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Ce départ

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C’est la fête des mères. Christine et Dominique regardent Tortuga. Cheveux aux épaules, en queue de cheval. Géraldine pleure ou bien non. Se perdent jusqu’aux muscles du visage, cette émotion de dire au revoir aux siens sur un ponton de port comme un drôle de quai de gare. Julie, Laure et Garance sont assises sur la pierre du quai, un peu en hauteur, les pieds dans le rien. Mes trois blondes. Nous n’avons pas assez d’heures pour s’étreindre assez. Il faut partir. Enfin on va partir. Le cœur en deux moitiés. Nous te gardons avec nous, Dona, Steph. Julia, Lolo, Hugo. Sabine. Et tous ceux qui n’ont pas pu venir. Géraldine et moi portons au poignet des bracelets dorés offerts par ceux qui ne veulent pas qu’on les oublie. On n’oublie pas. On part. Nos mères nous laissent à une autre et c’est la trouille d’un nouveau commencement. Un départ qui vaut pour arrivée : nous y sommes. On l’a tellement tourné dans nos rêves cet instant-là, qu’il en est tout usé de coton.

Tortuga s’éloigne du quai et je saute à bord. Une dernière étreinte, et c’est le détachement. Les amarres. La terre. L’écluse s’ouvre.

 

Océan.

Tortuga quitte le port

Tortuga quitte le port

Les adieux de la présidente et du vice-président :)

Les adieux de la présidente et du vice-président :)

 

 

Un navire dessiné par Anna

Fin de notre première résidence

La première résidence du Bato A Film s’achève ce vendredi soir. Notre équipe trottine encore entre les deux étages du Yacht Club Classique, mettant de l’ordre entre les crayons et les palettes d’aquarelles, les sculptures de papier et les reproductions d’anciens navires. Une petite heure seulement avant que les marins du Yacht Club reprennent possession du lieu pour l’apéro hebdomadaire. On numérise dans un cagibi aux lumières chaudes ce qui a été créé ces cinq derniers jours. Bateaux et nuages de coton entre deux balayettes. L’atelier de stop-motion de Violaine, qui va embarquer avec nous jusqu’aux Canaries. Elle est de ces gens qui vous déstabilisent de gentillesse. Une sorte d’éclat à la place des yeux. Cheveux courts.

Anna et Hugo dessinent à l’étage, musique à fond. Lui sur tablette graphique, le port de commerce ou des soldats épée en main, elle des navires de toutes les époques, crayons pâles ou encre brune. Ça chante sur du latino et du Edith Piaf. Géraldine est en bout de table, près du mur où est accroché le storyboard du film que nous avons choisi de conter. Nous avions préparé pour ça des feuilles avec de grandes cases ; elle l’a dessiné à main levée, plans, cadrages, personnages et décors transcris en pattes de mouche efficaces. Pour la semaine, c’est notre bible.

Un navire dessiné par Anna

Un navire dessiné par Anna

Louisa et Isabeau sont dans la salle mitoyenne, plus calme, silencieuse. Penchée sur ses peintures d’eau marine, les cheveux de Louisa font office d’auréole dans la torpeur de ces après-midi trop chaudes. Nous déjeunons dans le jardin, entre les coquelicots, mais nous travaillons volets fermés. L’aquarelle sèche. Louisa regarde de ses yeux clairs les bleus mêlés des ciels et des océans qu’elle invente. Des fonds qui en promettent aux navires d’Anna.

Isabeau taille dans le plâtre et le papier arbres et ramettes. Nous sommes habités par la vision d’un hangar au port de commerce, un espace immense où s’empilent les paquets de papier, les « balles » dit-on, blanc sur blanc, sans un bruit. De tout ce qu’on veut dire, il y a peut-être d’abord cet instant-là. La pâte venue du Chili et du Brésil. Un petit pourcentage pour l’écriture, la majorité pour le reste. Violaine récupère des chutes, y grave des poèmes espagnols et les plie pour un faire des oiseaux qui s’envoleront à travers les ruelles de La Rochelle. Mélangeons discrètement magie poétique et commerce international. Petit pouvoir de pellicule.

J’entends encore le saxophone de Jérémy dans la cour. Hugo a tenté de tirer quelques notes, grand fil droit couronné de bouclettes. Un gars chouette. Didier Guerandelle, artiste peintre, a accepté de nous prêter l’espace de la petite chapelle où il expose pour enregistrer une musique. Jérémy joue pieds nus pendant que Géraldine filme et que je tiens le Tascam. Je me suis baladée dans les rues avec ce nouveau compagnon pour récupérer bruits de sonnettes, de vagues, de pas. C’est une grosse machine qui demande qu’on s’apprivoise. J’adapte.

Jérémy écoute les rushs et commente les textures, les tons, ce goût métallique que vous laissent certains crissements. L’écriture se tait pour quelques jours, que la trame son d’un film puisse se construire. Voyage multiple.

Deux nuits encore avant de revenir à la mer. La blanche Rochelle a occupé tout notre espace, et si j’ai hâte de voir notre film, je rêve d’un retour en pays Tortuga. C’est une chose qui vous prend vite ça, l’amour de la mer, le besoin d’être au large. On emportera nos images et nos sons comme des pirates. Butin chèrement gagné qu’on va monter en château 25 images/secondes.

Raconter des histoires et larguer les amarres : joli rythme de passage. On a eu du mal à le prendre les premiers jours, notre premier court métrage ne durera pas 10, ni 8, ni 5 minutes, mais 3. Géraldine et moi apprenons de nouvelles ficelles, aidées par Nikki, curatrice parisienne qui a coordonné l’organisation de cette première tentative, et d’autres bonnes étoiles.

Spéciale dédicace à l’association du Fonds Artistique de Recherche, où j’ai rencontré une Emma pétillante qui s’émerveille sans faiblir devant toutes les images d’archive de cette ville. Un bout de rocher devenu capitale marine, « Belle et rebelle » comme signature avant de passer à un plus humble « Belle et généreuse ».

Une cigarette électronique à la main, Emma s’adosse à une table de montage et me laisse admirer leur collection d’anciens caméscopes. Les rencontres sont encore ce qui nous ramène à terre. Vivre, et savourer.

Oiseaux de papier et poèmes par Violaine

Oiseaux de papier et poèmes par Violaine

La Rochelle, par Eloise Bernier

Arrivée à La Rochelle

Nous sommes arrivés à La Rochelle entre deux orages. On les voit devant, derrière. Tortuga se faufile sur un rayon de soleil, des moutons roses au plafond et le vert pétant d’une mer qui s’apaise. Je dormais dans ma cabine – ma grotte, mon nid, trou d’1m90 creusé dans l’arrière tribord du rafiot pour accueillir ronflements et roulades, pas de toile antiroulis mais les coussins du carré chapardés pour faire tampon entre le bois et les os. Un puits noir dans la clarté constante d’un habitacle parsemé de fenêtres. C’est mon lieu d’isolement, de replis ; j’en sors à quatre pattes comme du ventre d’une femme, un réveil comme une naissance.

Je dormais dans ma cabine donc, quand j’ai entendu Rémy descendre du pont et traverser le carré. Il se penche sur Géraldine endormie, et la prévient d’un orage qui s’approche. Quelques milles encore, et il faudra affaler toutes les voiles, se réfugier dans la tortue, à un mètre les uns des autres, et croire que ce n’est pas grave.

Notre capitaine sort évaluer vents et distances. Je les ai vus, les éclairs, lorsque j’étais de quart trois heures plus tôt. Ils étaient déjà là, au loin, mauvaises taches sur le tapis d’étoiles que découpait lentement notre grand voile. Rémy et moi nous avions navigué le nez en l’air. Repères étincelants pour mener petite barque. L’océan répond par mimétisme, les vagues bousculent le plancton fluorescent et derrière Tortuga ondule une traîne de mariée. Voie lactée en miroir, du noir au noir, du vide aux profondeurs. L’espace coule ou scintille. Lorsque c’est à mon tour de prendre la barre, Rémy s’allonge sur le banc du cockpit et se tait.

Décision est prise de ralentir : nous allons suivre le tonnerre sans s’y mêler et, si la tortue se croyait lièvre, nous ferions simplement demi-tour, quitte à prendre un mouillage sur la côte et se cacher un moment du grain. Mais Tortuga avance à son rythme, nous restons en retrait et laissons s’éloigner les flashs de lumière et la crainte d’une mauvaise nuit.

Géraldine est repartie se coucher, j’ai mis mon cirée. Je regarde Rémy qui tient à nouveau la barre sur le pont et décide de ne pas sortir. Je reste dans la descente et fait mine de m’intéresser à la navigation. Lorsqu’il me le demande j’allume l’écran de l’ordinateur et le laisse regarder où nous en sommes de notre arrivée. Les tours du vieux port se dessinent sur la carte, nous serons à La Rochelle avant l’ouverture de l’écluse et il faudra attendre une petite heure au port des Minimes avant de rejoindre le ponton d’honneur en centre-ville. Tortuga perdue entre quatre mille autres navires.

L’équipage s’éveille et bientôt la bande des cinq est sur le pont, appareils photos à la main et œufs brouillés dans l’assiette. La Rochelle est frappée de lumière et cernée de pluie. On ne sait pas si on va s’amarrer dans la grisaille ou sous un grand soleil. Mais on va s’amarrer, et j’en reste prostrée dans une sorte de mauvaise humeur, un tremblement dans les paumes. Quelques minutes encore et ce sera la première rupture. Un an de voyage et près de quinze équipages, est-ce qu’il faudra ternir un peu à chaque fois ?

Que l’orage revienne. La Rochelle peut attendre encore que l’amitié perdure.

Arrivée à La Rochelle

Arrivée à La Rochelle

Je ne sais plus ce qui nous pressait tant, mais La Rochelle s’en rappelle et se rapproche à grands pas. Je finis par lâcher prise et rejoins l’enthousiasme de mes camarades. Il est étrange de voir quelqu’un matérialiser son rêve et le tenir soudain à pleines mains ; Géraldine est sur le pont et regarde son navire passer la digue d’une ville qui l’habite depuis toujours. La Rochelle, c’est « là que j’ai chopé le virus » dira-t-elle. C’est le port de départ de Damien, décrit par Gérard Janichon dans son récit Damien autour du monde, un livre qui nous a fait quitter la Bretagne Nord pour signer le début du Bato A Film précisément ici, en hommage. L’ouvrage prend une bonne place dans notre petite bibliothèque, c’est une pierre fondatrice d’un projet qui est né par et pour les livres, les rêves, la poésie. Nous commençons par boucler une boucle.

Arrivés au port des Minimes, l’équipage implose. Rémy et Stéphane font leurs sacs, Géraldine est accrochée au téléphone, Arnaud attend sur le pont que quelque chose se décide et je pars en reconnaissance à la capitainerie. Le mal de terre est terrible. Quatre jours en mer, ça vous transforme du béton en tapis flottant. On titube et zigzague jusqu’aux douches. L’eau chaude achève un retour à la normale – on réalise dans la vapeur que nous avons quitté la mer. Je ferme les yeux pour tanguer encore dans la moiteur. Vivre en quart c’est pire que vivre en vacances : ce ne sont plus seulement les jours qui disparaissent, mais les heures. La succession de nos camarades à la barre fait office d’aiguille. Le cockpit devient horloge, nous nous y succédons comme les chiffres d’une montre humaine, qui bat sa propre mesure, son tempo. Il y a l’heure Stéphane, où il pleut si régulièrement que ça en devient une blague ; l’heure Rémy, où on a une chance d’avoir un bon repas dans la cocotte ; l’heure Géraldine, où on peut dormir et lire tranquilles parce qu’elle fait corps avec les vagues et que Tortuga fend enfin la houle; l’heure Arnaud, où on ne s’inquiète plus de rien.

Maintenant nous revenons au temps habituel des montres de tissu. Une douche rapide et nous larguons à nouveau les amarres pour rentrer cette fois dans le vieux port de La Rochelle. Géraldine brille à la barre. Au moment de passer l’écluse, deux hommes lèvent la main et nous saluent. Tortuga est accueillie par l’éclusier en personne, ainsi que par le directeur du Yacht Club Classique, Bernard Ballanger. Ils nous guident jusqu’au ponton Georges Simenon, entre un catamaran motorisé de 5 mètres de haut et une magnifique goélette noire.

Au moment de sauter pour mettre l’amarre, Tortuga s’éloigne légèrement du quai et j’ai un moment d’hésitation. Bernard me prend l’aussière et va nouer la garde arrière. Le bateau ficelé, je vais lui serrer la main. Il plante ses yeux dans les miens et me pointe du doigt : « Tu connais la mer ? » Heu… suis mousse… « Parce que moi je change de langage, entre ceux qui sont marins et ceux qui ne le sont pas ».

Sourire en coin. Nous voilà entre initiés. Il va falloir mener son chemin entre les visages marqués par les embruns et les yeux baignés d’horizon.

Le Yacht Club Classique accueille dans ses locaux notre première résidence artistique. C’est une petite bâtisse blanche, au jardin accueillant au fond duquel s’élèvent les murs d’une ancienne chapelle. Au petit bar tenu par une blonde pétulante du nom de Marjory sont accoudés une bande de marins rochelais. Un type au pull noir Sea Shepherd, une boucle drapeau pirate à l’oreille droite. Sur les murs et les tables, on trouve différents trophées de régates et de traversées. Des winchs et des taquets couleur dorée, les noms des courses et des vainqueurs gravés dans le verre qui les soutient. On tâtonne là-dedans, étrangers encore à cette atmosphère. Un accueil princier pour une petite tortue verte.

Demain arriveront les artistes invités de la première résidence. La deuxième moitié du coeur Bato A Film va commencer à battre, la navigation laissant place à la création.

On fête la fin des vacances à La Belle du Gabut, un bar à ciel ouvert qui se tient entre des friches, juste en face du ponton d’honneur où va dormir un peu Tortuga – The Place To Be.

Notre équipage s’est dissout, on s’est quittés en se serrant fort dans les bras et en se disant à la revoyure.

Et nous sommes prêts pour cette nouvelle aventure. 

La Rochelle, par Eloise Bernier

La Rochelle, par Eloise Bernier