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Tout en haut du monde

Tout en haut du monde vivait un peuple de marins et d’orfèvres. Ils habitaient aux sommets de montagnes submergées par les océans, là où les eaux de la terre se rencontrent et recouvrent les landes pour former les vagues les plus terribles, les vents les plus violents que l’homme puisse connaître. Le peuple des Anamays, car ainsi était leur nom, s’était réfugié dans les vallées d’eau calme qui entouraient leurs montagnes, à l’abris du souffle des dieux des mers. Ils se déplaçaient dans des canots taillés dans le bois des forêts et, au cœur de leurs embarcations, un feu rougeoyait, posé sur un lit de pierre, créant chaleur et lumière.

Le roi de ce peuple se nommait Wauda et vivait dans le dernier village, au sommet du monde. Son palais était construit dans une grotte dont la hauteur était telle qu’on ne pouvait en apercevoir la voûte. Les murs étaient recouverts de pierres de soleil et brillaient de mille feux sous la lueur des torches. Il y faisait chaud, et les visiteurs de Wauda y attendaient ses conseils assis sur des peaux de phoques posés au sol.

Wauda recevait les hommes Anamays, car ils étaient ses sujets. Ces hommes creusaient le sol et les rivières pour trouver les morceaux de soleil que l’astre avait répandu sur terre. Un jour où les dieux en colère avaient fait éclater un bout de ses rayons, des poussières de lumière étaient tombés sur le sol et avaient été ensevelis sous les pierres et les torrents. Les Anamays les trouvaient et les travaillaient pour les transformer en objets beaux et utiles. Ils en faisaient des lames pour la chasse, des couverts pour la cuisine, des boucles pour leurs habits.

Surtout, le peuple d’orfèvres que gouvernait le roi tout en haut du monde créait des bijoux éclatants pour en couvrir le corps des femmes. Celles-ci plongeaient dans les eaux glacées et leur ramenaient des moules, des araignées de mer et des langues d’oursins. Elles étaient les sujets de Kyewa, la reine qui vivait de l’autre côté des vallées inondées, sur une pointe de sable qui marquait la fin du territoire des Anamays.

Ensemble, prospéraient les hommes des montagnes et les femmes des océans, les navigatrices et les orfèvres. D’un bout à l’autre du haut du monde, les Anamays vivaient sur un équilibre de respect et d’amour, aux pieds des glaciers, à la lisière des nuages, sur terre, sur mer.

Vint le jour où Wauda et Kyewa furent en âge de se marier. Comme les souverains qui les avaient précédés, ils se peignirent le visage de lignes noires et rouges, entourant leurs yeux et leur bouche de pigment, et chacun revêtit une peau de renard blanc. Wauda prit la mer et traversa le canal de la Nuit Noire pour rejoindre la pointe de sable où s’élevait le palais de Kyewa.

Celui-ci avait la forme d’un majestueux navire. Les navigatrices attachaient leurs canots à sa proue et se rendaient ensuite sur le pont immense où leur reine trônait, assise au plus haut d’un escalier de pierre, à l’entrée d’une cabine où se trouvaient ses appartements. De ce mirador, Kyewa pouvait voir l’horizon et regarder les femmes partir chaque matin sur les canots, quelque soit le vent, quelque soit le froid.

Wauda se présenta à elle, et s’agenouilla au pied des marches de son trône. Comme le roi qui avait régné avant lui, et celui qui avait régné avant eux tous, il leva ses yeux noirs sur Kyewa et lui demanda ce qu’elle désirait en échange de sa main et de son amour. Car si le roi des orfèvres et la reine des navigatrices devaient s’unir pour gouverner ensemble sur le sommet du monde, il était de coutume que la reine prononce un souhait et que le roi le réalise afin de sceller leur alliance. Ainsi Wauda attendait-il de connaître quelle serait la volonté de Kyewa, et nulle peur ne le traversait car il était un roi fier et sûr de son courage.

La reine se leva de son trône, fit un pas avant de se pencher au-dessus des marches, et dit :

« – Roi Wauda, toi qui gouverne au sommet du monde, toi dont les artisans nous couvrent de lumière, il n’y a qu’une chose que je veux te demander en échange de mon amour. Depuis des lunes que mes femmes naviguent sur les eaux de nos vallées, certaines s’aventurent parfois au-delà des montagnes et reviennent toujours avec la même histoire. Elles racontent que par-delà ton royaume, il y a un rocher qui trône plus haut encore que ton palais, là où l’horizon s’efface pour n’ouvrir plus que sur le rien et la glace. Ce rocher est le dernier morceau de terre noire que l’homme puisse atteindre, véritable porte des mers, pointe où les vents se croisent et se mêlent. C’est entre ses falaises, dit-on, que nos phoques viennent mettre bas, car jamais personne n’a croisé un de leurs petits sur nos montagnes ou dans nos eaux. Mariés, tu vivras loin de moi, et je voudrais combler ma solitude par la présence d’un de ces petits à mes côtés. Appareille ton meilleur navire, et traverse la fin du monde pour atteindre ce dernier cap. Là-bas tu trouveras un nouveau-né ; prends-le sur ton bateau et ramène le jusqu’à la Pointe de Sable. Alors, je t’appartiendrai. »

Wauda n’attendit pas. Il connaissait la légende de ce dernier rocher aux confins du monde, et savait quel chemin prendre. Il fit préparer son navire et embarqua seul, car c’est ainsi que le roi devait accomplir son gage. Avant d’atteindre la mer, il dû naviguer de vallées en vallées, longeant les pentes de glace des montagnes et les forêts meurtries par le vent. Ce paysage hostile l’effrayait en même temps qu’il ravissait son cœur, car le roi savait que sous cette apparence, sa terre regorgeait de mousses tendres, de ruisseaux paisibles, de jeunes pousses qui deviendraient des arbres certes penchés par le vent mais plus résistants que la roche.

Lorsque s’éloigna le dernier rivage, le roi Wauda détourna ses yeux de la terre pour ne plus fixer que l’horizon. Bientôt devait apparaître le rocher qui, depuis des temps immémoriaux, était le lieu de rencontre des océans et le refuge des animaux marins. Là il trouverait un petit de la race des phoques, et le ramènerait à sa reine pour lui prouver son courage et sa valeur. Il n’avait qu’à suivre le vent et les vagues, car l’univers entier tendait vers ce dernier cap comme s’il s’agissait de son propre cœur.

Les jours passèrent et bientôt, Wauda vit apparaître le grand Cap. Il s’approcha lentement et attacha son navire à un des seuls arbres qui avaient réussi à pousser là. Il mit pied à terre et chercha une grotte, convaincu que les phoques se cachaient des vents pour mettre bas et protéger leurs petits. Il trouva une cavité assez haute pour qu’un animal puisse s’y engouffrer, et se mit à quatre pattes pour y pénétrer.

Au fond de l’antre, trois petits phoques étaient endormis. Leur mère était absente, sûrement occupée à pêcher pour eux dans les eaux glacées qui frappaient le rocher. Wauda se pencha sur eux et les regarda, ne sachant lequel prendre. L’un d’eux ouvrit alors les yeux et, comme s’il l’attendait, comme s’il avait toujours su qu’il allait venir, le regarda à son tour, sans surprise. Wauda y vit un signe et se saisit du phoque. Il le mit tout contre lui, au chaud dans la peau de renard blanc. Le phoque s’endormit et aucun bruit ne vint trahir le vol de Wauda.

Il sortit de la caverne à reculons et reprit le chemin de son embarcation sans attendre. La joie du roi d’avoir accompli son gage était telle qu’il ne se rendit pas compte que les vents se levaient. La mer frappait maintenant contre le rocher avec violence et les arbustes séchés qui poussaient à flanc de falaise s’étaient comme recroquevillés. Wauda n’y prêta pas attention et embarqua. Il largua les amarres et prit la mer, son petit phoque toujours serré contre lui, enroulé dans la peau de renard.

Le roi mit cap sur son village, mais rien n’y fit. Le vent l’avait pris dans ses entrailles et le menait en sens inverse, au grand large, à toute vitesse. Wauda comprit qu’il n’arriverait jamais à contrer le souffle qui le menait au loin, et regarda sans les voir les rives de son pays s’éloigner. Très vite, son petit navire se mit à longer la grande surface de glace qui était la vraie cime du monde et que les Anamays avaient toujours redoutée.

Il se laissa dérivé, impuissant, jusqu’à atteindre l’étendue d’eau infinie qui recouvrait l’autre côté des terres, en haut d’un monde qu’il ne connaissait pas et qu’il n’avait jamais pensé voir. Le vent ne diminuait pas et continuait de le pousser toujours plus loin. Il vit apparaître une ile immense et força le canot à se rapprocher de ses rives. Il croisa là un bateau étrange qui transportait des hommes plus pâles que le clair de lune. Ceux-ci restèrent silencieux en voyant approcher la petite embarcation, où brûlait toujours un feu rougeoyant malgré la chaleur qui emplissait maintenant l’atmosphère. Lorsque Wauda fut assez prêt, les pêcheurs virent les éclats d’or qui pendaient à ses oreilles et à son cou. Ils lui demandèrent alors d’où il venait et où est-ce qu’il avait trouvé tous ces bijoux. Wauda répondit qu’il venait du haut du monde et que son peuple façonnait les éclats de lumière depuis toujours. Les hommes prirent note de ses paroles et commencèrent à appareiller pour rejoindre les terres dont parlait cet étrange voyageur.

Le vent continua de pousser Wauda, toujours plus bas, lui faisant descendre le long de terres nouvelles où vivaient des hommes au teint plus sombre et aux yeux plissés par le soleil. Wauda éteignit son feu et se laissa dériver, le petit phoque toujours à ses côtés. Lorsqu’il croisait des navigateurs, ceux-ci ne lui demandaient jamais s’il avait faim ou soif mais toujours d’où il venait et où est-ce qu’il avait trouvé l’or qui paraît son corps. Il leur répondait toujours la même chose : qu’il venait du haut du monde et que son peuple taillait ces pierres depuis des générations car elles jonchaient son sol et ses rivières. Les marins allaient alors répéter ses paroles dans les ports, et des bateaux partaient plein d’hommes avides et cupides, à la recherche d’une nouvelle richesse.

Son voyage continua, toujours poussé par le vent. Il longea des terres où les hommes parlaient des langues différentes, et où même l’odeur du vent changeait.

Après un temps qui lui parut des années, le vent finit par le ramener dans ce qu’il reconnut être l’un des océans qui couvrait les montagnes de son pays. Il reprit alors espoir et attendit, le cœur plein du rêve de retrouver sa terre et sa reine, que le vent le ramena chez lui. Arrivé tout en bas du monde, il recommença à monter et, bientôt, vit apparaître devant lui les rives de ses montagnes. Il laissa le vent pousser encore son canot et, lorsqu’il aperçut l’entrée d’une de ses vallées, rama aussi fort qu’il put pour se dégager de ce souffle qui l’avait emmené tout autour du monde pour rejoindre le sien.

Il rama, et finit par voir s’élever le palais de Kyewa devant lui. La reine, qui guettait chaque canot depuis son trône et attendait désespérément le retour de son roi, le vit apparaître à l’horizon et reconnut ses voiles. Elle envoya alors une flotte à sa rencontre et Wauda rentra dans ses terres escorté des meilleures navigatrices, soulagé et heureux de revenir auprès de son peuple.

Arrivé à terre, il se présenta devant la reine et sortit de la peau de renard le petit phoque qui l’avait accompagné pendant tout son incroyable voyage.

« – Voici pour toi, ma reine, un compagnon qui te tiendra chaud et saura accompagné tes peines. Il m’a suivi jusqu’au point le plus bas du monde, et aujourd’hui lui et moi, nous t’appartenons. »

La reine descendit alors de son trône, et étreignit Wauda. Ils s’assirent ensemble et il lui raconta tout le périple qu’il avait fait, et tous les hommes qu’il avait rencontrés. Le roi et la reine des Anamays attendirent ainsi la venue des étrangers du bas du monde, à qui Wauda avait répondu qu’il vivait au sommet.

Mais les étrangers ne vinrent jamais, car ils avaient confondu le bas et le haut du monde, et tous les marins partis à la recherche de l’or passèrent des nuits à tourner autour de l’océan blanc qui recouvrait ce qu’ils pensaient être la cime de leur monde. Ainsi les Anamays restèrent-ils libres et en paix, leurs vallées préservant leurs noms, les femmes continuant de pêcher les moules pour les hommes et les hommes de tailler des pierres de soleil pour les femmes.

Aujourd’hui encore, la reine gouverne de la Pointe de Sable, et envoie ses baisers au sommet des terres. 

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Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

Sin Fín

Réunis dans le cockpit, nous attendons que l’un d’entre nous se décide et prenne la parole. Il fait un soleil radieux à Puerto Williams, et nous n’avons pas froids malgré l’heure matinale. L’eau chauffe sur le gaz, des tartines d’avocat écrasé sont prêtes pour le petit-déjeuner. Tortuga est tellement stable, amarrée entre deux navires sur les eaux immobiles du canal de Beagle, qu’on la croirait endormie, inerte.

La tortue se repose après une traversée de douze jours qui lui a beaucoup demandé. Nous sommes partis de Puerto Madryn la fleur au fusil, prudents mais sans crainte, profitant de la chaleur quand le vent baisse et rouspétant dès qu’il remonte. Admirant les paysages. On longe la côte, pas besoin de prendre le large cette fois, bien qu’on ne voit que rarement la terre on la sait là, tout près, et s’invente parfois des lueurs qui ne sont que des étoiles, des reflets.

Très vite, la bulle se referme sur notre équipage. On perd la notion des jours et nos heures se comptent en quart. Le mois d’octobre passe et novembre vient sans faire de bruit. Un chiffre qui change sur le livre de bord. Ça fait longtemps qu’on ne suit plus les saisons. Ici elles traversent les jours, plusieurs fois l’hiver, plusieurs fois l’été. L’automne dans les feuilles mortes des forêts meurtries par le vent au sommet des montagnes. Le printemps, en nous, toujours.

Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

Le canal de Beagle, devant Puerto Williams

On ne s’éloigne pas de la terre, car on veut la visiter. Sans débarquer, simplement entrer dans ces criques, caletas locales, faire du pilotage en Patagonie comme à Paimpol en alignant caillasses et arbustes. La première qu’on découvre se nomme Caleta Hornos, et on prend bien sûr ça comme un présage. Petit entraînement au Cap, une cavité à rebrousse-poil qui nous fait pénétrer la pierre comme un mystère, lac serti de falaises, roche rouge et brune. Le soleil décline et nous manquons de temps pour pouvoir gonfler notre nouvelle annexe, achetée à José Luis à Puerto Madryn, précisément dans l’idée de faire ce genre de tourisme.

Qu’à cela ne tienne, Vianney enfile son lycra et saute à l’eau. Il nage et rejoint la rive, grimpe sur terre. On reste sur le pont et regarde cet ami dont soudain tout nous sépare. Chacun dans un monde. Il monte de quelques mètres et trouve un crâne de vache posé sur un bâton, au pied duquel attend un livre d’or. Ceux qui passent ici y laissent un mot, une signature, un dessin ou même une photo. Un stylo est à disposition et Vianney écrit « Le Bato A Film, Tortuga, 25 octobre 2017 ».

C’est le lendemain de notre départ et ce jour-là, tout va bien.

Caleta Hornos, par Géraldine Marin

Caleta Hornos, par Géraldine Marin

Penché sur l’ordinateur, le nez dans les fichiers météo, Stéphane nous prévient que le vent va forcir. Gilou et Géraldine regardent à leur tour les prévisions et décident qu’on ira se réfugier à Puerto Gallegos, le temps que passent les rafales. On change notre route et commence à viser la ville, la montée est prévue pour le lendemain et personne ne s’inquiète. La vie à bord suit son cours malgré le froid qui descend lentement sur nous avec la nuit.

Je m’allonge dans ma couchette et me dit que peut-être, Jérémy sera à Puerto Gallegos, que je pourrais longer le front de mer à la recherche d’un saxophoniste et le surprendre. Je ferme les yeux et sens soudain un changement dans le roulis du bateau, comme si Tortuga venait d’être propulsée d’une pichenette et continuait à tanguer sous l’impact. En cuisine, Géraldine attache sa sangle et tient fermement la marmite de lentilles qui suit les mouvements de la gazinière, de plus en plus amples.

Un ris a déjà été pris sur la grand’voile, raccourcie ainsi par le bas, et nous avons enroulé le génois pour n’être plus que sous trinquette à l’avant. La capitaine confie le plat à Stéphane et décide d’aller prendre le deuxième ris, de sorte à ce que la voile soit cette fois réduite de moitié. Vianney et elle enfilent leurs gilets de sauvetage et montent sur le pont alors que le soleil vient de disparaître. La nuit s’installe. Ils vont en pied de mât et libèrent la drisse pour pouvoir descendre la voile suffisamment, accrocher le croc de ris à la bôme, ferler la toile inutilisée et remonter ensuite celle qui reste.

Ils ont à peine fini que soudain, une partie de la voile se déchire sous la pression du vent. Celui-ci ne cesse de monter, et le silence nocturne est maintenant habité du ronflement rageur de l’éolienne lancée à toute vitesse, ainsi que du bruit lourd des vagues qui viennent frapper la coque de plus en plus fort. Géraldine et Vianney prennent le dernier ris, faisant de la grand’voile un triangle déséquilibré, plus petit encore que la pauvre trinquette qui se fait balloter à l’avant.

Ce triangle suffit à nous mettre à la gîte. Le ris est à peine pris que Géraldine décide d’affaler totalement la voile, et d’avancer sous trinquette seule. Elle rentre dans le carré et regarde à nouveau les prévisions météo, bien en deça de ce qui est en train de venir dehors. Nous n’avons pas préparé le bateau pour un tel temps, et bientôt la consigne est donnée d’attacher nos sangles au bois du cockpit avant même de sortir, de ranger tout ce qui est coupant et lourd, et de bien se tenir.

Ce n’est pas encore mon quart et je suis assise dans ma couchette avec un seau pour vomir. Les vagues n’ont beau pas se creuser, elles ne cessent de renverser Tortuga sur un côté puis sur l’autre, et je perds vite mes forces à rendre tout ce que mon estomac contient.

Malgré mon esprit engourdi, je perçois que quelque chose est en train de changer dans l’équipage. Ce n’est pas une rafale qu’on subit, mais le début d’une tempête. Gilou, qui est le marin le plus expérimenté d’entre nous, est devenu silencieux.

Hercule ne tient plus la barre et c’est à l’équipage de mener le bateau. Le froid, à l’extérieur, est indescriptible. Le souffle vient du Sud, directement de l’Antarctique. Chacun s’harnache de gants, bonnet, et tout ce qu’il a, empilant les couches comme des garde-fous contre un ennemi qu’on découvre vraiment ici pour la première fois. Lorsqu’il prendra la barre, Stéphane s’obligera à bouger doigts et orteils en permanence pendant les deux heures qu’il doit tenir. Sans quoi il les aurait perdu, dit-il. A cette vitesse de vent, la température ressentie peut descendre en dessous de -20°C.

Géraldine, qui a dû prendre la barre juste après l’affalage de la grand’voile, n’aura pas le temps de se couvrir assez. On l’entend pleurer dans le cockpit, les doigts totalement gelés par le vent, et pourtant elle nous assure que ça va passer. J’étais allongée avec mon seau et incapable de réagir, mais je me demande maintenant comment ça se fait que nous l’avons laissée là, sans lui prendre le gouvernail pour qu’elle puisse aller s’habiller. Elle ne nous a rien dit. Sur l’instant nous n’avons pas compris, et nous le payerons les jours suivants en ayant une capitaine terrassée par une angine, allongée sous antibiotiques et mise hors quart pendant plus de deux jours.

Mais sur le moment, elle tient bon. Ils tiennent tous bon. On m’interdit de sortir à cause de mon manque d’expérience dans ce type de temps, et j’en suis vexée jusqu’aux larmes. Je me lève quand même et déclare que je ferai mon quart comme les autres. Je mets le nez dehors et la force du vent, le froid glacial qui me saisit soudain le visage, la mer qui traverse le cockpit de part en part, me donnent un coup tel que je vacille jusqu’à l’évier et me remets à vomir, cette fois le cœur pris dans le doute de ce qui nous reste à vivre.

Je retourne me coucher, une casserole dans les mains, et écoute les yeux grands ouverts ce qui se passe à l’extérieur, cherchant à être utile en relayant les indications que Géraldine et Stéphane donnent à tour de rôle.

Vianney chante. Il est à la barre quand la tempête arrive à son paroxysme et que la mer se transforme en quelque chose d’inconnu. L’océan vient de prendre un visage défiguré, immonde, que nous espérons tous ne plus jamais recroiser. Les vagues disparaissent pour laisser place à des poings qui ne viennent plus frapper Tortuga, mais la serrent dans leur étau et en font un jouet de papier. Je crois encore que le vent va pouvoir redescendre quand quelque chose nous touche soudain, une sensation comme un doigt qui se serait posé à bâbord et aurait dévier le navire à angle droit sans effort, avec un bruit assourdissant. Une bombe vient d’exploser contre la coque et Tortuga a tourné sur elle-même. C’est ce qu’on appelle une déferlante, un vague qui submerge totalement le bateau et demande au barreur de rester bien accroché au gouvernail pour ne pas passer par-dessus bord. Géraldine hurle depuis le carré et Vianney répond.

Nous avons affalé la trinquette et nous sommes retrouvés quelques minutes à sec de toile, ce qui n’empêche pas Tortuga de continuer à filer avec le courant et les vagues. Vianney et Gilou vont à l’étrave pour hisser le tourmentin, une toile minuscule qui suffira à nous faire atteindre parfois les 6 nœuds sous la force toujours grandissante du vent. C’est la première fois que nous l’utilisons, et nous ne pourrons plus le regarder de la même manière. Pour l’instant il n’avait servit que de décoration lors du Salon Nautique à Paris, et je le considérais plus comme un jouet que comme un moyen de survie. Il nous permet de tenir l’allure et de ne pas s’abandonner aux vagues. Tortuga est bringuebalée sans faire de montagnes russes. Commence là le moment d’attente et d’endurance que connaissent les marins lors des tempêtes : le bateau étant le plus sécurisé et adapté possible, il ne reste plus qu’à prendre son mal en patience et tenir bon. Nous sommes en fuite et je pense à Jérémy que je ne retrouverai pas à Puerto Gallegos.

Les déferlantes continuent d’exploser sur le pont et à chaque fois, nous retenons notre respiration et serrons les poings. Gilou me racontera ensuite que son état d’alerte et de concentration était tel qu’il est resté totalement tendu, agrippé à la barre, pendant les deux heures de son quart. Je sens les vagues qui le frappent, mais n’ai pas conscience de toutes celles qu’il parvient à éviter, son savoir-faire de marin à l’œuvre.

L’une d’elle vient frapper violemment l’arrière du bateau, le renversant presque jusqu’à l’allonger entièrement sur tribord. Basculée par dessus ses gonds, notre gazinière sort de son emplacement et fait un vol plané jusqu’à la table à carte, de l’autre côté du carré. Elle n’a pas encore touché le sol que Géraldine bondit pour couper le tuyau du gaz, qui vient de retenir l’appareil et de le couper net dans sa course, le faisant retomber à quelques centimètres des jambes de Stéphane, devant sa couchette. On a à peine le temps de réaliser ce qui a failli arriver que Gilou a déjà saisi le four et l’a remis à sa place, l’attachant cette fois avec un bout directement au mur.

Ils sont inquiets, je le vois sur leur visage. Et pourtant à aucun instant la peur ne vient. Je reste allongée et admire la façon dont chacun d’entre eux prend sa place, agit quand il le faut et toujours en conscience des autres, alerte, protecteur. Que Tortuga tienne, et nous arriverons au jour. Cet équipage est le meilleur que le navire ait connu. Géraldine a bien choisi ses équipiers pour descendre vers le Sud, et je découvre ce que sont des marins professionnels, mis à l’épreuve. Encore quelques heures et tout redeviendra calme. Déjà on n’entend plus que l’éolienne qui continue son bruit de moteur au décollage. On a eu peur qu’elle se décroche et vienne blesser quelqu’un, mais elle aussi est restée bien à poste.

La mer s’apaise. Stéphane et Vianney chantent, l’un à la barre, l’autre couché. Géraldine a les yeux grands ouverts et protège chacun de nos mouvements. Elle nous félicitera le lendemain, moi y compris bien que je n’ai rien fait, et nous la serrons dans nos bras car sa présence et ses ordres nous ont fait tenir.

Gilou nous confiera que, jamais dans sa vie de marin, il n’avait connu une tempête aussi violente. La mer a été clémente, ne dépassant pas les cinq mètres de vagues, mais le vent nous a tous abasourdis. On évalue sa force à 10 sur l’échelle de Beaufort, avec des rafales à plus de 11 lorsque le maximum connu est de 12. Cela signifie un souffle à plus de 100 km/h, venu tout droit de l’Antarctique, si bien qu’il nous a parfois semblé que l’écume se transformait en neige avant de nous atteindre.

La nuit a été dure, mais nous nous accordons tous pour dire que malgré tout, nous sommes heureux de l’avoir vécue. Cette expérience est une des plus fortes que les hommes de la mer puissent partager, et notre équipage vient d’être soudé à travers le temps, dans les souvenirs et les récits à venir.

Notre Géraldine, quelques jours après la tempête, sous antibios

Notre Géraldine, quelques jours après la tempête, sous antibios

Ainsi sommes-nous réunis dans le cockpit, sous le soleil de Puerto Williams. Arrivés la veille après une navigation magnifique dans le canal de Beagle, nous hésitons à repartir. Le Cap Horn est là, à portée de voile, à peine une journée et un rêve dans la paume.

Quelques jours auparavant, nous avons attendu dans une baie que le vent suive les prévisions météo et soit à notre avantage pour tenter la grande traversée. L’ancre lâchée, nous jouons aux cartes et préparons un gâteau avant que ne vienne le début d’après-midi et qu’on puisse partir. Des heures avant le moment prévu, le vent tourne, monte, et même les montagnes qui nous entourent ne suffisent pas à nous protéger de la violence de ce qu’on appelle ici les williwaws, des souffles meurtriers responsables du naufrage de bien des navires à l’époque où le commerce imposait aux capitaines d’emprunter cette route.

Nous restons jusqu’au soir, ne prenant même plus la peine de consulter la météo, l’ordinateur de bord ayant par ailleurs décidé de flancher ce matin-là, comme s’il cherchait à confirmer nos mauvais pressentiments. Tortuga devient un salon de vieilles dames, la table du carré étant descendue et recouverte de coussins, les parties de cartes s’enchainant avec une dégustation de thé et de petits biscuits.

Nous sommes bien là. Et nous serons bien à Puerto Williams. Pourquoi aller affronter un climat imprévisible et hostile, simplement pour ramener un trophée qui ne nous concerne pas ?

Parce que c’est le Cap Horn, et on hésite.

 

L’un après l’autre, chacun prend le parole et explique aux autres pourquoi passer ce Cap est capital, et pourquoi il y renonce.

Géraldine commence par rappeler que c’est un prix qui ne reviendrait pas au projet du Bato A Film, mais à nous seulement. Or le danger est tel qu’on risquerait d’endommager Tortuga et de remettre ainsi en cause toute la suite de l’organisation. En tant que directrice, elle ne peut pas prendre cette décision, malgré le fait que son cœur de marin rêve d’inscrire en lui le Cap. Stéphane, vice-président de l’association, la suit dans ce raisonnement même s’il a la sensation qu’il manque là une chance de devenir Cap-hornier. Il en rit, malgré sa déception.

Gilou parle alors, et nous déclare à tous qu’il reviendra avec son navire dans deux ans pour passer une saison en Terre de Feu. Il viendra et nous prendra comme équipage, et cette fois nous passerons le Cap Horn comme le font les gens d’ici, en prenant notre temps, en respectant le climat et en restant humbles face à tout ce qu’on croit savoir sur la mer et le ciel.

Il est assis sur les filières qui protègent l’arrière de Tortuga, et étrangement j’inscris cette image en moi. Ce marin vient de dire qu’il est satisfait par notre équipage, qu’il l’aime et que ça fonctionne. Mes relations avec l’ancien chef d’atelier des Glénans n’ont pas commencées facilement, la Transatlantique ayant été pour nous assez difficile, et ce n’est que pendant cette traversée que nous avons eu le temps de nous connaître et de nous apprécier. Sa déclaration me va au cœur, d’abord parce que Gilles Masson est proche d’un mythe dans le cercle de marins que je côtoye, que sa parole est d’or, et parce qu’à nouveau je ressens cet amour qui est propre à ceux qui ont vogué ensemble, qui sont équipage comme on est frères. L’idée que cela pourrait durer m’agrandit le cœur. C’est aussi la première fois depuis que notre voyage a commencé que je réalise qu’il y aura un après Le Bato A Film, et que cet après est encore plein de possibles.

Reviendrons-nous vraiment ici, tous les cinq, pour passer le Cap ? Qui sait. Je l’espère.

A la carga ! dirait Vianney.

Le Micalvi, navire échoué devant Puerto Williams, repère des marins venus passer le Cap et rejoindre l''Antarctique

Le Micalvi, navire échoué devant Puerto Williams, repère des marins venus passer le Cap et rejoindre l »Antarctique

Celui-ci est sur le départ, et ne s’exprime pas. Il ne passera pas le Cap et ça ne lui pèse pas plus que les plumes qu’il ébouriffe d’habitude quand il faut aborder un problème ou un sujet qui fâche. Son départ et l’arrivée de Thibault, mécanicien et moniteur de voile ayant fait toute la première partie du voyage avec nous, sont aussi dans les principales raisons qui nous empêchent de larguer à nouveau les amarres. On manque de temps. Il faudrait attendre patiemment la bonne fenêtre météo, et alors Tortuga pourrait filer toutes voiles dehors, sans risque, par une petite brise et un soleil comme on en rêve.

Je reste seule à devoir parler, et je sais que Géraldine redoute un peu ce que je vais dire car, de tout l’équipage, c’est moi qui tenais le plus à cette traversée.

J’y tenais, non pas en tant que marin, mais comme écrivain. Moitessier et Coloane toujours sur mon oreiller, c’est une page que j’ai du mal à tourner, à laisser blanche. J’ai la sensation qu’il manquera une rime dans le poème géographe que je tente d’écrire, et que celui-ci va en rester bancal. Que je revienne avec Gilou dans deux ans, ce texte-là ne sera plus à faire. Ces mots sont perdus, et je n’y peux rien.

Mais ce qui me console, c’est Puerto Williams, et sa réputation de bout du monde. Ici dit-on, l’homme s’arrête. Il n’y a plus que le vide et la glace ensuite.

Et je vois bien que ce n’est pas vrai. Tout autour de nous, la vie est intense. Les marins qui arrivent au Micalvi, le bateau échoué qui sert à la fois de ponton et de capitainerie à Puerto Williams, reviennent avec des récits des terres de l’Antarctique, de passages inconnus, de criques et de forêts plus vertes et plus denses que les Alpes.

Sur cette terre ronde, il n’y a aucun vide. L’absence est un mythe qu’inventent les jaloux et les aveugles qui ne savent ni voir ni partager. Même la glace a une odeur.

Et tout est encore à raconter.

A Puerto Williams, commune du Cap Horn, bout du monde

A Puerto Williams, commune du Cap Horn, bout du monde

 

Drapeau de Puerto Madryn, rencontre entre l'Argentine et le pays de Galles

Dragon rouge

 

Nous ne débarquerons jamais à Puerto Madryn. Tortuga s’approche de la terre, et s’arrête. Tenus par une bouée, nous regardons le front de mer et la jetée de la préfecture militaire comme un mirage. Quelques mètres. Les aléas d’une marée basse nous séparent de la liberté, de l’indépendance, ces ingrédients qui font la bonne entente des équipages revenus au port. On s’organise. On attend. Notre annexe a rendu l’âme à Rio de Janeiro et il nous faut guetter les zodiacs avançant vers nous, secouer les mains et quémander un droit de passage. Ça ne dure pas longtemps et bientôt, vient le mal de terre. Ce soulagement.

Puerto Madryn est construite comme ses falaises : toute en strates. Le bord de mer, tout pour les touristes, agences de voyages et d’explorations marines, cafés, restaurants, épiceries et boutiques souvenirs. S’entassent les peluches de manchots, de baleines. Toute une faune doucereuse qui fait rêver mieux qu’un poster. On en achète trois, pour serrer dans les bras lorsque Camila sera partie et que le froid s’installera à sa place, longtemps, malgré ce soleil austral, direct et tapageur, une chaleur qui frappe sans manière et reste collée à la peau avant de se faire balayer d’un coup de vent, un coin d’ombre. Notre amie part après être restée un peu plus, au bord d’une démission, grandes hésitations, longues discussions et embrassades, en larmes. On s’écrira. On reste près de toi. Ton odeur sur nos coussins et ton rire toujours dans nos oreilles. Puerto Madryn, et maintenant un souvenir qui nous appartient.

Aux rues animées succèdent un no man land’s bétonné qui sert de terreau aux usines. Quelques grandes avenues froides, hangars, des carrefours et une église. Ensuite, comme la banlieue. Maisons identiques qui se succèdent en mauvaise figure de style, longue répétition. On traverse un instant une lithographie américaine, petits pavillons, ruelles. C’est le vrai Puerto Madryn, celui de ceux qui y vivent, pense le touriste.

N’ira pas plus loin. Alors qu’encore quelques pas, et voilà une colline. Ce qu’on croyait être une ville devient une bravade. Les bâtisses s’étendent de part en part, au-delà de la mer, au-delà du sable, et pourtant ne mangent rien.

Le paysage est intact. Désert. On ne vole rien au rien. La steppe commence à chaque poussière. Il y a ce qui est construit, et ce qui est construit tient dans une main. Puerto Madryn, blottie tout contre la mer, poussée par ce vide qui la presse, qui la tient. Une respiration dans un souffle. Début d’une fin, comme si la terre assumait sa victoire, et notre déclin.

Ici commence le vrai Sud, celui qui n’existe pas et qu’on s’invente. D’une terre ronde, la ligne d’arrivée. Nous avons le talon levé et les mains à terre. Premier pas de descente. Pente Patagonie. Et la vie qui touche au mythe.

Petit salut de sous les mers dans le port de Puerto Madryn

Petit salut de sous les mers dans le port de Puerto Madryn

Notre nouvel équipier, Vianney Roche, arrive à la nage. On s’attend toujours à voir apparaître des glaçons dans cette eau gelée mais à la place c’est un jeune homme qui en sort. Arrivé sur la plage de Puerto Madryn après deux jours de voyage, il voit Tortuga amarrée au loin et rien pour l’atteindre. Il laisse ses affaires sur le sable, enfile un t-shirt en lycra et plonge.

La préfecture nous appellera sur la VHF pour nous avertir qu’une tête blonde est sur le point de crier à l’abordage. Il les remerciera quelques jours plus tard en hurlant « A la carga ! » (« Chargez ! »), réplique d’un assaut militaire prévu dans notre nouveau court métrage, juste devant leur bâtisse, un plot de travaux en porte-voix, et bientôt le regard scotché aux chaussures par un soldat au ventre proéminent qui fera mine de nous mettre tous aux clous si on ne s’explique pas vite.

Géraldine nous sauvera de ce faux pas, mais notre rencontre avec Vianney Roche est faite. Ce Breton à frisettes nous apporte instantanément une joie et une énergie rares, quelque chose qui s’approche du courage quand on s’apprête à entreprendre une traversée difficile et que les qualités de l’équipage font la différence. Du moment où il sera à bord jusqu’à son débarquement à Puerto Williams, il s’occupera de nous, nous transmettra sa bienveillance et sa bonne humeur, proposera des solutions sans évoquer de problèmes, et continuera de nous étonner par son entrain et sa résistance au froid.

Alors que nous sommes tous emmitouflés sous nos couches de pulls, les doigts engourdis et le nez absent, il saute sur le pont en short et fait en quelques minutes ce à quoi on réfléchissait depuis une heure sans oser bouger. Voilà que Tortuga a un nouveau moteur, et qu’on avance plus vite. Et c’est un moteur qui marche au sourire.

Vianney Roche

Vianney Roche

Nous avons tout de même trouvé un moyen de ne pas faire du bateau-stop chaque matin sur le pont. Nous viennent en aide d’abord les membres du Yacht Club de la ville, qui cette fois est bien plus une association de pêcheurs et de marins passionnés qu’un cercle fermé de gros portefeuilles. L’espace mis à leur disposition sert avant tout à organiser tous les mercredis un énorme barbecue à la mode argentine autour duquel chacun raconte ses dernières prises, toujours faramineuses, toujours exceptionnelles, ainsi que les dangers mortels auxquels il a réchappé pour ramener la bête. José Luis, scientifique ayant travaillé pour le CNRS et membre directeur de l’association nationale de protection de la faune de ce parc inscrit à l’UNESCO, un homme aux cheveux gris et aux yeux plus clairs que la mer qu’il protège, nous confiera que cette grande salle de réunion est surnommée « la mentira », la salle à mensonges, tant les histoires qui s’y racontent sont remarquables.

Voilà qui me séduit. Je mange de la viande et tend l’oreille. On organise ce mercredi-là une petite projection privée suite au barbecue, et nos films défilent dans un fumet de saucisses et d’entrecôtes. Le fait que notre capitaine soit une jolie femme blonde ne passe pas inaperçu dans cette assemblée masculine, et Géraldine a toute l’attention du public. Les fourchettes posées et les braises éteintes, on parle un moment cinéma et aventure avant de se resservir une bière et de revenir aux techniques de pêches, aux dernières nouvelles.

Comme souvent, l’accueil est irréprochable. On se sent chez soi, et José Luis gagne vite le surnom d’ange gardien en remerciement de tous les coups de main qu’il nous donne, à commencer par la petite annexe à moteur qu’il nous prêtera jusqu’à notre départ, nous libérant ainsi un temps de la carapace.

La mentira

La mentira

Alors que les conversations ont repris, il se penche vers moi et me fait remarquer que les marins d’ici sont habitués à côtoyer des Français, nos compatriotes étant de loin les plus présents parmi les navigateurs s’arrêtant ici. Ce n’est pas que nous ayons un amour particulièrement prononcé pour la région, mais simplement que notre pays est le plus représenté sur les océans, de façon générale. Plus on avance, et plus je prends conscience de cette réalité. Il n’y a pas de nation au monde, si ce n’est peut-être l’Angleterre, qui ait tant démocratisé l’accès à la navigation. Partout ailleurs, partir en voilier relève bien plus du rêve que d’une vraie possibilité. On pourrait dire que ce n’est pas grave. Qu’il y a partout des sports qui sont réservés à une élite. Qu’il y a d’ailleurs bien d’autres choses à faire, et qu’il y a longtemps que l’hexagone n’est plus considéré comme un pays attaché au commerce de la pêche ni aux expéditions marines. On n’associe pas la France à une terre de marins, comme on pourrait le faire avec l’Islande, le Japon ou même l’Ecosse. Pourtant, sur ces territoires seules les gens de métier connaissent la mer, alors que chez nous n’importe qui peut apprendre à se servir d’une barque munie d’une toile, et naviguer le dimanche, pour peu qu’il y ait un coin d’eau pas trop loin.

Un cas qui, vraiment, fait exception. Et qui a une importance cruciale, car pour un peu que la barque devienne navire, et que le navire prenne le large, eh bien il y aurait une chance pour que notre matelot du dimanche devienne libre et s’avance au plus loin des limites de nos espaces. Des limites, que ni aviateur ni marcheur ne peuvent atteindre. Le voilier a son milieu propre, qui lui appartient seul. Ne pas donner la possibilité de naviguer, c’est annihiler cet espace en le rendant inaccessible. Un vol géographique qui passe inaperçu à qui n’a pas vu les eaux du Sud s’ouvrir devant lui. Car après la terre, après le Cap, reste encore l’infini.

 

En plus de l’annexe de trois places que nous prête José Luis, nous récupérons auprès d’une des participantes de notre résidence un kayak. Géraldine et Camila vont le chercher à pied, et le ramènent en ramant, longeant toute la baie de Puerto Madryn malgré les vagues, malgré le vent.

Entre l’annexe et le kayak, on commence à faire la course. Si à Rio nous arrivions devant les artistes les orteils encore humides, ici nous emportons des sacs entiers de linge propre pour nous changer, tant on se fait tremper avant de réussir à rejoindre la jetée militaire. L’annexe ne prend pas bien les vagues, et celui qui est assis devant n’a plus qu’à se rouler en boule en attendant que les trombes d’eau s’arrêtent, alors que ceux qui prennent le kayak s’assoient d’office dans les petites mares qui s’accumulent dans les creux qui servent de sièges. C’est tout de même le kayak qui gagne la course le plus souvent, les deux doubles rames étant plus efficaces et plus résistantes que le pauvre moteur, toujours au bord de l’apoplexie et parfois simplement en grève.

Toucher terre est ainsi une vraie expédition. Chaque matin on se réparti les modes de transport, plus ou moins de bonne grâce, et chacun vise comme il peut le passage autorisé sous la jetée pour rejoindre l’échelle qui est de l’autre côté. Ce n’est pas une démarche très officielle, et la préfecture nous fait la grâce de regarder ailleurs chaque fois que nous traversons. Lorsque le vent souffle, on s’accroche du regard aux larges poteaux recouverts de coquillages et de moules, et attend désespérément de pouvoir s’y abriter avant de longer les navires militaires qui y sont amarrés, et atteindre celui qui nous accueille.

On finit par l’atteindre, le bateau pilote de l’armada, et monte là plus ou moins la fleur aux dents, tentant des bonjours détendus ou des sourires contrits en fonction de la mine du soldat qui nous reçoit ce jour-là. Parfois il a un sourcil levé, la main sur la VHF avant que Géraldine ait pu lui expliquer notre situation ; souvent il nous serre la main et nous aide à remonter nos embarcations sur la sienne.

Un soir, alors que nous avons déjà escaladé le premier navire attaché au ponton pour rejoindre celui sur lequel nous laissons habituellement notre matériel, nous découvrons un vide à l’emplacement du bateau et restons hébétés, ne sachant que faire. Le gardien du bateau où nous sommes sort alors de sa cabine et ouvre ses mains en souriant un grand « tadam ! », qui nous laisse une seconde encore plus muets avant d’éclater de rire. Le bateau pilote a dû se déplacer, notre kayak et notre annexe sont un peu plus loin, rien de grave et une nouvelle visite d’un bateau de l’armée argentine cette fois presque aussi haut qu’un immeuble.

Je savoure ces moments, et ne prends une chambre d’auberge que les dernières nuits pour profiter au maximum de ces aller-retour incongrus, instants de nuits étoilées de coquillages à chaque fois qu’on passe dans la pénombre des poteaux qui soutiennent le ponton, et ouvrent ensuite sur cette zone interdite des jupes de bateaux militaires, qu’on voit d’en-dessous. Grands paquebots et petites barques. On se fera chassés une fois à cause de la venue d’un ferry, et en restera vexés.

Un quotidien

Un quotidien

L’auberge dans laquelle je finis par me rendre se nomme La casa de Tounens. Elle a été appelée comme ça par son propriétaire, un Français du nom de Vincent, en hommage à Antoine de Tounens. Presqu’inconnu en France, ce personnage fut une sorte d’aventurier excentrique du XIXème siècle, qui décida sans raison apparente que, puisqu’il n’y en avait pas, il serait roi de Patagonie. Il vint ici, à plusieurs reprises, toujours enfermé puis renvoyé chez lui avant de trouver un moyen de faire le chemin inverse, avec l’idée fixe de rassembler ceux qu’il considérait être ses sujets et de gouverner sur ces terres, les siennes.

Son existence n’a pour ainsi dire pas eu d’influence sur les peuples vivant ici, qu’ils soient indigènes ou colonisateurs. Ils se sont rencontrés, certains l’ont soutenu, la plupart ne s’en sont pas préoccupés, et il a fini par mourir en France dans sa famille, ruiné.

Le seul vrai souvenir qu’on en garde est véhiculé par les récits qu’en fait Jean Raspail, écrivain de marine reconnu et membre de la société des explorateurs français. Non seulement le romancier raconte la biographie de Tounens en l’écrivant à la première personne, mais surtout a-t-il eu cette idée de se déclarer lui-même consul de Patagonie, ouvrant ainsi une sorte de tradition étrange dans laquelle se reconnaissent certains, se proclamant Patagons sans avoir jamais traversé l’océan, regroupés en association et écrivant des revues dédiées à la région et à ses mythes.

Il y a encore aujourd’hui en France un homme qui se déclare être le descendant de Tounens et donc roi légitime de Patagonie. Si lui semble se prendre au sérieux, la plupart des membres de l’association voient toute l’histoire comme une blague de premier ordre, qui permettrait de vivre comme on ferait un grand jeu avec des enfants, toi tu es les Indiens et moi les cowboys, le roi ou qu’importe, tant que ce soit fort, tant que ce soit faux. Ainsi Vincent est-il vice-consul de Patagonie, et Vianney Patagon dans l’âme, son âme d’enfant.

J’en discute avec l’équipage, et personne ne s’offusque de la farce. J’aimerais en rire mais je ne peux m’empêcher de ressentir la violence symbolique qu’il peut y avoir à venir sur une terre qu’on ne connaît pas et dire qu’elle nous appartient, quand d’autres y sont, quand ces autres sont des visages sur des cartes postales en noir et blanc et des légendes dans des livres écrits par des colons, vrais ceux-là. Je dois manquer d’humour. L’épisode continue de m’intriguer, et il m’arrive de parcourir les textes de Raspail.

 

La seule fois où nous évoquons ce sujet avec de vrais Patagons, nous sommes attablés dans la salon de Silvina pour fêter ensemble la fin de notre résidence. Notre hôte est connue ici comme le loup blanc : épouse du directeur du Yellow Submarine, l’agence d’excursions marines la plus prisée des touristes du fait qu’il s’agit d’une embarcation semi-immersible, permettant de voir les baleines australes en-dessous de la surface de l’eau grâce à un fond vitré, Silvina tient Puerto Madryn dans sa main, car ici le tourisme est maître.

C’est une main de velour. Silvina blonde et rose, yeux clairs comme José Luis, à croire que c’est la mer qui forge les regards ici, et finit par déteindre. Elle nous proposera de garder le kayak, qui lui appartient. On essaye toutes les manières de le mettre sur le pont, espérant réussir à nier sa taille, mais il faut choisir entre accéder aux voiles et passer le Cap Horn à la rame. On le rendra la mort dans l’âme, bien décidés à garder cette idée dans un coin de notre tête au cas où on en croiserait un pouvant convenir à la tortue.

Notre repas chez Silvina est en petit comité, sans autres artistes ayant participé à la résidence. Celle-ci s’est faite avec une facilité et une rapidité déconcertantes, qui nous a littéralement pris de cours. On s’emmêle dans les dates et finit par réaliser que toutes les œuvres sont achevées, deux jours avant la fin officielle. Les artistes ont travaillé de chez eux, hormis les musiciens qui sont venus enregistrés la bande son ainsi que toute une série de bruitages trois jours de suite.

Axel et Patricia forment un couple qui sonne chaque pas en harmonie. Guitaristes, pianistes et percussionnistes, ils sont plein d’idées en ce qui concerne l’usage des sons et enregistrent ainsi des bruits de feu crépitant et des ailes de dragon survolant un champ grâce à tout un attirail d’outils de cuisine auquel je n’aurais jamais pensé. Stéphane et Vianney sont aux micros, Jérémy filme les séances de musique et complète la bibliothèque sonore en farfouillant sur les sites libres de droit. Je leur explique le fonctionnement du matériel et leur laisse la main. Je ne m’occuperai ni du son ni de la réalisation lors de cette résidence, me contentant de dessiner un jouet de manchot mécanique à l’aquarelle. J’écris, et continue mes lectures sur le grand Cap.

Je manque ainsi la visite de l’atelier de Walter, luthier de renommé national qui a gagné deux fois le concours organisé par le musée d’art contemporain de Buenos Aires dans sa catégorie. Deux de ses guitares y sont aujourd’hui exposées, et Géraldine aura l’occasion de jouer quelques notes sur une de ses œuvres.

C’est lui que Vianney enregistre hurler « A la carga ! », se mettant dans le rôle d’un général espagnol. Il ne sait pas qu’il vient de créer un leitmotiv dont l’équipage ne se lassera pas, continuant à pousser ce cri de joie à chaque fois qu’il faut hisser une voile dans les rafales, emprunter un passage non cartographié ou faire sauter un plat de nouilles dans une poêle. Notre cri de ralliement, entre nous et face à tout ce que la vie peut nous offrir. A pleines mains. A pleines bouches.

Enregistrement de Pato et Axel, avec Stéphane, Vianney et Jérémy

Enregistrement de Pato et Axel, avec Stéphane et Vianney

Participent également à notre résidence trois artistes plastiques, dont deux peintres et une dessinatrice. Nancy, Laura Maria et Vanessa viennent le premier jour créer avec nous le storyboard, et leurs miniatures suffisent à nous assurer que ce court aura une certaine qualité visuelle. Elles s’amusent à dessiner le dragon présent dans l’histoire sous toutes les coutures, et celui-ci finit par naitre en papier et épingles pour être animé directement en stop-motion.

Ce personnage est tiré de l’étendard gallois qu’on trouve à Puerto Madryn. Un dragon rouge flotte sur les bandes blanches et bleu ciel du drapeau argentin. C’est le même dragon que celui qui pare habituellement le fond vert et blanc du drapeau gallois, sauf qu’il a déménagé en Argentine, et qu’il s’y sent si bien qu’il a renoncé à ses ailes.

Son symbole est fort ici. Il l’est d’ailleurs au niveau national, car il représente une exception dans l’histoire de l’Argentine. Lorsque les Gallois arrivent dans cette région de Patagonie dans les années 1860, ils rencontrent les indigènes qui peuplent ces terres, dont l’ethnie la plus connue dans la zone de Puerto Madryn sont les Tehuelches.

Voyant dans cette rencontre l’occasion de faire du commerce, ils s’installent sur la rive et commencent à troquer des marchandises et des savoirs avec ceux qui deviennent bientôt leurs partenaires. Ont lieu des mariages mixtes. Aucune guerre n’éclate, et l’Argentine trouve ici un de ses seuls exemples de colonisation non violente et de cohabitation réussie.

La paix dure jusqu’à ce que les armées du Nord décident de conquérir les terres australes, et anéantissent tous les peuples indigènes vivant dans cette région. Les Gallois ne participent pas à ce massacre, et tentent par le biais d’une pétition de protéger leurs compagnons. Ce sera un échec, et meurent avec eux la bonne entente, improbable, inespérée.

Aujourd’hui à Puerto Madryn, une association galloise cherche à préserver cette mémoire et continue d’enseigner la langue des anciens colons, ancêtres d’une certaine tranche de la population. C’est cette institution qui nous accueillera et nous prêtera ses locaux, une petite maison de bois donnant sur une cours de gravier chauffée par le soleil. Ses murs sont placardés de textes racontant ce qu’était ce passé amical, et notre film sera également dédié à la mise en scène de cette période.

Je ne peux m’empêcher de remarquer que c’est une association galloise qui reste, et non tehuelche. Ici ce sont les étrangers qui font l’histoire, et ce depuis des siècles. D’une certaine manière, nous n’avons le choix que de les croire sur parole. Aussi nous décidons de prendre comme véridique cette version des faits, et de filmer l’amour qu’il y eut un jour entre un dragon et des hommes, amour qui mènera l’animal à se noyer dans un océan pour éteindre le feu de son désespoir et donner ainsi naissance aux baleines, plus terrestres, plus silencieuses.

Géraldine explique aux participants de la résidence le fonctionnement du stop-motion

Géraldine explique aux participants de la résidence le fonctionnement du stop-motion

Notre résidence s’achève avec une projection dans la petite maison galloise, et une exposition des œuvres réalisées. Chacun prend en photo et commente ce qu’ont fait les amis. Car maintenant, nous partons avec des souvenirs, mais eux restent avec des amitiés qui commencent. C’est aussi à ça que servent nos résidences, et j’ai espoir que depuis que nous avons traversé trois pays nous avons laissé ainsi quelques traces, quelques accolades.

Notre film participera peut-être à sauvegarder la mémoire de ce bout d’histoire. Voilà qui méritait bien quelques coups de rames et des t-shirts trempés.

 

La veille de notre départ arrive notre dernier membre d’équipage, Gilles Masson. Jérémy a débarqué et celui que nous surnommons tous Gilou reprend sa place à bord de Tortuga, ayant déjà effectué avec nous la Transatlantique entre Mindelo et Recife. Il occupera le poste de second auprès de Géraldine, étant lui-même un marin hors-pair, chef d’atelier et moniteur émérite à l’école des Glénans.

A ses côtés notre capitaine respire plus librement. Avec Stéphane, Vianney et lui, Géraldine est entourée de marins d’assez haut niveau pour larguer les amarres et tourner cette fois l’étrave de Tortuga directement vers le Sud.

Va commencer l’étape la plus difficile qu’aura à traverser le petit bouchon vert avant la Transatlantique retour.

Direction bout du monde. Et sans escale.

L'équipage de la traversée Puerto Madryn - Puerto Williams  (Charlotte (moi), Stéphane, Gilles, Géraldine et Vianney)

L’équipage de la traversée Puerto Madryn – Puerto Williams
(Charlotte (moi), Stéphane, Gilles, Géraldine et Vianney)