Charlotte

Julie apprend à se servir d'un sextant

La ligne

Nous repoussons la terre de nos mains. Tortuga, ficelée d’un bout à l’autre de cette jetée qui nous détruit, frappe le béton à chaque vague, écrasée contre les tampons destinés aux cargos. Nous nous sommes amarrés là pour faire descendre nos amies, convoyées de Sao Vicente à Santo Antão. On pensait qu’il y aurait un ponton. C’est une route de pierre pour géants, nos douze tonnes bringuebalées comme une mouche dans la tempête. Laure et Clémence s’accrochent au caoutchouc fondu de ces parebattes plats et les escaladent. Trop lent. Le bois qui protège le pont du navire éclate dans un vacarme qui nous glace les entrailles. On passe les sacs à dos par-dessus bord à toute allure et, sans avoir le temps d’embrasser nos compagnes, sans tous les mots qu’on aurait voulu dire aux amies de toujours, on libère le voilier et s’écarte du danger en jouant des paumes. Un adieu franc, terrifiant. 

Nos premiers instants en transatlantique.

Tortuga et l'océan

Tortuga et l’océan

Julie est avec nous. Nous avons voulu, Géraldine et moi, lui offrir un des plus beaux joyaux parmi nos traversées pour la remercier d’avoir suscité notre rencontre, il y a deux ans bientôt. Nous sommes là grâce à elle et nous lui rendons. C’est un cadeau que nous nous faisons également à nous-mêmes, d’emporter ce soleil, cette douceur.

Autour d’elle se crée une bulle qui nous englobe tous : Gé, moi, Gilles Masson alias Gilou, vieux loup de mer comme on fait plus, qui grimpe sur la bôme et épluche les patates douces accroupi sous la pluie. Il partage avec notre capitaine l’humour, le savoir. A trois avec Thibault, chef mécanicien embarqué depuis La Rochelle, ils mènent la barque avec assurance et rien ne nous inquiète.

Julie apprend à se servir d'un sextant

Julie apprend à se servir d’un sextant

Le temps s’étire en une seule et longue journée. La transatlantique sera la traversée la plus courte. Dix neuf jours, même pas vingt quatre heures. Un matin, une nuit. Une myriade de couchers de soleil. Et le scintillement de la mer.

Seuls quelques rares évènements nous font lever la tête du paysage commun. Debout sur le pont, notre capitaine observe la mer avec l’acuité dont elle est seule capable, repérant les navires aux teintes que prennent les bouts de nuit les plus lointains, les cargos au changement de vibrations du vent. La voir se tendre nous apporte un silence. Ce jour-là, elle crie baleine, et on a tout de même une seconde d’hésitation.

Une seconde, et nous sommes rivés au point qu’elle montre. Rien, et d’un coup, un petit cachalot noir qui sort à moitié de l’eau, se laisse retomber dans le sel et l’écume sans aucun bruit, parfait mirage, à peine une vision que déjà un souvenir. Disparu.

On rentre et se rassoit. Le travail reprend. Depuis que Julie et moi nous nous sommes habituées au roulis, au tangage, à la gîte, à la frappe, au près, au mauvais grand largue, au fichu travers, l’équipe en son entier a des horaires de bureau. Du réveil jusqu’au soir, se relayant pour les quarts et sortant par tranche de quinze minutes faire la veille sur le pont, ne faisant une vraie pause que pour le déjeuner sous le cagnard, le dîner dans le vent frais, nous travaillons au montage de nos films. Chacun son ordinateur, chacun sa mission de détourage, de coloriage, réajustage, montages son et image, animation.

Géraldine dessine un coucher de soleil aux pastels, entre deux séances de montage

Géraldine dessine un coucher de soleil aux pastels, entre deux séances de montage

Julie plaque son dos dans des coussins, jambes tendues, la main crispée sur la souris et l’autre prête à rattraper l’ordinateur au cas d’un mauvais coup de gîte. Je reste à côté, jambes en lotus, essayant de respirer et de me concentrer sur l’écran pour oublier le roulis. Ça ne fonctionne pas. Nous avons commencé au grand largue, paisible, et nous finirons au travers, vivable. Entre les deux, il y a plus d’une semaine de près, Tortuga le nez vers le vent, toutes voiles tendues et la cabine avant qui devient un sautoir où on se retrouve en apesanteur avant de s’écraser lamentablement sur la bannette, si ce n’est sur le copain d’à côté.

Julie et moi, on prend la fuite. On dort dans le carré. Gilou nous traitera de petites natures en allant s’y installer, puis reviendra en disant que même en marin aguerri, il a rarement été aussi secoué. Il y reste quand même, et nous permet de nous reposer au cœur du bateau, battement le plus stable, le plus maitrisé. Ça nous sauve en partie, mais le manque de sommeil et la chaleur atroce qui a envahi l’habitacle depuis que la mer est trop forte pour qu’on puisse ouvrir les hublots a raison de ma santé. Julie tient le coup, quand je commence à vomir tous les jours et à m’affaiblir. Bientôt je n’arriverai plus à manger, passant plus d’une heure à chaque repas à me débattre avec un fond de bol. Mes habits se détendent, et Géraldine commence à compter les jours jusqu’à notre arrivée.

Géraldine fait de la guitare pendant que Hercule le Régul' barre à notre place

Géraldine fait de la guitare pendant que Hercule le Régul’ barre à notre place

Cette découverte intensifie encore mon dégoût de la pêche. Chaque soir au crépuscule, nous lançons sur plusieurs dizaines de mètres une ligne fine accrochée avec une pince à linge sur le pont. Si la pince se détache, c’est que quelque chose vient de tendre la ligne. En dix neuf jours de mer, nous attraperons ainsi plusieurs dorades, un thon et même un barracuda, qui nous vaudra de chanter du Claude François pendant toute une journée.

C’est le thon qui a raison de mon pragmatisme. Gilou le ramène dans le cockpit en le soulevant par le crochet qu’il a dans la gueule. Une lame au-dessus des yeux, et il s’éteint. Sa peau change de couleur. Le vert et bleu fondent en un gris pâle. Julie reste un moment assise sur le côté, immobile, avant de rentrer dans l’habitacle. Il y a du sang jusque sur les filières, projeté par les mouvements brusques de l’animal qui essaye, même la tête tranchée, de se dégager.

Ouvert en deux, la vie ne le quitte pas encore. Aidée par Gilou, je tire un filet blanc de son ventre, et sens entre mes doigts ses veines frémir, le sang frapper dans un rythme régulier et sûr la chaire qu’il n’irrigue plus. A côté de moi, Géraldine a retiré le cœur et le tient posé dans sa paume. Il bat. Rouge, minuscule. Vif. « J’ai le cœur sur le main » dit-elle peut-être en riant. La peur et la honte me font rentrer dans une lenteur bizarre. Suivant la voix de Gilou, je prends le couteau de chasse et commence à détacher la viande des arêtes, malgré les tressautements. Il faut glisser les doigts entre la chaire et la peau pour la détacher, la lame coupe trop net. Cette sensation de déshabiller un mort. De pénétrer, ongles en avant, dans une intimité profonde et sacrée. Ça me vaudra des rêves noirs, jusqu’à ce qu’on touche terre et que la pêche ne soit plus obligée.

Comme les autres, je mangerai ces animaux avec délice. La fraicheur est un luxe au milieu du désert. On cuisine leur viande matin, midi et soir. Puis on remet la ligne.

Un soleil

Crépuscule

La ligne.

On sait que ça va arriver ce matin-là. Réveillés aux aurores par notre propre excitation. Plus qu’une petite heure. Géraldine et Thibault font des messes basses, Gilou, Julie et moi restons à distance pour ne rien deviner d’avance. Plus que quelques miles. On la voit se rapprocher à l’écran. Bientôt Tortuga va piquer du nez et voguer à l’envers.

On sort un seau et le plonge dans l’eau, voir si le goût change entre deux hémisphères. Elle n’existait pas, avant, cette ligne. Un nom seulement. Un caprice de géographe. Je la traçais sur mes cahiers d’écolière sans savoir à quoi elle servait. Je ne pensais pas qu’un jour je la passerai à 5 nœuds, dans les bras de ma capitaine, émue aux larmes d’une cérémonie qui se termine sur un discours et des embrassades de l’équipage.

Ça restera secret, ce qui s’est fait et dit là. Une striure sur notre bulle, qui ne l’éclate pas mais la ressert. Voilà que les jours passent. L’Equateur est notre nouveau repère, et le Brésil est tout prêt. On se met à guetter. Une lueur ou un son, une odeur. Comme les eucalyptus qui nous avaient envahis à notre approche de l’Espagne.

Une nuit enfin, on croit percevoir un feu rougeoyant au loin. Peut-être est-ce un nuage. Sur le livre de bord, à chaque changement de quart, on crie TERRE ! en papier faute de pouvoir le hurler et réveiller les autres.

Puis le matin vient.

Récife.

Berges de Récife

Berges de Récife

 

A bord de Tortuga, un équipage franco-cap-verdier
(De gauche à droite: Charlotte, Hermès, Myriam et Antonio Cruz (directeur du Centre culturel), Bob Lima, Albertino, Géraldine, Julie, Irlando Ferreira, Thibault, Clémence et Laure)

Mindelo

Julie a tout organisé. La participation des artistes cap-verdiens, le lieu de la projection du court métrage de La Rochelle, celui qui va accueillir la résidence. Géraldine et moi arrivons pour la première fois déboussolées. Quelqu’un a tout pris en charge pour nous, vite et bien, et étrangement cela efface définitivement le mal que nous causait encore notre mésaventure sud-américaine. Un instant, et nous reprenons pied. Grâce à notre équipe sur place, et parce que l’accueil qu’on reçoit à Mindelo nous fait rentrer dans un pot de crème.

L’amitié arrive en fin de journée. Bob, Hermès et Albertino colorent notre brochette blancharde de différentes teintes de brun. On s’épie du coin des yeux, très noirs, et sourit. Bob a des dreads mêlées de fils d’or qui lui tombent jusqu’aux hanches. Il fait mine de ne pas trop s’intéresser au début, de protester. Qu’on s’apprivoise. Hermès est déjà là, présent, attentif. Il nous faudra plusieurs heures avant de deviner qu’il parle assez bien français pour qu’on ne soit pas obligé de s’adresser toujours à Bob. Une timidité discrète qui s’apaisera sans se dissiper, de ces gens qui marchent naturellement avec précaution.

Albertino, statue taillée dans la douceur, tendre et immuable, immense, lit le scénario en portugais au bout de la table. Nous sommes au Centre Culturel de Mindelo, ancien dépôt des douanes devenu espace ouvert, une cour aux portes larges où tout le monde peut passer, s’asseoir. Un lieu qui nous ressemble et qu’on adopte de suite. Quelques tableaux accrochés au mur, autour d’une sculpture d’un rhinocéros en fils de fer, aérien, incongru. Nous travaillons dans une petite salle tout en longueur. Je commence à filmer et me débat avec le soleil qui pénètre des deux côtés.

Hermès, debout à gauche, et Bob, assis, participent à une discussion animée sur la première version du storyboard, dessiné collectivement par les artistes

Hermès, debout à gauche, et Bob, assis, participent à une discussion animée sur la première version du storyboard, dessiné collectivement par les artistes

Notre film raconte l’histoire du Capitaine Ambrosio, un simple menuisier qui a mené le peuple à la révolte lors d’une des pires famines qu’est connue l’île de Sao Vicente dans les années 30. Il vivait dans le quartier de Ribeira Bote, un lieu populaire que notre équipe s’en va visiter la vieille de la résidence, au cas où il aurait laissé quelques traces de pas ou une patate.

Laure, Clémence, Charlotte et Julie sont venues de France pour raconter une histoire qu’elles ne connaissent pas, qui, diraient d’autres, ne les concernent pas. Ça étonne les Cap-verdiens. Il y a un temps à montrer patte blanche, qui est pour moi celui du premier miracle de cinéma. Le récit est à tout le monde. Penchées sur la table, elles peignent et crayonnent pendant que Bob lit un chapitre dédié au héros national, jambes croisées. J’enregistre les sons, de sa voix, de ses mains, ses pieds sur le tamarin d’un jardin en ruines. Les chiens des chemins et le bruit de la mer sur le sable. Le vent, omniprésent, premier personnage. Les cheveux de Laure sur ses épaules, et le rire de Clémence. L’importance du son se voit à l’image.

L’Alliance Française nous prête l’espace de son café pour organiser notre toute première projection. Lorsque nous avons mis pieds à terre, nous avons découverts à la marina une affiche de notre événement, et ça continue de nous laisser coi. Orange et bleue, elle s’est répandue dans la ville et nous découvrons notre premier public. Des amis surtout, des familles, françaises et franco-cap-verdiennes, des locaux. Qui, là, est étranger ? On n’y pense pas. La frontière est ce qu’est la nuit au jour, et le cinéma notre lumière. On se croise devant un écran.

A l'Alliance Française, première projection publique du Bato A Film. (De gauche à droite: Bernard, Laure, Clémence, Géraldine, Thibault, Julie)

A l’Alliance Française, première projection publique du Bato A Film.
(De gauche à droite: Bernard, Laure, Clémence, Géraldine, Thibault, Julie)

Rencontre doublée par la mer. Géraldine détache une Tortuga remplie d’invités. Légère. Un tour de deux heures dans la baie, comme une signature. C’est un départ plein de rires qui fait miroir à celui, définitif, qui arrivera ensuite. Echange d’équipage. Echange d’embrassade. A bientôt et à jamais, le sel déjà sur les joues et le grand large. On emporte un film dans nos valises. Le montage commence et Bandeira Preta nait en transatlantique, entre deux continents.

L’océan et les images.

La lumière.

A bord de Tortuga, un équipage franco-cap-verdien

A bord de Tortuga, un équipage franco-cap-verdien

 

 

 

Le Cap Vert

Visages

Elle m’a demandé de lui ramener des visages. Je me suis dit, rien de plus dur. Filmer l’autre. Allongée sur ma couchette, je regarde Sans soleil les mains en l’air, l’écran au-dessus du menton pour adoucir les vagues. Chris Marker monte en images un aller-retour ridiculement sublime entre le Japon et le Cap Vert. Les îles. Les nuances. Les mots.

C’est sur les marchés de Bissau et du Cap-Vert que j’ai retrouvé l’égalité du regard, et cette suite de figures si proches du rituel de la séduction : je la vois – elle m’a vu – elle sait que je la vois – elle m’offre son regard, mais juste à l’angle où il est encore possible de faire comme s’il ne s’adressait pas à moi – et pour finir le vrai regard, tout droit, qui a duré 1/25 de seconde, le temps d’une image.

J’avance dans les rues de Tarrafal avec ce commentaire. Géraldine me sert de point d’accroche, une ligne directrice blonde et mouvante. Je la filme découvrir un village de São Nicolau, la première île sur laquelle nous faisons escale dans l’archipel cap-verdien. Nous avons d’abord longé Porto Velho, avant de devoir renoncer à s’amarrer faute d’espace de mouillage entre les barques de pêcheurs et le vent qui fait rage. S’approcher si près de la terre pour s’en éloigner, j’ai le cœur en vrac. La traversée a été longue, parfois mauvaise. Géraldine roulée en boule dans mes bras à la pointe de Tortuga, cette bannette triangulaire qui résume l’espace vital. On a le blues. On se remet de notre rupture chilienne, comme l’effondrement d’un mât. Voilà la tortue qui avance brinquebalante avec quelques pansements mis à la va-vite, pas assez de temps pour comprendre, digérer et s’y remettre. On voudrait avoir contact avec la terre ; on se réfugie dans le silence volé au sol. La mer est encore ce qui brise la continuité des ondes, mieux que l’espace, mieux que la roche. Une bulle où résonne l’écume.

 

Porto Velho, depuis la mer

Porto Velho, depuis la mer

 

Un poisson saute sur le pont, toutes ailes dehors, et frétille jusqu’à s’assommer sur le bois. On le saisit et l’enfonce dans un trou du cockpit, retour à l’oxygène par tuyau d’acier. Quelques écailles séchées et le contact chaud d’une main sur le ventre. On désespère de ne pas réussir à pêcher, et remet à la mer tout ce qui vient s’abandonner à nous. Il suffit de dix mètres solides pour tuer : nous pensions passer inaperçus, la mer nous rappelle sans cesse qu’elle nous voit, qu’elle nous sent. Nous frétillons sur un pont immense avec la peur qu’on vienne nous ramasser et nous rejeter à notre terre, tout fracas et bruits lourds. Les vrais intrus. L’abandon, réciproque.

Il nous faudra bien une semaine pour lâcher à nouveau prise et admettre que nous sommes en mer. Je refuse de regarder dehors. Me concentre sur Marker, Haneke, Godard, Villeneuve. L’eau devient un pincement, le sel une brulure pour les nerfs plus que pour la peau. On passe nos mains sur nos joues et en détache des nuages blanchâtres. Nos voiles nous ressemblent, brunies quant à elles par le sable du Sahara que le ciel transporte depuis les côtes d’Afrique. Les premiers jours, tout est jaune. La lumière aplanie le tableau en un lavis uniforme qui change jusqu’aux nuances des flots. On s’enroule dans des tissus pour se protéger du soleil et des tempêtes de sable chaud que le vent ramène. Nomades des mers, je ne l’aurais jamais cru. Et cette nostalgie de voir la terre couvrir les toiles sans pouvoir marcher dessus.

C’est pour moi le moment le plus difficile de notre voyage depuis que nous sommes partis, je commencerai à me remettre quand Géraldine viendra s’allonger à mes côtés et partagera avec moi sa propre envie de retrouver vite le sol. J’équilibre, mon blues et le sien, en entraide. On se tire, vers le haut seulement.

Avec nous aussi, Ber, un Belge rencontré à Paimpol et embarqué aux Canaries. C’est un rire farceur qui décompresse nos tensions, touche dans le mille ce qu’on préfèrerait taire et met au soleil ce qui aurait pu rester dans l’ombre. Ça fond. Ça s’améliore. Une semaine et soudain, une journée de bonheur, lumineuse, simple. On affale les voiles et nage par 5000 mètres de fond, tout autour de Tortuga, entre le rien et un petit parebatte qui fait repère. On danse. Se raconte.

Bientôt arrivés, prendre encore ce temps-là est un luxe subtil. Repousser de quelques heures ce qu’on souhaitait hardiment, pour frémir. Le corps perdu depuis longtemps entre l’acier, le bois et le liquide est malmené entre ces changements de temps, d’espérances. C’est tout ce que ça veut dire, naviguer. Je ne soupçonnais pas l’étendue de la mer avant d’y être enfermée. L’apprentissage est permanent, intense. L’absence de fond, d’abord intérieure.

 

Paysage

Paysage

 

Nous ne passons qu’une journée à Tarrafal. Quelques heures en miroir d’Isla Graciosa : un coin de paysage en bordure des cartes pour faire palier entre nous et la civilisation. J’ai aimé cet endroit. C’est dans ce décor étrange, aride, que j’arrive à prendre en main la caméra et tourner les premières images du voyage de Géraldine au Cap Vert. De nouveau, chaque rue se termine par un bout du monde, monts ou volcans secs, océan. On slalome entre les bâtisses et ce labyrinthe de poche nous rejette toujours sur une ouverture grandiose, improbable. Tout se construit et on se demande déjà qui vit là. Des visages émergent, se laissent photographier. Je pense à Pat, tente de régler le son que le vent détruit.

Pat, pour Patricia Bastit, enseignante de cinéma au lycée Mistral, Avignon. Je ne l’ai jamais rencontrée mais c’est ma principale correspondante depuis nos premiers échanges, en février dernier. Nous avions cherché à joindre des professeurs de collèges et de lycées pour faire participer des classes au projet. Les réponses étaient venues, plus ou moins enthousiastes, plus ou moins précises, et parmi elles le feu des longs messages de Pat, striés d’idées, d’envies, de questions, de possibles. Je me suis appropriée cette source de rêve-là et ai commencé avec elle une discussion qui dure encore, sur le film, le voyage, le partage, le montage technique et l’étalonnage des lumières. Tout y passe et au travers du méli-mélo des lignes, un film se construit, sûrement moyen métrage, sûrement bordélique et subtil, parfaitement agencé, parfaitement libre. On espère. On travaille. Je prends des rushs brutes et les répertorie, les mets sous le coude pour la rentrée de septembre, la rencontre avec ses nouveaux élèves, nos collègues. Je voyage et je filme ; ils reçoivent et montent. Se filment aussi : qu’on puisse voir l’échange, la mise au commun d’un ressenti, toi ici et moi là-bas, ça touche ça blesse, ça s’en bat lesc ou regrette. Est-ce que tu vois ce que je vois. La plage, le lycée. La mer et les cours de fin de semaine. Je demande à Pat si ça ne va pas choquer, l’aventure sujet tabou de ceux qui restent à terre, petits parisiens en partance mis en boite par des ados de zep et de province. Elle me répond que tant que ce n’est pas seins nus, tout est possible. J’en reste muette, out la nudité et on avance. J’ai hâte de les rencontrer, de les voir, leurs visages à eux et ceux qu’ensemble, de loin en loin, on va filmer. Un film sur l’aventure et son partage, sur la réception et la fabrication des images. En somme.

 

Pat au festival d'Avignon, selon Google

Pat au festival d’Avignon, selon Google

 

Donc je filme. Géraldine avance sur ce petit fragment de continent sans prêter attention à l’œil de mon objectif, tournée vers ceux qui l’arrêtent et lui demandent son nom, un sourire. La caméra me permet de disparaître. On me regarde de loin sans oser trop s’approcher, sauf ceux qui s’en foutent, sauf les gamins qui y collent leur pif. Je ne connais pas Chris Marker, mais je m’attends à voir son chat jaune apparaître sur un coin de trottoir, Guillaume en Egypte prélassé en Afrique. Une certaine joie. L’image raconte plus vite et moins précisément que les mots. Le cadrage vaut métaphore. Un nouveau langage. Adieu au langage, dirait Godard. Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité. Il commence son film comme ça le vieux. Il a bien raison. Et c’est un sacré refuge.