elle avait quitté Valparaíso avec la volonté ferme d’y revenir à bord de son navire et d’en pénétrer la baie toute voile dehors, et rien ne la fera plus changer d’avis.

Aujourd’hui Johan dirige un centre culturel et un théâtre au Costa Rica, avec sa femme et ses deux enfants, et Géraldine est au bord des côtes de son ancienne ville. Leurs voies séparées, ils se retrouvent par des échanges, des confidences qu’ils partagent toujours avec bonheur et amitié.

Nous espérons faire escale le 30 ou 31 décembre. La bulle de notre capitaine éclatera peut-être en même temps que celle de 2017, dans les bras de nos amies, sous les lumières des feux d’artifices fondant dans la mer. Alors une part de ce rêve pourra dormir, et le recto de notre périple se fera verso, seconde et dernière moitié de l’aventure. Cuba et La Rochelle en ligne de mire. Nouveaux phares.

 

*

 

Nous avons quitté Puerto Montt à cinq, Jérémy, Thibault, Géraldine et moi ayant la joie de naviguer enfin avec un Chilien après les navigations franco-françaises qui se sont succédées depuis que Camila a quitté le navire à Puerto Madryn. Miguel Reyes, ami de longue date de notre capitaine, nous accompagne pour les deux jours qui séparent l’extrême Nord de la Patagonie et Valdivia, nouvelle région, presque centre. Nous le rencontrons pour la première fois alors qu’il vient diner à bord de Tortuga et, immédiatement, il entre dans ce cercle de gens qu’on ne connait pas et qu’on aime quand même, qui ne nous promettent rien et à qui on veut être fidèle. Âgé de trente six ans, le teint mat, les yeux grands et sombres, il passe de l’humour noir à la gentillesse, de gestes d’exclamation impromptus aux petites attentions délicates. Auteur, producteur et metteur en scène de théâtre, il partage sa vie entre sa ville natale, Puerto Montt, et la capitale sud-américaine de l’art de la scène, Buenos Aires. Il écrit ses pièces au Chili et va ensuite les monter dans les théâtres indépendants de la mégalopole argentine, qui dispose du public le plus alerte, des professionnels les plus compétents. Santiago également accueille un festival de théâtre renommé, le Santiago A Mil, où sont présentées des œuvres du monde entier alors que la rue s’anime de défilés et de shows improvisés. Une ambiance qui ne semble pas éclater à Buenos Aires, où le théâtre est aussi omniprésent que discret, les devantures tapageuses des établissements accueillant une programmation commerciale faisant ombrage aux maisons indépendantes et taisant la diversité comme le nombre des représentations proposées. L’âme de Buenos Aires respire également à travers le succès de ce qu’on appelle les variétés, shows de théâtre et souvent de cirque organisés librement et gratuitement par qui veut montrer, pour qui veut voir. Pas une nuit ne passe sans qu’un groupe ne joue quelque chose quelque part, dans un café, sur un trottoir, dans la lumière tamisée d’une cave ou sous les lampions d’un jardin. Nous avions assisté à l’une d’elle, invités par Maria, équipière argentine sur Tortuga entre Rio et Buenos Aires. Assis sur le planché d’un salon, les jambes mêlées à celles d’une trentaine d’autres personnes, nous avions vu défiler numéros de théâtre, de clown et de jonglage jusqu’aux premières heures du matin, les paupières lourdes mais le sourire léger. Une ambiance de fête et de bohème. Un autre visage de Buenos Aires, géante capitale, parée de guirlandes dans chaque coin de cour, et des rires qui font se lever le soleil quelque soit le jour de la semaine.

Dans les rues de Santiago lors du Santiago A Mil, en 2017

Dans les rues de Santiago lors du Santiago A Mil, en 2017

C’est dans cette ville que Miguel et Géraldine se sont rencontrés, il y a de ça cinq ans. C’est également là-bas qu’il a pu faire la connaissance d’un homme du nom de Bernard Eychenne, que nous n’avons encore jamais rencontré mais qui nous suit depuis des mois avec ferveur, nous écrivant à chaque occasion et essayant de nous croiser sur la route, sans succès. Nous aurions dû nous retrouver tous à Puerto Montt, Géraldine, Thibault, Jérémy, Miguel, Bernard Eychenne et moi, mais le retard pris dans les canaux empêcha cela aussi.

Attablées dans sa cuisine, le soleil calme du bord de mer se teintant d’orange en cette fin d’après-midi, ma capitaine et moi demandons donc à Miguel de nous conter qui est ce fameux monsieur Eychenne. Notre ami retire alors de sa bibliothèque un vieux journal de presse française datant des années 90, entièrement dédié à une institution nommée le Théâtre Aleph, que je ne connais pas.

Je lis le journal. Je lirai ensuite tout ce que je peux trouver sur l’histoire d’Aleph et de son fondateur, Oscar Castro. Celui-ci avait vingt ans et étudiait à Santiago lorsqu’il y créa avec des amis de l’université une compagnie théâtrale vouée à l’humour, à la dérision et à la dénonciation politique acerbe. Aleph propose surtout des spectacles musicaux qui mêlent acteurs professionnels et amateurs, certains ayant travaillé sur les meilleures planches, d’autres étant parfaitement néophytes. On est en 67 et les captations des premières pièces montrent un souffle jeune et libre, invincible. On prononce le terme de « théâtre-fiesta », des performances burlesques et vives qui déroutent le spectateur autant qu’elles le font rires.

Le lendemain du coup d’Etat, le travail des « Aléphiens » comme ils s’appellent est censuré et certains d’entre eux assassinés par les agents de la dictature. Oscar Castro est envoyé en camp de concentration pendant deux ans. Loin de se laisser aller à la tristesse et à l’oubli, il y fonde « le pays le plus libre du Chili », dont il se proclame maire et où il accueille chaque nouveau prisonnier avec un discours de bienvenue. Chaque semaine, il monte un spectacle avec les détenus qu’il présente lors de « vendredis culturels », toujours au même public, où se mêlent des gardes. Ce sont des petites pièces toujours renouvelées, d’amour et de comédie, qui instaurent définitivement la pratique du travail amateur comme un principe-phare de ce que deviendra encore, ensuite, le théâtre Aleph.

En 1977, Oscar Castro est exilé en France, où il retrouve une partie de sa troupe et de son entourage. Les Aléphiens sont accueillis par la Cartoucherie de Vincennes et le Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine devenant une collaboratrice de Castro et lui permettant en 1980 de mettre en scène et de présenter plusieurs mois sur ses planches L’exilé Mateluna, une pièce que Gabriel Garcia Marquez, également ami de Castro, dira être une des meilleures pièces sur l’exil.

Parmi les autres amitiés, viennent bientôt Claude Lelouch, Jacques Higelin, Luis Sepulveda, Alejandro Jodorowski et notamment Robert Doisneau, qui sera président du théâtre de 1989 à 1994. Paris devient le nouveau territoire de l’Aleph et la troupe parvient à obtenir en 95 un lieu fixe en bordure de la capitale, à Ivry-sur-Seine, où le théâtre bat toujours son plein aujourd’hui. Premier théâtre burlesque franco-chilien, l’Aleph d’Ivry dispense ses cours de théâtre en deux langues et fonde le concept du « Latin’actor ». Oscar Castro obtient la nationalité française et écrit la suite de ses œuvres dans sa langue d’adoption. Son rayonnement ne cesse pas, venant de France pour la France mais aussi toujours pour son pays, si bien que le Chili le considère comme « une des voix les plus importantes de la résistance à la dictature » (citation de la brochure du Santiago A Mil, où deux pièces de Castro sont présentées).

En 2017, Oscar Castro et ses compagnons ont pu célébrer le cinquantième anniversaire du théâtre Aleph sur le territoire chilien car le dramaturge a pu y revenir en 2013 et le ministère de la culture lui a offert un lieu, dans la capitale de Santiago, pour continuer ses activités et refonder ainsi, dans son pays natal, le théâtre Aleph.

Ainsi apprenons-nous que Bernard Eychenne n’est autre que l’administrateur (et acteur) du théâtre d’Ivry, ainsi que l’agent d’Oscar Castro. Miguel et lui se sont rencontrés lors d’un festival à Puerto Montt il y a des années de cela et ils semblent se connaitre aujourd’hui comme de vieux amis.

Pour quelles raisons l’administrateur d’une institution à ce point mythique au Chili suit-il notre périple ? Nous pensons, parce que c’est un projet franco-sud-américain, et que ça fait sens. Miguel sourit et nous dit, moitié riant moitié sérieux, que l’hymne des Aléphiens mentionne un navire qui ouvrirait les flots et qu’Oscar Castro, dans toute l’ampleur de sa joie vive, a décidé de venir faire une cérémonie-spectacle à bord de Tortuga, pour illustrer son chant marin.

Qu’il vienne. Nous hisserons le drapeau pirate et montrons chanter au mât ! Que Le Bato A Film soit Aleph. En mer comme sur les planches ou sur pellicule, le spectacle continue et je garde bien en tête l’existence de ce bout de grande vie quelque part à Santiago, à voir, à vivre, j’irai à la capitale les rencontrer si j’y arrive.

Nous verrons bien.

Les Aléphiens

Les Aléphiens

 

 

Géraldine, Miguel, Thibault, Jérémy et moi arrivons à Valdivia la veille du 24 décembre. Notre compagnon chilien reste avec nous le temps d’une journée, avant de repartir à Puerto Montt en bus pour être avec les siens. Alors que Géraldine et Thibault sont sur le bateau, il nous emmène, Jérémy et moi, découvrir cette ville où il a vécu et discuter encore écriture, mise en scène, politique, amour. Si nous n’avons pas beaucoup communiquer à bord, épuisés que nous étions par la mer agitée qui nous met encore une fois à plat en vingt-quatre heures de roulis et de bords au près, nous nous rattrapons en déambulant lentement tous les trois dans les rues ensoleillées de cette cité calme, accueillante.

Alors que nous marchons, je pense au film que nous aurions dû faire à Valdivia si la traversée des canaux de Patagonie n’avait pas décalé notre programme de trois semaines. Nous aurions pu montrer les lions de mer pris dans les pieds des vendeurs de poisson au sein du marché municipal, le long du canal, attendant bouches ouvertes et ventres ronds qu’on leur jette les restes, tels de gros chiens tranquilles. Nous aurions évoqué les origines allemandes de la ville, qui en font la capitale nationale de la bière et de l’Oktoberfest bien que selon nous la meilleure bière soit l’Austral, produite à Punta Arenas. Il aurait fallu également mentionner son université, une des plus grandes du pays, qui attire nombre d’étudiants et en fait une ville jeune et vivante. Il y avait de quoi faire et, bien que nous n’allons ni filmer ni dessiner ici, je visite les rues en m’imaginant comment nous aurions pu cadrer tel ou tel plan, quelles couleurs nous aurions retenues, quels sons nous auraient marqués.

C’est tout le sens du cinéma en voyage, que de nous amener à poser un œil différent sur les lieux, cet “œil-caméra” qui transforme notre rapport à l’espace et aux autres, à la déambulation et au voyage lui-même. C’est un prisme qui nous aide à penser et à voir, à mieux regarder. À imaginer aussi, mêlant nos propres envies et ressentis à la réalité de l’endroit pour en tirer une histoire, un récit. L’art cinéma nous oblige à composer avec le réel et avec ce qu’il y a en nous, car tout ce qu’on dit du monde à travers le film est discours. Il n’existe pas de poser un objectif et de laisser tourner, objectivement. Tout est choix et cadrage. Filmer un lieu c’est le mettre en scène, filmer le voyage c’est en faire une scène, un spectacle qui dira ou non l’essentiel, le superflu. Il y a quelque chose de risqué dans cet exercice, puisque s’implique dans le film une part d’intime, voire d’inconscient. La première difficulté que nous avons lors de nos écritures scénaristiques est d’atteindre une forme de narration qui soit claire pour le spectateur qui ne connait ni le lieu représenté, ni notre rapport à la poésie et à la fiction, ni la dimension historique et patrimoniale mise en valeur. Il faut être clair sans être explicatif, subtil sans être nébuleux, poétique sans être niais, rapide dans l’intrigue mais précis dans les événements. Ces volontés nous font étudier l’espace et ses bruits en cherchant à en percevoir l’essentiel – l’âme pourrait-on dire – pour en faire ensuite la matière du récit, tout en se questionnant sur ce que nous, nous avons envie de dire de cette ville, et comment nous voulons le dire.

Ce rapport artistique, cinématographique, aux lieux façonne notre voyage et la perception que nous avons de ce voyage en modifiant la relation que nous entretenons avec le monde qui nous entoure. De même que l’écriture transforme l’expérience en y impliquant un aller-retour narratif permanent, les mots écrits modifiant l’expérience vécue et l’expérience prévoyant sa propre écriture, le cinéma appose à nos visites et rencontres une certaine trajectoire, une certaine recherche et réflexion à la fois visuelle, narrative et sonore. Avec notre regard, c’est notre identité qui en est changée, d’abord dans la manière dont on se présente aux autres et peut-être avant tout en ce qu’on se considère nous-mêmes “un peu plus” que touristes, “un peu plus” que simples visiteurs. On se sent alors comme investis d’une certaine part de responsabilité, le film produit ayant pour conséquence de laisser une trace d’une certaine perception, d’un certain discours. S’ajoutant à tout ce qui aura déjà pu être dit, écrit ou filmé sur le sujet, il doit choisir de confirmer ou remettre en cause, réinventer ou se référer à des états de fait, des idées, et prendre ainsi sa place dans un discours global, qu’il reconnaît ou non comme être sien.

Ainsi on ne pourra pas filmer Valparaíso en ignorant le film de Joris Ivens, dont le commentaire a été rédigé par Chris Marker. Ce court métrage, qui raconte la ville portuaire en en déclamant bien des facettes, images et voix off à l’appui, est la première approche que j’ai de cette cité nouvelle, et je m’attends presque à la découvrir au son de la voix du narrateur, Bernard Pigaut.

Devoir bâtir un nouveau récit dans une telle filiation est un défi passionnant. Nous n’essayons pas d’être à la hauteur de Marker, notre voyage reste une balade, mais il faudra produire une petite œuvre dont nous n’aurons pas honte. Nos derniers films ont pris un aspect enfantin, je les trouve plus agréables bien que ce soit peut-être un problème en soi. En quoi Le dragon du désert, le court-métrage de Puerto Madryn, est-il encore un documentaire, même dans le style de ce qu’on appelle « documentaire poétique » ? Je crois que c’est un conte pur, malgré ses références historiques et son symbolisme. Peut-être est-ce la définition même de documentaire qui pose problème, ou bien celle du conte, de la fiction. À partir de quand n’y a-t-il pas mise en scène, transformation ? Et quand peut-on dire que cette mise en scène fait du réel une fiction, un récit dans le sens plein du terme?

Je me souviens d’un film qui avait rencontré un assez grand succès auprès du public en 2012, le documentaire de Pascal Plisson Sur les chemins de l’école. Le cinéaste suit des enfants dans différents pays du monde, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud essentiellement, retraçant le périple que chacun d’eux doit effectuer chaque matin pour rejoindre les bancs de l’école. Certains partent à cheval dans la pampa, d’autres à pied dans la savane, d’autres encore marchent à flanc de montagne ou dans le désert. Le film les montre passant difficultés et obstacles, toujours autant déterminés, sans qu’on sache si ces épreuves sont fortuites, régulières ou mises en scène pour les besoins du film. Il y a un passage en particulier, où le documentaire bascule clairement dans la fiction. Un des enfants qui traversent la savane se sent poursuivi par un animal et se met à courir, la caméra suivant sa débandade en intensifiant la scène par une musique rapide. Ce court passage évidemment fictif permet au spectateur de percevoir tous les dangers, réels ou imaginaires, que doit surpasser l’enfant qui marche seul. Ainsi cette incartade vers un autre genre, au sein même du documentaire, sert le discours et la compréhension du réel. Plus encore, on pourrait dire qu’il n’y a qu’un pas de plus, plutôt qu’un pas de côté, entre documentaire et fiction. Car encore une fois, si tout cadrage est discours, et si la caméra se nourrit du réel, alors l’aller-retour entre documentaire et fiction est permanent.

Il y a un autre film qui, particulièrement intéressant et intriguant sur ce thème-là, bien que le citer ici comme référence soit plus ardu. The Act of killing montre comment les milices fascistes ont opéré et opèrent toujours en Indonésie, assassinant ceux qu’ils désignent comme communistes. Par un aller et vient entre les actes commis dans le passé et le souvenir qu’en ont ceux qui les ont commis, vivant toujours librement aujourd’hui et agissant toujours quoi qu’à une échelle moindre, le film retrace tout un pan de l’histoire du pays, passé et actuel. Le cinéaste, Joshua Oppenheimer, a pour idée de demander à certains membres des milices, fiers de leurs actions, de monter une pièce de théâtre où ils se mettraient eux-mêmes en scène, rejouant les crimes commis à l’époque, ce qu’ils acceptent avec enthousiasme. Le bourreau principal d’une des bandes est alors amené pendant une répétition à jouer le rôle d’une victime, étranglée avec sa cravate par un des agents de la junte communiste.

La caméra d’Oppenheimer filme à cet instant de façon très surprenante et, pour le coup, irréelle, le revirement psychique que vit cet homme suite à cette expérience apparemment anodine, puisque théâtrale, fictive. Revenu sur le lieu où il opérait ses exécutions, ce bourreau se met à marcher en cercle et à vomir. Il avoue avoir soudain compris, lorsqu’il se faisait étrangler pour de faux sur cette scène de théâtre, ce que ses vraies victimes avaient pu ressentir. Il pleure et, pour la première fois, regrette ses actes.

C’est, pour moi, la puissance et l’intimité qui lient la fiction et le réel, le récit et le témoignage, l’imaginaire et le vécu. Aussi peut-être faudrait-il cesser de vouloir percevoir la frontière entre nos contes et leur objectif documentaire, en admettant qu’il y a là un dialogue riche et complexe, déjà étudié et commenté par nombre de critiques et de théoriciens du cinéma.

Ça reste un sujet de réflexion passionnant, qu’on ne pourra pas se lasser d’explorer car il y a bien une appréhension de l’extérieur et de notre relation à cet extérieur qui se joue ici.

 

Affiche du documentaire The Act of Killing

Affiche du documentaire « The Act of Killing »

 

Nous fêterons Noël dans la famille de Silvia, une autre amie de Géraldine qui nous accueille chez elle avec ses deux filles, son petit-fils et son ex-mari. C’est une célébration faite selon les coutumes locales, assez similaires aux nôtres. On prend l’apéritif en buvant un cocktail à base de lait, de liqueur de café et d’eau de vie, grignotant du fromage à la sauce soja sur des crackers. Le repas a une entrée avec du jambon et des cœurs de palmier, un plat central qui s’est plutôt apparenté à un long combat pour la pauvre Silvia, obligée de couper une dinde énorme sans savoir comment s’y prendre alors que nous la fixons tous d’un regard amusé, grand moment de rire et de solidarité dans le public qui se garde pourtant bien de moufeter au cas où la cuisinière voudrait nous refourguer le couteau et que ça serait à notre tour de s’exposer sur scène. Le dessert est un gâteau au chocolat cuit dans le four de Tortuga par Géraldine, et à minuit nous nous embrassons tous, loin de nos familles, proches de nos amis, et toujours au cœur de l’aventure, du voyage.

Le matin du 25 décembre sur Tortuga

Le matin du 25 décembre sur Tortuga

Nous naviguerons ensuite à quatre, équipage franco-français composé par Géraldine, Thibault, Jérémy et moi. Chose involontaire. Nous avions espéré que Rayen, une amie de Géraldine qui devait faire la résidence de Valdivia et embarquer le 30, puisse changer ses dates et monter à bord dès le 26. Mais Rayen ne peut pas: elle participe à des cérémonies mapuches dont elle ne pourra rien nous dire. Née en Araucanie, mapuche de sang et de cœur, elle enseigne cette culture et ses rituels aux siens tout en militant pour qu’ils soient diffusés également à l’extérieur. Les Mapuches refusent que les fondements de leur culture soient divulgués, tentant de cette façon d’éviter leur entière assimilation au peuple chilien et de faire de leurs rites un folklore dont pourraient s’amuser touristes et autochtones. Une stratégie qui nous interroge, ma capitaine et moi. N’est-il possible de survivre qu’en barricadant la porte? Peut-être. Les peuples andins, particulièrement ceux du Pérou et de la Bolivie, exposent leurs différences culturelles de façon très marquée par leurs vêtements, leurs bijoux. Ici les Mapuches sont d’une discrétion telle qu’il est presqu’impossible de les distinguer des Chiliens, du moins pour l’œil non averti qui est encore le notre.

Parmi les légendes de ce peuple, la plus connue est sûrement l’histoire d’un des plus grands chefs mapuches, Lautaro. Enlevé par le commandant espagnol Pedro de Valdivia, fondateur de la ville de Santiago au XVIème siècle, on lui confie le travail des écuries alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Lautaro apprend à s’occuper et à monter les chevaux, observe les techniques de guerre espagnoles et acquière ainsi tout un savoir faire qui manquait cruellement à son peuple pour combattre les colons. Devenu adolescent, il s’enfuit du camp où il est retenu et parvient à rejoindre un clan mapuche au centre sud du Chili. Très vite, il montre son talent de guerrier et de leader, et devient le chef de fil d’une résistance farouche à l’ennemi. Alors que Pedro de Valdivia s’apprête à descendre vers le Sud avec son armée pour conquérir les peuples de cette région, il lui tend un piège et parvient à le tuer, certains disent en mangeant son cœur. Lautaro devient alors le chef de clan le plus recherché et le plus haï des Espagnols, et une traque implacable s’engage entre lui et l’armée européenne. Le chef mapuche rejoint la ville de Concepción, camp de base espagnol, et la détruit presque entière avec ses troupes, qui rassemblent plus de 6 000 soldats.

Il fera de même avec les enclaves ennemies placées en Araucanie, rendant ce territoire aux clans mapuches où ils vivent toujours aujourd’hui malgré l’assimilation chilienne et les rixes meurtrières qui perdurent. En 1557, Lautaro est finalement trahi par un des siens, un Indien vendu aux Espagnols dénonçant l’emplacement de son camp et permettant ainsi que lui et ses soldats soient pris par surprise et assassinés.

Dans les contes pour enfants qui retracent sa légende, il est dit que c’est cette trahison qui a vraiment tué Lautaro, celui-ci se laissant prendre par les Espagnols sous le coup du chagrin et du désespoir provoqués par cette nouvelle.

Allez savoir. Ça me semble probable.

Avoir une Mapuche à bord aurait été un honneur et une occasion exceptionnelle de mieux connaître leur combat et leurs revendications. L’absence de Rayen est une perte pour l’équipage et pour le projet, mais peut-être son désistement en raison des cérémonies en dit plus sur la force de sa culture que ce qu’elle aurait pu nous en partager.

La culture mapuche est restée présente autour de nous de Puerto Madryn à Puerto Montt, ces deux villes portuaires reposant quasi en symétrie, d’un pays à l’autre, d’un océan à l’autre, et entourant approximativement l’ensemble des territoires chilien et argentin que les Mapuches revendiquent. Peut-être ce peuple sera-t-il moins connu au Nord, mais il semble que leur force et leur statut d’ultimes résistants leur donnent une aura qui dépasse les frontières. Nous verrons si le Nord du Chili leur prête également attention, où s’ils laissent la place à d’autres peuples, d’autres légendes.

 

Drapeau mapuche, représentant le ciel, la prairie et la terre, la lune et les étoiles

Drapeau mapuche, représentant le ciel, la prairie et la terre, la lune et les étoiles

 

Valparaiso se rapproche. Je me réveille pour relever Thibault de son quart et prendre mon poste. La brume, à l’extérieur, est catastrophique. On ne voit pas à plus de deux cent mètres, l’horizon et la mer totalement engloutis dans un nuage gris beige qui unifie tout, nous fait planer dans un espace vaporeux où les sons se réverbèrent, où la lumière ne transperce pas. Bientôt, nous sommes quatre sur le pont, chacun le regard rivé sur une direction, prêts à réagir si un bateau de pêcheur décide de sortir du brouillard sans prévenir et de foncer devant notre étrave. Je raconte à mes camarades la légende chilote du Caleuche, un navire-fantôme aux lampions rouges d’où s’élève en permanence la musique de bal sur laquelle se déhanche l’équipage, venu fêter pour l’éternité la vie qu’ils ont perdu en mer, marins égarés, voyageurs noyés dans les eaux patagones ou dans une bouteille de rhum. Quand presque tous ceux qu’on côtoie vivent sur et par la mer, l’idée d’un tel navire, refuge joyeux des naufrages, empêche certainement d’autres naufrages, plus terrestres, plus profonds.

Ainsi espère-t-on apercevoir les lumières rouges du Caleuche, et surtout la baie de Valpo. Mais ni l’un ni l’autre ne se montrent, et je vois Géraldine rester prisonnière du brouillard comme de son rêve, s@a ville à quelques mètres, toujours invisible, toujours lointaine.

On suit Tortuga longer la côte et approcher la baie sur l’ordinateur de bord. La petite icône qui nous représente, la tortue devenue rouge dans cette interface virtuelle, contourne la dernière pointe, le dernier coin de décor qui aurait dû nous dévoiler soudain toute l’ampleur de la cité portuaire, ancienne capitale sud-américaine du secteur de la pêche et des pratiques maritimes.

Nous finissons par la deviner, cette pointe. Alors que Valparaiso défile dans la brume, nous distinguons les premières usines du port, les navires de l’armée chilienne, dont cette ville est toujours le QG, les collines, le front de mer.

Géraldine fond en larmes. La bulle éclate. Valparaiso est toujours noyé dans la brume, nébuleux comme si on l’observait à travers les nuages de notre capitaine, entre la vapeur de ses souvenirs et le coton de son rêve, mais bien là.

Nous arrivons. L’étrave prise dans les aussières pétries d’algues d’une bouée.

A terre bientôt. Le pied là-bas. La tête dans les couleurs. Les parents de Thibault sont là et serrent leur fils. Ce compagnon vient de finir son voyage avec nous, après avoir participé à la majorité des navigations. On trinque dans le restaurant du port. L’envie nous presse de lever le voile et enfin voir, marcher dans cette ville qui est aussi notre capitale, celle du Bato A Film.

Un repas et on file. Dispersion.

Retrouvailles.

Valparaiso, QG de la marine chilienne

Valparaiso, QG de la marine chilienne

Avec Thibault

Avec Thibault

Le Caleuche? (La Esmeralda, navire d'honneur de la marine)

Le Caleuche?
(La Esmeralda, navire d’honneur de la marine)

Thibault, Géraldine, Lucile et Timothée dans les canaux, photo de Gilou

Des lions

“Mas rapido por favor, rapido!” J’essaye de ne pas crier sur le chauffeur. De la banquette arrière, je pointe du doigt le voilier vert qui fonce au moteur vers la marina, à quelques mètres de la route où nous sommes, le long de la côte. Il faut qu’on arrive avant lui. Que je sois là quand Tortuga approchera, enfin, terre. Le conducteur me regarde en coin, offusqué de mon excitation. Je l’ai attrapé au vol, ce taxi, en sautant hors du bus qui me ramène d’Araucanie dans la capitale de la région des Lacs, Puerto Montt. Géraldine m’a écrit la veille et j’ai pris un billet pour partir avec le premier transport. Arrivée au terminal, je lui envoie un message pour savoir où ils en sont et elle me répond par une photo du ponton, juste devant eux. Une voiture, vite. Vite!

Taxi et voilier se suivent; ils seraient coude à coude sans l’étendue bleue qui les sépare. Tortuga est magnifique, vert sur les collines. Plus que quelques secondes, et la dernière étape australe du Bato A Film sera achevée.

Vite. Je fuse hors du véhicule, paye le chauffeur, récupère mon sac, le jette par terre et cours, cours jusqu’au bout d’un des pontons du port. Tortuga finit son tour de repérage et vise une place entre deux navires. Timothée, Lucile, Gilou et Thibault sont sur le pont, Géraldine à l’étrave. J’aurais voulu l’attendre, les cheveux au vent, une main sur la hanche pour lui lancer un “Hola Capitan, que tal?” avec un sourire en coin. J’arrive à bout de souffle et en sueur à sa hauteur et articule un pauvre “Capitaine!” entre deux hoquets. Elle regarde autour d’elle, étonnée, et pousse un cri à son tour lorsqu’elle m’aperçoit. “C’est le mauvais ponton, on va sur le suivant!”.

Nouvelle course. J’arrive devant Tortuga à l’instant où Gilou saute pour mettre la première amarre. Je souris à tout le monde, mais l’équipage est concentré et il y a comme un décalage, un silence. Cet instant que j’imaginais joyeux et vif est d’abord étrange, irréel. La fatigue est palpable chez mes camarades. Une lenteur. Ils sont épuisés.

 

La barbe de Gilou a tant poussé que je peux y plonger les doigts. “Pourtant Géraldine me l’a encore coupée hier” me dit-il. Je sers ma capitaine dans mes bras. Des petits pots d’herbes sauvages ont investi les bords de l’évier et la table du carré. Gilou me met une algue séchée dans la bouche: “on en mangeait tous les jours, dans la soupe, dans les omelettes, dans le riz…”  Un thermos fait maison est apparue dans la cuisine: grosse bouteille de plastique recouverte d’aluminium, qui permet de garder l’eau chaude pendant quelques heures, limitant ainsi l’utilisation de la gazinière et de la bouilloire. Dessus quelqu’un a collé un petit post-il avec une tortue dessinée. C’est la version 1.3 de ce thermos de fortune. Je le soulève et ça me frappe soudain. Ils se sont rationnés en nourriture, en eau et en gaz. Ils ont eu faim.

Je ne sais pas quoi répondre et fais mine d’apprécier l’algue.

Alors qu’ils préparent leurs sacs, j’observe à quel point ils ont le teint pâle. Quatre jours de soleil sur presqu’un mois de traversée me précisera Lucile. Leurs gestes sont calmes, presqu’endormis. Comme s’ils devaient s’extraire d’un espace, d’un temps où ils ont trop vécu pour reprendre le rythme de la ville. Je me retiens de les questionner. Bientôt nous serons attablés devant leur premier vrai repas depuis des jours, et alors je pourrais peut-être savoir, deviner.

L’un après l’autre, ils attrapent leur veste, descendent du navire et, sans un regard pour la tortue, sans un mot pour la mer, parcourent la distance qui les séparent de la rive.

Ils mettent pied à terre. Nous sommes le 16 décembre, et cela fait plus de trois semaines que le bateau s’était enfoncé dans les eaux de Magellan. La plus longue traversée du périple, plus longue encore que la Transatlantique. Une vraie prouesse. Et l’étape la plus difficile.

 

Tortuga dans les canaux de Magellan

Tortuga dans les canaux de Magellan

 

Gilou prend l’avion le soir même, Timothée et Lucile le lendemain. A peine une après-midi pour recueillir leurs témoignages, quand les meilleurs moments se donnent au compte-goutte de la mémoire, après décantation. Je chipe ce que je peux sur le vif, et m’appuie sur le journal de Géraldine, écris à destination de ses proches, pour retracer la trame de leurs pérégrinations.

Son récit, comme celui que partagent mes compagnons, semble fait essentiellement d’un aller-retour permanent entre le calme de l’attente dans les caletas, à l’abris du vent, et les moments en pleine mer dans les canaux, sous les rafales. Un rythme épuisant, que j’ai eu la chance de peu connaitre grâce au climat exceptionnel que nous avions connu lors de notre première traversée en Terre de Feu. Ma capitaine a eu le temps de comprendre ensuite que le soleil et l’absence de vent quasi-constants que nous avions eu à cette époque n’étaient pas communs dans cette région. Un coup de chance. Elle a dû découvrir ce que pouvait être le Sud et la zone des cinquantièmes hurlants.

Tortuga a vogué de tempête en tempête. Partie de Punta Arenas aux environs du 20 novembre, elle ne sortira du Détroit de Magellan que le 3 décembre, alors que la date d’arrivée prévue à Puerto Montt était fixée au 6. Le passage de ce Détroit est si long et si difficile, que l’équipage en est réduit à tirer des bords au moteur, avançant contre le vent et malgré les vagues. Il pleut presque chaque jour, et il n’est pas toujours possible de mettre pied à terre dans les criques où le navire trouve refuge.

Un jour où l’amarrage ne comporte que l’ancre et une seule aussière, attachée à un arbre, le vent tourne et vient faire s’échouer le bateau contre la roche, selon un axe de rotation imprévu. L’équipage parvient à remonter l’ancre, qui a dérapé sous la pression, et à lâcher l’aussière avant qu’il n’y ait de dommage sur la chaise de safran qui a frappé le bord. Un coup d’angoisse pour les équipiers, mais Géraldine ne semble pas inquiète. “Toujours mettre deux aussières, c’est la loi!” me répète-t-elle en riant. La rive était loin dans ce refuge, ils ont testé autre chose et ont vécu de quoi se souvenir de ce qui fonctionne ou non. Pour ça qu’on voyage, aussi.

Suite à cet événement, un quart de mouillage est instauré (“celui où on reste au sec” plaisantera Gilou). Un équipier est chargé de surveiller le navire alors qu’il n’est pas en navigation, notamment à cause de la force des williwaws, ces vents blancs que Géraldine décrit comme des “tornades d’écume et de pluie” qui s’élèvent au-dessus des eaux pour venir frapper la coque à répétition et disparaitre ensuite.

J’aurais aimé les voir, ces vents-là, faits de la rencontre entre la froideur des montagnes et le souffle vif des mers contenues par les rives. Un phénomène de violence pure, qui n’existe que dans l’extrême Sud. Nous les avions senti parfois en Terre de Feu, mais jamais je n’ai eu la chance d’en voir un tel qu’eux le décrivent. Au point qu’il leur arrive de ne plus supporter de les regarder. Dos aux hublots ou nez en l’air. Au point qu’il leur faut trouver un moyen pour reprendre prise. C’est Lucile qui lance l’idée: puisqu’ils sont omniprésents, ces vents, ne manque plus que de les immortaliser. Timothée les enregistre au Tascam, pendant que chaque membre de l’équipage récite un texte qu’il aime, le souffle de ces tornades en arrière-fond. Ils les attendent, pour appuyer sur l’enregistreur. La poésie transforme et le vent, et l’équipage. L’attente devient poème.

 

Séance d'enregistrement du vent, des poèmes

Séance d’enregistrement du vent, des poèmes

 

Lorsque le navire s’engage pour sortir définitivement du Détroit, le temps est encore une fois à la tempête. Géraldine et ses équipiers ont décidé de ne rien lâcher, ils tirent des bords coûte que coûte. Le gasoil, les vivres, l’eau: tout a commencé à manquer. Avancer est une nécessité de premier ordre.

La trinquette explose. Je la verrais à Puerto Montt, couchée sur le ponton, sans pouvoir y croire. Elle est littéralement déchirée d’un bord à l’autre, comme si un disque l’avait traversée de part en part, laissant la toile pantelante et lugubre. Je n’imagine pas le bruit que cela a pu faire, une voile qui se fend de telle manière. L’impact d’une balle.

Yankee à poste, deux ris à la grand’voile, Tortuga commence enfin à s’extraire des eaux du Sud. Grâce à l’Iridium et à la mère de Géraldine qui nous transfert ses messages, le cri de joie retentit jusqu’à l’Est, jusqu’à Paris et Buenos Aires, partout où nos anciens équipiers et nos amis nous suivent. C’est un soulagement immense, et une grande fierté. La remontée débute et quatre jours plus tard, l’équipage du Bato A Film dit définitivement adieu aux cinquantièmes hurlants pour pénétrer de nouveau dans les quarantièmes rugissants, plus chauds et plus cléments, loin du Cap Horn et des mers serties de glace. Géraldine se réjouit en particulier de ne plus avoir à enfiler tant de couches, si pénibles à mettre lorsqu’on est en mer. “Avez-vous déjà essayé d’enfiler une salopette et des bottes, sans poser le pied par terre pour ne pas mouiller vos chaussettes, dans un espace de la taille d’une petite cabine de douche, qui penche de 20 à 30° et dans un mouvement irrégulier perpétuel?” écrira-t-elle dans son récit, trouvant les mots justes pour décrire cet exercice d’équilibriste que nous devions réaliser depuis plus de quatre mois. Enfin vivre sur le pont redevient possible.

Le passage des 40ème par Géraldine Marin

Le passage des 40ème par Géraldine Marin

C’est la sortie du Détroit, mais pas encore des canaux. Il faudra encore dix jours à l’équipage pour rejoindre Puerto Montt, et se ravitailler devient prioritaire. Heureusement Tortuga croise d’autres navires, des pêcheurs et des voyageurs au long cours, qui leur échangent de la farine, des fruits au sirop, des pommes, des oignons, du levain et même deux kilos de côtelettes contre des bouteilles de vin et de petits pots de dulce de leche. Les marins de cette région savent. Ils connaissent la mer et ont suivi les dernières météos. La solidarité prime, et la capitaine parvient à faire remplir plusieurs fois ses bidons d’essence avant d’atteindre enfin le petit village de Puerto Eden, plusieurs milles au Sud de l’île de Chiloé.

Parmi ces rencontres maritimes, celle d’un couple de Français, Ariel et Isabelle, semble avoir particulièrement marqué mes compagnons. Peut-être parce qu’Isabelle est la fille de Philippe Harlé, un des architectes navales les plus réputés du pays. Surtout, je crois, parce qu’Ariel et sa compagne vivent depuis deux ans dans les canaux, en autarcie. Des étoiles brillent dans les yeux de Gilou – “je reviendrai vivre ici”. C’est eux qui leur ont appris à reconnaitre et à ramasser l’apio, une sorte de céleri sauvage que je soupçonne d’habiter un des pots près de l’évier.

Eux aussi qui leur raconteront que les deux dernières descendantes du peuple des Kaweskars vivent à Puerto Eden. Ils n’auront pas le temps d’aller les saluer lors de leur escale de vingt quatre heures dans ce village de quarante maisons, mais Géraldine croisera par hasard les yeux noirs d’une de leurs petites-filles. Voici comment elle décrit cette rencontre, alors qu’elle et Gilou attendent de pouvoir récupérer de l’essence : “Nous sommes déposés avec nos bidons sur une petite côte rocheuse où nous attend une femme en poncho de pluie. Elle nous emmène vers sa maison où nous attendons le retour de notre vendeur de gasoil sans trop savoir ce qui se passe. Elle nous offre le petit déjeuner, thé, café, mate, petits pains faits par ses soins. Il fait bon dans cette petite maison de bois, le poêle chauffe doucement. Trois petites filles dans des lits superposés peinent à se réveiller. Il est 10h30, un samedi, il pleut des cordes. Je les comprends ! La plus jeune, la petite Rosita, finira par passer son nez timidement et nous saluer. Elle ressemble à ses parents, le teint très mat, les cheveux lisses et noirs, les yeux en amande avec de longs cils noirs. L’arrière petite fille de Gabriela, une descendante kaweskar.

Gabriela Paterito, c’est la femme au ton fier qu’interviewe Patricio Guzman dans son documentaire Le Bouton de nacre, film construit en résonnances qui évoque à la fois l’eau comme élément unissant la Terre et l’univers, le rapport particulier qu’entretient le Chili à l’océan Pacifique, la transformation de cet océan en cimetière lors de la dictature de Pinochet et le génocide des peuples nomades par les colons européens ayant suivi la voie ouverte par les cartes de Fitz Roy. Une œuvre qui me rendra jalouse car Guzman a le matériel pour filmer la pluie dans les canaux, alors que je ne pourrai que graver le soleil.

Assis face à elle, le cinéaste demande à Gabriela, dame âgée aux cheveux gris et aux yeux noirs, petit pull de laine, de répéter en langue kaweskar des mots tels que « tourmente », « océan », « plage », « canoë ». « Dieu » et « police », à quoi elle répondra qu’ils n’existent pas, qu’ils n’ont « jamais eu besoin de ça ». Lorsqu’elle était enfant, cette Kaweskar a navigué en canoë à travers le Sud, pendant des années, entre Punta Arenas et le Golf des Peines. La pagaie entre les mains, un feu entre elle et sa mère. Un voyage de plus de 1000 km.

 

Photo de Gabriela prise par la photographe chilienne Paz Errazuriz avant le tournage du "Bouton de nacre" (http://www.pazerrazuriz.com)

Photo de Gabriela prise par la photographe chilienne Paz Errazuriz avant le tournage du « Bouton de nacre »
(http://www.pazerrazuriz.com)

Aujourd’hui l’armée chilienne interdit des embarcations si précaires de se déplacer sur les eaux, sous prétexte de protéger les navigateurs. Ce qui a pour résultat de tuer, purement, une certaine façon de vivre et d’appréhender la terre, la mer. Guzman dira que les Chiliens n’ont plus « d’intimité » avec l’océan. Pourtant le Chili est une île, isolé de toutes parts par des déserts de sable et de glace, une chaine de montagnes. Une des frontières marines les plus longues qu’un pays possède.

Le voyage de Gabriela s’est arrêté à Puerto Eden. Un lieu où la végétation est si luxuriante et humide qu’il n’y a ni route ni véhicule, seulement des passerelles de bois qui laissent passer l’herbe. Le seul contact extérieur est le passage deux fois par semaine d’un ferry reliant Chiloé et Puerto Natales, et les quelques visites administratives que les habitants doivent faire à Natales ou Punta Arenas. La mère de Rosita expliquera à Géraldine que, venus d’Araucanie, elle et sa famille vivent ici depuis quatorze ans, et qu’ils s’y sentent bien. Lorsqu’ils vont en ville, ils n’attendent que de revenir.

Peut-être que le vrai bout du monde est dans les quarantièmes, finalement. Plus perdu que Puerto Williams. Moins visité que le Cap Horn.

Puerto Eden

Puerto Eden

Le prix des courses et du gasoil est au-dessus de tout, mais Géraldine et ses équipiers repartent plus sereins pour la suite du voyage. La carte peut continuer d’égrener les noms inhospitaliers des étapes à suivre, de l’île de la Désolation au Golfe des Peines en passant par la Baie inutile et le Cap Angoisse… Il y a des poèmes géographes plus plaisants que d’autres. Il y a aussi quelque chose d’extraordinaire à traverser un monde qui est écrit comme un conte. Même si c’est un conte pour faire peur, souvent, et dont les illustrations sont essentiellement en noir et blanc.

Géraldine et le Bato A Film sont là pour mettre de la couleur. La capitaine et son équipage profitent de ce temps devenu infini, sans limite sûre, pour réaliser ce que je crois bien être le seul court-métrage d’animation entièrement dessiné et monté en mer. D’après un scénario inspiré de la fiction écrite en Terre de Feu naissent des fonds aux pastels, des personnages à l’aquarelle. Un petit phoque à la fourrure scintillante. Un canoë en noir et blanc.

Ce sera un vrai cadeau pour moi de découvrir ce film à Puerto Montt, sans en avoir suivi les étapes. Le texte que j’avais rédigé suite à mes échanges avec Gilou sur ce sentiment que nous avions d’être en haut du monde vient de prendre vie. Plusieurs traits de l’histoire ont été modifiés, supprimés ou raccourcis, et le résultat final est un délice. Cette résidence volante, aussi improvisée et franco-française soit-elle, est une réussite. La violence du Sud et les mésaventures de Punta Arenas ne nous auront finalement volé qu’un seul film, quel bonheur. Celui-ci a pour avantage d’être très uni graphiquement, du fait du petit nombre d’artistes, et d’avoir une narration très claire grâce au procédé de la voix-off que nous avions décidé de tester pour la première fois, malgré notre défiance pour cette technique. Lucile raconte l’aventure au fur et à mesure que les plans s’enchainent, parfois en panneaux fixes, parfois avec du mouvement. Il y a des mois de cela, Jérémy nous avait suggéré de nous inspirer de l’ouverture du film d’Orson Welles Le Procès, faite avec des dessins qui défilent sous forme d’images fixes pendant qu’une voix-off raconte une courte histoire. Géraldine a profité de cette résidence hors-norme pour s’essayer à cette démarche, et le récit fonctionne parfaitement. D’une durée de six minutes, c’est le plus long film d’animation que nous ayons réalisé, et celui qui aujourd’hui a ma préférence.  

 

Timothée Lunel lors de la résidence maritime du Bato A Film

Timothée Lunel lors de la résidence maritime du Bato A Film

 

Le 12 décembre, Tortuga rejoint les eaux pleines du Pacifique. Géraldine écrit un paragraphe dans son journal qu’elle titre Plénitude. Il ne pleut pas. Les rives se sont ouvertes, le soleil emplit l’horizon. L’équipage sort de la moiteur de l’habitacle pour sécher enfin sur le pont. Ils sont exactement à la latitude inversée de La Rochelle. Plus que quelques jours, et ils toucheront terre. Pour Géraldine, ça sera le premier repos terrestre depuis Buenos Aires. Entre temps il n’y a eu qu’ancre, annexe et kayak. Pneus et explosion du liston. Je ne crois pas qu’aucun de nous ne mesure vraiment la résistance dont notre chef de bord fait preuve. Parfois ses nerfs lâchent, et elle pleure. Mais elle tient bon, et nous mène toujours.

 

La marina de Puerto Montt a heureusement tout ce qu’il faut: électricité, douche chaude, wifi, gasoil et gaz. Il faut encore réparer la trinquette et le moteur, qui a pris un coup de vieux dans les remous des canaux, mais nous gardons notre bonne étoile et les gardiens du port nous mettent en contact avec les professionnels adéquats.

Après deux jours de grisaille, il fait un soleil radieux sur la capitale de la région des Lacs. Alors que les nuages s’éloignent, nous regardons enfin le paysage qui nous entoure et découvrons une baie verdoyante, d’un grand charme. Je l’admire en fond car ce que je regarde en premier plan, ce sont les énormes lions de mer qui ont élu domicile sur nos pontons. Je l’ignorais alors, mais j’avais bien failli me prendre les pieds dans leurs pattes lors de ma course après Tortuga le jour de nos retrouvailles. Ils font la sieste au pied des bateaux, entre les aussières, sur les annexes et jusque dans les jupes des yachts. Les mâles ont une crinière orange et un museau vraiment semblable à celui d’un félin. De vrais lions, avec nageoires et rugissements marins.

Je me réveille à leurs bruits. Ils sont ce que j’admire le matin, et ce que je crains le soir. On avance à la lampe torche, qu’il n’y en est pas un sur le chemin ou sur notre échelle. On la pousse loin du pont chaque nuit, qu’ils ne puissent se glisser dans notre cockpit et nous surprendre le lendemain. Leurs femelles sont plus craintives, et leurs petits difficiles à voir. On les aperçoit tout de même parfois, et nous vivons ainsi, à terre, sur mer, les pieds sur du bois qui flotte et craque sous le poids des animaux marins.

Entre les lions. Ceux qui font la sieste au soleil, et ceux qui traversent les eaux du Sud malgré la faim, malgré le vent. Crinière flamboyante, ou invisible. Toujours un pied dans l’eau, où qu’ils soient.

Le temps à terre n’est qu’un repos.

 

Devant la marina de Puerto Montt

Devant la marina de Puerto Montt

Thibault, Géraldine, Lucile et Timothée dans les canaux, photo de Gilou

Thibault, Géraldine, Lucile et Timothée dans les canaux, photo de Gilou

Puerto Aysen

Café noir

À la table d’un café. Je voudrais dire, avec vue sur la mer. Ces montagnes. Découpées sur le ciel argentin, azur. Le sol gris des sentiers de pierre. Forêts, glaciers. Petits chemins entre d’anciennes frontières.

À la table d’un café, j’observe sept jeunes personnes écrire leurs mémoires. Des carnets comme des poches, bric-à-brac, tout ce qu’on peut y mettre. Le nez penché sur les pages. À retranscrire le quotidien; récits de voyage.

Je n’écris pas. Me passe la patience. Cette route qui est à tout le monde et toujours la même. Sans vue sur la mer. De montagne, en montagne.

Que dire encore? J’ai une page blanche.

Une jeune femme lève les yeux vers moi et m’offre un sourire tendre. Son carnet près d’elle. Stylo en main.

Des enfants. Inconscients, peut-être stupides, peut-être égoïstes, peut-être désespérés de trouver sur la route tout ce qu’on leur a promis. Venus par centaines dans les hauteurs, creuser la roche jusqu’à cette chaleur du monde qui leur fut vendue d’avance. Publicité commerciale d’un idéal, d’une paix. Une trêve.

Rêve du pas de côté. Je griffonne ça sur un angle. Souvenir d’une sensation désagréable.

Il n’y a pas d’aventure.

Paysages.

 

C’est un malheur qui me préoccupe et que je n’arrive pas à évacuer. J’y reviens sans cesse, à ce cercle, cette sensation insupportable d’être très précisément là où il fallait, où on voulait qu’on soit. Les destinations sont écrites en gras dans les terminaux de bus et nous y courons tous. Dans un laps de temps efficace et rapide. Économique. Un voyage magique, exceptionnel, sublime. Spécial. Inédit.

Je croise d’autres touristes et nous débattons des heures du prix des choses. Pas un mot sur l’amour de la route. Sûrement est-il implicite cet amour, et intime, c’est notre rêve à nous que personne ne comprend, ce désir de voguer au vent. D’être libre. On parle d’argent mais ce n’est que pour cacher aux autres la véritable essence de notre périple. Ce secret qu’on garde. Regénérescence. Épiphanie. On vantera le coût de l’hôtel le moins cher plutôt que le parfum des fleurs.

Il faut savoir lire entre les lignes. Les fibres; parcelles de l’uniformisation totale d’un rêve particulier. Celui qui veut vivre nomade, avance sur une autoroute barbelée.

Des enfants. Viennent chercher dans des cartes postales la carte au trésor d’un monde plus vif et plus vrai.

Le marché du tourisme reste pour moi le point central de tout un questionnement sur la possibilité à la fois d’un rapport à l’autre, d’une rencontre avec soi, et d’une découverte du monde.

Sa violence a le potentiel d’un triple meurtre.

 

*

 

À la table d’un café. Voilà six mois que Tortuga navigue. Six mois, ce 28 novembre 2017. Je me souviens encore de la force du soleil sur le ponton d’honneur de La Rochelle. De l’odeur des cheveux de ma mère. La dernière écluse.

Mon navire a disparu dans les lenteurs du vent. La date d’arrivée à Puerto Montt ne cesse de reculer, mon attente terrestre de s’allonger. Un mois va s’écouler depuis Punta Arenas. Un mois, au lieu de dix jours. J’attends avec impatience le récit de l’équipage. Pris au piège dans des eaux violentes, magnifiques et hostiles. Toujours entre les montagnes. De rives en rives. Les canaux.

Je prends des ferrys pour traverser les fjords de la Carretera Austral et guette du regard le petit voilier vert. Revenue au Chili, il faut m’imaginer un monde pour ne plus avoir le coeur en mer. Aujourd’hui je comprends de l’intérieur ce que voulait dire Géraldine lorsqu’elle prétendait pleurer chaque jour passé loin de l’océan. Il faut que la terre mette tout en oeuvre pour égaler le bleu vide d’une mer calme. Ce qui nous donne en miroir, infini.

Elle y arrive. S’agit de regarder de près, de louvoyer lentement sans dépasser jamais la vitesse de croisière. Cap au Nord, on vogue doucement de port en port, toujours entre les sommets, les vallées. Vue sur la mer, bien que les ferrys n’aient du bateau que le nom et le milieu. Un camtard, bruit de moteur, et pas même une vague.

Des voitures aussi. Le pouce levé, on se fait conduire par un bûcheron, un ingénieur, un chargé de maintenance de la chaussée qui s’arrête un instant dire quelques mots à ses ouvriers. Une jeune femme inspectrice de police, ongles manicurés, voix chantante, qui se réjouit de ne pas avoir trop de travail dans ce coin tranquille.

Qu’il fasse beau.

 

Jérémy s’assoit à l’avant et parle un espagnol brinquebalant avec les conducteurs. Je regarde le paysage défiler et partage les conversations, savoure ces instants d’intimité qui sont comme volés au temps, au planning bien planté d’une journée habituelle. Les héros sont ceux qui brisent la protection d’une capsule de ferraille pour accueillir deux inconnus. Vitres ouvertes. Tranquillement.

La Carretera Austral est un chemin d’asphalte qui serpente, grimpe, longe les lacs et l’océan. Il y a une force ici, particulière. Dans chaque ville on croise des panneaux indiquant par où courir lors des tsunamis. Où se réfugier. Le Chili, cette longue côte achevée à l’Est par les Andes, au Nord par le désert de sable, au Sud par la fin du monde. S’yrencontrent les vagues, les tremblements de terre. Est-ce qu’on peut s’y lever pareil, chaque matin, dans ce pays? Quand on se dit qu’il n’est pas si improbable que ce soit le dernier.

Et pourtant, une tranquillité paisible. Immobile, malgré tout ce qui pourrait faire trembler. Une montagne comme une campagne. Le bout du monde, comme à l’origine. Les pêcheurs aux bateaux jaunes et bleus. Les champs, les chevaux.

Des moutons.

 

*

 

À la table d’un café, j’écris une lettre. Espagnol médiocre, pour grandes phrases. Une demande. Il y a sur l’étagère quelques livres, presqu’inapercus. Je les feuilletai hier, en savourant un cappuccino après une journée de stop. Je précise, car on sous-estime le temps passé à rêver d’un bon café en voyage. Le confort d’une chaise. Le temps à lire les titres dans les librairies étrangères. On se réjouit de l’idée d’une histoire, une nouvelle parution, puis repose l’ouvrage qu’on ne comprendra pas. Ou alors on tente. Memorias de mi putas tristes de Gabriel G. Marquez. Apprentissage irrévérencieux d’une certaine langue. Mousse et supplément crème.

 

À la table d’un café. Ces livres sont édités dans une collection nommée Geopoeticas. Ça  m’interpelle. Voilà un terme qui résume soudain tout ce qui n’est encore pour moi que tentative. Frôlement d’une certaine approche langagière du monde. Une façon de dire et de raconter le voyage, l’être à l’autre, l’être à soi. Une vie nomade qui se conte en assonances. Les lieux devraient naitre par différences d’intensité. De lumière. Comme une photographie, apparaitre blancs sur noir, par petites touches,ou diagonales.

Géopoétique, un mot comme une boulette de papier, bien serré dans la paume de la main, concentré, essentiel. Et des livres en format poche, reliés, épais. Discrets comme un murmure dans l’air du temps.

 

J’écris une lettre. Il y a un groupe ici qui se réclame du mouvement géopoétique fondé par Kenneth White en 1989 à Paris. Mouvement qui se définit comme une pensée transdisciplinaire qui place le rapport entre la Terre et l’homme au centre de ses réflexions,  ses recherches. Le récit de voyage, et tout ce qui lie l’écriture, le nomadisme et l’appel du dehors, y ont une place particulière. L’idée phare est qu’il n’y a que la Terre, entendue comme lieu d’habitat commun de l’Homme, qui puisse nous rassembler et être le fondement de ce que White évoque comme une nouvelle culture, un progrès qui tendrait dans le bon sens.

Le monde est alors compris comme ce qui nait de ce rapport entre l’humain et son environnement, et tout ce qui nie ce rapport comme relevant de l’immonde. A la confluence, entre autres, de la géographie, de la littérature, de la philosophie et de la science, la géopoétique etablie ainsi, d’une maniere volontairement indirecte et secondaire, un constat politique qui fustige tout ce qui nous coupe de la Terre et nous éloigne d’une pensée de l’espace géographique comme univers commun, à la fois sur le plan réel et sur le plan imaginaire, culturel.

 

Tout cela, je le découvre à Puerto Aysen. De l’existence de l’Institut International de Géopoétique parisien à sa succursale, ici, dans le petit port du Sud de la Patagonie où nous sommes de passage. Des textes de Kenneth White à ceux, innombrales, qui le commentent et s’y réfèrent.

C’est une drôle de sensation. Il m‘apparait que rien ne touche d’aussi près une dimension complexe et ténue du Bato A Film et de mes textes. C’est une rencontre de coeur et de pensée que je continue d’explorer et sur laquelle je ne peux pas encore conclure. Car pour deux poignées de main, je fais un pas en arrière. Il y a quelque chose de profondement misanthrope et pessimiste dans l’approche de White. Sans compter que sa défiance envers la poésie lyrique, la philosophie théorique et toute référence au concept des énergies reduisent tant les approches valables de ce qui est pour lui la géopoétique que ce mouvement apparait parfois réservé aux seuls lecteurs qui suivraient l’avis du maitre. En cherchant à définir trop précisement la géopoétique, il la limite à un certain territoire, et exclue ainsi tout ce qui s’en approcherait sans lui appartenir.

Or je crois qu’il y a quelque chose de parfaitement insaisissable dans ces concepts de poésie et de Terre, de Géo pris au sens le plus large. Leur action sur le monde, et par là leur être au monde, nous échappe et nous transcende, malgré tous les mots et toutes les définitions qu’on voudrait leur appliquer.

En tout cas c’est ce que m’ont appris, à moi, le voyage et l’écriture. Qu’on ne connait pas les forces qui nous tiennent. Que c’est précisément dans cet espace de non-dit et de hasard, de fulgurance, que peut avoir lieu la rencontre et la naissance du monde.

Pourquoi vouloir restreindre les modalités de cette rencontre? Il arrive à White de citer un auteur, comme il le fait par exemple avec le philosophe Michel Serres, pour ridiculiser son lyrisme ou son emphasme et souligner à quel point celui-ci est loin de la vraie géopoétique. Comment se rallier à une telle methode?

Je reste persuadée que l’appel du dehors est bien souvent inexplicable et, plus encore, qu’il n’a pas à être justifié. Surtout si cette justification tombe obligatoirement dans un rejet et un mépris d’une fantasmagorie qu’on nommerait la vie quotidienne. J’ai vu des voyageurs plus empatés dans leurs habitudes qu’un employé de bureau. Le quotidien, et ce qu’on voudrait être sa répétition extreme, est dans le coeur de chacun. Je trouve le mien dans mes tasses de café noir et mes lectures. D’autres s’échappent en changeant simplement de rue, de quartier. Etranger sur le pas de notre porte. Le voyage est à bout de semelle. Un pas suffit.

Il me semble aussi que le sentiment comme l’effet littéraire poétiques sont impénetrables. Je les vois comme une flamme. Comme je vois la philosophie, non pas entendue comme système mais comme sentiment, comme rapport précisément poétique au concept, au terme. Une flamme, qui ne vit qu’un instant et éclaire soudain parfaitement une connaissance, une vision des choses qui était restée obscure, imprécise. Elle n’existe que dans le moment mais l’idée qu’elle fait naitre garde toute son intensité si on parvient à la revivre, à retrouver la sensation qu’elle nous a donné lorsque nous l’avons découverte. Cette sensation de symbiose entre soi et ce qui est en-dehors de soi, et qu’on regarde. Une poésie intime, et universelle.

Le vrai chaos.

 

*

 

A la table d’un café, j’écoute Cristián Arregui Berger, membre du cercle de géopoétique de Puerto Aysen. Il a bien voulu répondre à la lettre que je lui ai fait parvenir via la demoiselle qui lui sert son americano, dans ce petit établissement où j’ai croisé les livres de Geopoeticas. C’est un homme aux cheveux grisonnants, les manières simples. Il vient avec tout un tas d’ouvrages regroupant ses textes théoriques, ses poèmes, les peintures faites par un autre membre du groupe sur les pêcheurs artisanaux de la région et le pont suspendu de la ville, un des plus grands du Chili. Son désir de partager et de faire connaitre son travail est ennivrant. Curateur, éditeur et écrivain, il raconte comment il a senti germer en lui ce besoin de préserver et de mettre en valeur une facon de vivre qui lui semble encore proche de la Terre, en lien direct avec le sol et l’eau. Ici la pêche industrielle tue petit à petit les barques de bois. On sent que c’est un combat. Cristián et son équipe sont allés rencontrer des pêcheurs et des artisans qui travaillent encore à leur echelle, au jour le jour, en fonction de l’affluence du poisson et des commandes qu’on leur fait. Les charpentiers qui font et reparent les bateaux.

De ces rencontres ils tirent des interviews, mais surtout des poèmes. La croyance indéfectible de ces gens dans un Dieu qui les protège en mer, lorsqu’ils doivent longer les fjords de nuit sans radar pour espérer une bonne prise, est mise en scène, en rimes. Leurs mots sont retranscrits ou servent d’inspiration. Vit cette idée que seule une approche poétique peut vraiment frôler le coeur des choses.

Que dire? Tortuga vogue sur cette mer-la.

 

A la table d’un café. Je ne partage pas avec Cristián mes réserves sur Kenneth White et ses formules assassines. Il m’offre le dernier exemplaire de sa revue, éditée en collaboration avec l’université de Valparaiso sous le titre Provinciana : Mar, Campos, Cielo (Province: Mer, Champs, Ciel). C’est un ouvrage magnifique où se mêlent cartes, récits, analyses et peintures. Des paysages de toutes sortes en somme. Y sont cités plusieurs auteurs français, et je me dis que le Bato A Film aurait sûrement sa place dans un tel ensemble.

Je crois que cette idée de géopoétique répond simplement à quelque chose qui est dans l’air du temps. L’envie de dire le parfum des fleurs, stylo à la main, le nez penché sur des pages bric-a-brac ou levé au vent. De revenir à la Terre, quand la modernité et l’industrialisation nous font perdre pied.

Cristián dira que les peuples d’ici sont particulièrement sensibles à cette démarche du fait de leurs origines indigènes. La Terre-mère est peut-etre bien née dans les Andes. J’ai tout de même l’impression que cette mouvance est générale, et n’appartient ni à l’Occident ni aux Amériques indiennes. C’est la violence des médias et leur tendance à vehiculer des préjuges sur un continent qu’elle aime qui a poussé Géraldine à fonder un projet de cinéma basé sur une forme de documentaire poétique. C’est l’industrie de la pêche massive qui a suscité cette rebellion artistique chez les habitants de Puerto Aysen. Ce qui nous ramène à l’autre, au dehors – et ce qui est aussi à soi, dans le sens de ce qui nous appartient et de ce qui nous definit – est innombrable.

La couleur d’une montagne. Le calme de la mer. Le sourire tendre d’une étrangère.

Tout ce qui se fait voyage, ailleurs et chez soi.

Entre l’espace d’une porte, et celui de l’océan.

Dans l’air du temps.

 

Pochette de l'album du rappeur francais McSolaar, sorti en 2017

Pochette de l’album du rappeur francais McSolaar, sorti en 2017