Charlotte

Carnaval

Carnaval

Arica. Partagée entre sa rive marine et ses dunes de sable, une vraie ville du désert, ville des déserts. Y souffle une certaine joie. Peut-être est-ce le chant qui s’y tient lors de notre passage, peut-être est-ce un refrain naturel, habituel. Nous ne la connaîtrons qu’heureuse, pleine de musiques et de danses. Les parades célébrant La Fuerza del Sol durent trois jours pleins, débutant chaque après-midi pour ne prendre fin que le lendemain, bien après l’aube. Aux artistes chiliens se sont joints des groupes venus du Pérou, de la Bolivie et du Brésil, ainsi que de plusieurs communautés indigènes. Chacun ses pas, chacun ses symboles. Ce carnaval est si hétéroclyte qu’Arica a vu naître des ligues nationalistes dénonçant le manque de patriotisme de la manifestation, conçue en ribambelle de couleurs et de tons plutôt qu’en étendard. Qu’importe, la fête bat son plein. Visages venus du Nord des frontières, de l’Est des montagnes. On apprend à reconnaître les formes des robes, le rythme des danses. On s’habitue à l’omniprésence de ce qui brille, éclate, éclabousse de splendeur. Les masques d’or le jour, les costumes luminescents la nuit. Pas une heure sans lumière.

Autour des rues où se déroule le défilé, parcs et trottoirs accueillent les musiciens et les danseurs qui se préparent ou se reposent. C’est un spectacle étrange, tout ce monde tout en costume, allongés sur la pelouse ou pendus au téléphone malgré les jupes de velour trop chaudes, les nattes à pompons trop lourds, les souliers trop hauts. On ne saurait pas qu’il y a carnaval, on se croirait dans une cité fantomatique aux habitants bien coquets. Les coulisses d’un film, sur un chantier d’Hollywood, plus de figurants que de spectateurs et la sensation de faire tache en jean et t-shirt.

Pris par l’excitation, Jérémy, Julia et moi achetons des perruques et des fanfreluches pour mieux se mêler à la fête. Jérémy se coiffe d’un petit chapeau de clown, moi d’une chevelure rose. Julia choisie une perruque blanche à mèches bleues qui lui donne un air d’ange évanescent, le visage fin et les yeux sombres, profonds. Alors qu’elle passe devant la glace d’un restaurant, penchée vers son reflet comme sur une inconnue, Jérémy se détourne un instant de la scène extérieure et la photographie. Sous le charme, nous marchons près d’elle en ne remarquant pas tout de suite que nous sommes les seuls à être déguisés dans ces rues. Le carnaval sud-américain n’est pas un mardi gras et nous voilà soudain ridicules, pris dans nos clichés européens de ce que doit être une fête, alors qu’ici le costume est un art qui se fabrique d’une année pour l’autre, et ne s’improvise pas au détour d’un mauvais magasin.

Carnaval

Carnaval

On continue néanmoins d’avancer, ne choquant manifestement personne. On suit quelques temps les premiers groupes de danseurs, avant de commencer à faire des allers-retours à la capitainerie, chacun retirant tour à tour ses artefacts pour pouvoir se présenter décemment aux gardiens. Tortuga devrait arriver dans l’heure, on reste dans l’avenue en bord de mer pour guetter le passage du petit voilier entre les gros navires de pêche et ceux de l’armée. Bientôt vont émerger de cette étendue-là nos amis Olivier, Ségolène, Lorraine et Charline, menés à bon port par notre capitaine.

Alors que nous commençons à désespérer, l’heure s’étant transformer en attente indéterminée, ils apparaissent enfin. Ils ont l’air frais et ravis, malgré le décalage qu’il y a entre leur humeur marine et la folie joyeuse qui a déjà pris sur ce pan terrestre. Pas marins et lourds, incertains, sur un sol ferme qui vibre déjà de sons et de danses. La transition est dure. On essaye de ne pas les accabler de questions et d’embrassades, malgré notre plaisir de les retrouver.

Après nos premiers échanges, ils m’informent que Géraldine est déjà en train de faire les démarches administratives auprès des autorités maritimes. Je rentre dans l’institution avec ma perruque, et elle met quelques secondes à me reconnaitre. Je voudrais la prendre dans mes bras mais je me rends compte que ses yeux sont rougis, que sa voix tremble légèrement. Elle me sourit et se penche à nouveau sur le document qu’elle est en train de remplir, écrivant d’une main alors que l’autre reste posée sur la table, toute enrubannée, un pansement plaqué le long du pouce. “J’ai voulu arrêter un peu trop vite l’éolienne…”

La coupure est propre et les soins apportés par l’armée à son arrivée lui éviteront un passage par l’hôpital. Incapable de bouger les doigts pendant quelques temps, elle pourra néanmoins reprendre la mer sans avoir à se préoccuper de points de suture ni d’agrafes. La douleur et le choc de la blessure l’ont tout de même atteinte et je sais qu’elle s’en veut, une erreur aussi basique que mettre les doigts dans une hélice n’est pas digne de ma chef de bord. A la façon dont elle se tient, je la vois exprimer une certaine lassitude, une fatigue qui ne vient pas de sa dernière traversée ni de son équipage, mais de la sévérité de la mer elle-même, et l’intensité du voyage. Toujours en route, toujours en charge de nouveaux venus, artistes ou coéquipiers, accaparée par les réparations du navire et la préparation des étapes, rares sont les moments que notre capitaine passe seule avec elle-même, pour elle-même. Cette fois encore, Tortuga n’a pas pu s’amarrer à un ponton, Géraldine et son équipage se retrouvent à faire des aller-retours avec une navette, disponible seulement une fois le matin, une fois le soir. Toute une logistique à suivre, et aucun confort. Il n’y a ni douche ni salle de repos à leur disposition; on les  emmène quémander l’accès aux salles de bain de notre auberge, faisant les yeux doux à la tenancière pour cinq jeunes marins qui viennent de toucher terre.

Ils sont accueillis et l’atmosphère se détend, chacun va pouvoir profiter de l’eau chaude et se reposer un moment, donner des nouvelles à leur famille, boire une bière ou un jus frais; bref, reprendre doucement pied dans ce monde qui a continué à tourner sans eux, à une autre vitesse, à une autre échelle. Comme attendu, leur traversée s’est très bien déroulée. Tous ont trouvé leur place et ont su saisir dans l’horizon ce qu’il avait à offrir. On me rapporte les débats fréquents, menés avec simplicité et respect des prises de parole de chacun, qui ont occupé les journées de ce groupe épris de grandes idées et de discussions. On me raconte aussi les fous rires, et le seul moment d’inquiétude lorsqu’un filet de pêcheur s’est retrouvé pris dans le safran du bateau alors que l’équipage se prenait en photo sur le pont. Déjà en maillot de bain, Géraldine est descendue dans l’eau froide et a libéré la tortue en tirant sur le cordage de la pointe des pieds, elle-même agrippée à la jupe du navire. Tortuga a pu reprendre sa route sous l’oeil suspicieux du pêcheur navigant un peu plus loin, et a rejoint la côte avec seulement un jour de retard malgré le peu de vent rencontré.

 

Assis ensemble dans cette auberge, nous faisons le point sur l’organisation de notre résidence à Arica. Le lieu est réservé, notre association étant accueillie par le centre culturel principal de la ville hybride, en bord de mer, un pied dans le désert, une salle de travail disponible et un écran pour projection. Ce qui manque, ce sont des participants locaux. Stéphane, en charge de la préparation de cette résidence, est parti voyager et n’a pas trouvé le temps ni les moyens de contacter suffisamment d’artistes pour que notre prochain film ne soit pas franco-français. Une telle perspective ne nous enthousiasme pas, mais il est trop tard maintenant pour rattraper le coup et j’en veux à cet ami de ne pas avoir su mieux déléguer ses missions pour qu’on puisse se répartir les demandes auprès des centres culturels et des écoles d’art. C’est un raté qui n’avait pas lieu d’être, mais qui tombe néanmoins à pic car l’annulation de notre résidence permettrait à Géraldine de prendre du repos et de vérifier l’état de Tortuga. Son moteur a recommencé à faire des siennes, s’arrêtant net à l’approche du port et laissant le navire à la dérive plusieurs minutes avant que Géraldine, au téléphone en urgence avec Gilou, parvienne à le remettre d’aplomb et à redémarrer.

Ainsi nous en arrivons à prendre la décision difficile d’annuler notre atelier artistique, sûrs que ça nous permettra d’être mieux préparés pour les suivants. Arica disparait de la carte de nos oeuvres filmiques. On se réconforte avec l’idée de pouvoir profiter pleinement du carnaval et, d’un pas certes déçu, mais enjoué, nous sortons fêter nos retrouvailles dans les rues illuminées de la ville-frontière.

 

Mes compagnons se frayent un chemin dans la foule. Ils se sont répartis en petits groupes, par affinité, par sujet de discussion. Chacun jette un coup d’oeil derrière, devant lui, voir où en sont les autres. Alors que la parade défile, cet équipage se délite, redevient un groupe d’amis en voyage, en vacances, terriens obligés de dormir encore quelques temps au bruit de la houle, en souvenir.

Je vois Julia et Jérémy qui marchent l’un derrière l’autre, les cheveux blancs ébouriffés par le vent, le chapeau de clown tenu d’une main. A quelques mètres d’eux, sur la chaussée transformée en scène, une compagnie péruvienne danse ce qu’on appelle le tinku, nom qui signifie littéralement “le lieu où toutes les différences sont une rencontre”. Les bras en arrière, le corps penché en avant, les danseurs piétinent au rythme des tambours avant de se mettre à tourner tous ensemble, dans un même mouvement, leur affrontement devenant une harmonie de gestes, de sons clamés en coeur à chaque changement de place. Une paix.

Au-dessus de leurs têtes flotte le drapeau de la nation chilienne, immense, planté sur la colline où s’est jouée la dernière bataille de la région lors de la Guerre du Pacifique, au mois de juin 1880. Le Pérou s’étendait alors jusqu’au Nord de Tocopilla, la cité de Jodorowsky étant à cette époque bolivienne, de même que la portion du désert d’Atacama situé entre cette ville et le Nord de Santiago. Le Chili beaucoup plus court. Pour la Bolivie, le désert constituait son accès à la mer. S’y trouvaient les mines de Calama, et ce qui n’était encore que le petit village de San Pedro. Ce n’est qu’après cette guerre que le territoire bolivien s’est vu confiné entre l’Amazonie et le désert de Yuni, un bout du lac sacré Titicaca et la frontière argentino-brésilienne. Le Pérou a également vu son bras de côte se faire raccourcir jusqu’au coude, la ville de Tacna, en face d’Arica, devenant sa frontière, proche et pourtant séparée du désert d’Atacama. Le pan de terre aride, entre cette frontière nouvelle et la ville péruvienne la plus proche, ne portera plus de nom connu. Le Chili a mangé et l’argent des mines, et la réputation. Ça lui vaudra d’être attaqué en justice par la Bolivie, crevée de haine de ne plus avoir de voie vers l’océan, et d’être toujours en procès à l’heure actuelle, le tribunal international jugeant la requête de son ancien ennemi “recevable”.

Et pourtant. Les voilà qui dansent ensemble, chiliens et boliviens, péruviens et brésiliens. Dans ce lieu où toutes les différences sont une rencontre…

Anciennes frontières

Anciennes frontières

A les regarder faire, le visage magnifique de Julia aspiré par la musique, je me dis que malgré nos soucis il n’est pas possible de ne rien filmer ici. Une ville si visuelle, tenue en tenaille entre deux infinis alors que le carnaval explose, résonne sur l’horizon de sable, de sel. Une histoire si forte, qui réunie soudain malgré eux les trois pays frontaliers, et les nouent dans des pas de danses.

Le soir de ce premier jour de fête, je m’asseois avec Jérémy et Julia un peu à l’écart du groupe, et leur fait part de mon envie de raconter quelques minutes d’Arica. Ce qu’on peut faire, caméra à la main, en seulement trois jours. Jérémy, mieux renseigné que nous sur le passé historique de la ville, nous mentionne immédiatement l’épisode de la bataille du mois de juin 1880, et je commence à réfléchir à une narration fictive qui comprendrait à la fois ce passé guerrier et les festivités actuelles.

Mes camarades ne me suivent pas tout de suite, ils penchent plutôt pour un documentaire pur qui permettrait d’interviewer les participants au défilé et de raconter à travers eux les musiques, les volontés d’entente, ce que représente encore cette ville dans leur imaginaire. Il me semble que c’est un projet à trop grande échelle, et qui aurait du mal à s’imbriquer dans la série des contes du Bato A Film. Pour moi il s’agit avant tout de donner une place à ce lieu dans la constellation de nos films officiels et de nos étapes, en le racontant à travers la magie d’un récit qui soit en rapport avec son patrimoine, sa géographie. Qu’Arica retrouve sa place dans notre carte cinéphile.

Véridique ou non, on tisse un lien entre les souffrances de la Guerre du Pacifique et l’allégresse de ces trois jours de fête. Alors que les journaux étrangers titrent “retour douloureux de la Bolivie à Arica pour le carnaval” et que les ligues nationalistes de la ville enragent, La fuerza del Sol donne un exemple de vie et de convivialité qui rabaisse haines et rancoeurs à l’état d’ombres muettes. Le carnaval acquiert une intensité, une portée symbolique qui surpasse par la musique et la joie les inimitiés issues d’un conflit territorial datant de plus d’un siècle.

On se saisit de ces histoires, passées et présentes, et met en place un parallèle qui me donne une excuse pour filmer le regard de Julia. Notre scénario, écrit d’une traite autour d’un café, fait de notre ange la protagoniste. On la renomme BB, appuyant le côté très américain de cette beauté blanche, et l’utilise comme point d’accroche narratif, son parcours dans la géographie de la ville-déserts racontant une histoire guerrière, tout en douceur. Composé en tryptique, le court métrage montre ainsi la préparation de la guerre, le jour de la bataille et le lendemain de la victoire et de la défaite, uniquement avec des images du carnaval, utilisé comme métaphore mais surtout comme ouverture. Danses et musiques deviennent scènes de combat, l’essayage des costumes une préparation à la prise d’armes. Le passé sert à souligner le présent. Une victoire ancienne, à faire naître un lieu qui transcende les frontières. Une rencontre, pour ce qui aurait pu rester un différent.

Une des traditions principales de la manifestation est d’asperger des pieds à la tête les participants déguisés en arlequin avec de la neige artificielle. ça donne lieu à des scènes incongrues, où des enfants de dix ans se font attaquer par de plus grands, armés de bombones de mousse; où des adultes se font cernés par des gambins qui les poursuivent en hurlant. On jette Julia dans cette guerre blanche, et c’est ma caméra qui manque d’en ressortir vaincue, un des arlequins l’ayant littéralement recouverte de neige chimique alors que je filmais le combat. Un vrai carnage.

Deux jolis arlequins

Deux jolis arlequins

Jérémy au son et moi à l’image, on se démène pour capturer des instants du festival sans faire piquer nos micros avec les fanfares et le bruit constant du vent (presque impossible, on devra redoubler quasiment toutes les scènes), filmer sans que le point ne se perde à chaque changement de rythme, la mise au point placée au plus près des danseurs et les mains crispées sur l’objectif pour tenter de suivre le déplacement des groupes. Une vraie épreuve, qui met à mal notre côté amateur et nous demande d’être le plus prêt, le plus efficace possible. Chaque danse n’a lieu qu’une fois. La lumière change à vue d’oeil alors que le soleil passe du sable à la mer. Il faut aller vite, réussir à cadrer en quelques secondes et mettre en marche les micros en phase avec la caméra, alors que là où l’image est bonne n’est pas forcément là où la musique est la meilleure.

Un casse-tête qui nous ravit, Julia jouant pour la première fois l’actrice et apprenant par la même occasion à faire des prises de son, Jérémy dans son élément de mélomane et moi pour la première fois à l’image d’un film pensé entièrement en prises de vue réelles, sans animation. Géraldine a été claire sur ce point-là, et le reste de l’équipage aussi. La finition du court métrage de Valparaiso passe en priorité sur une oeuvre faite hors résidence, et si nous tenons à filmer quand même Arica, malgré l’absence d’artistes locaux, malgré la rapidité nécessaire de nos choix et l’aspect totalement improvisé de notre scénario et de notre tournage, il n’y aura pas d’aide de la part du reste de l’équipe, occupée à organiser la suite et à réparer le moteur de Tortuga.

Au lieu de prendre ces conditions avec malaise, notre petit trio en fait un défi supplémentaire. Ça tourne entre nous, après nos premières discussions de décapage nous nous sommes parfaitement accordés sur ce que nous voulions dire de cette ville, et comment. Julia et Jérémy m’ont laissée le rôle de réalisatrice et on parvient à s’aiguiller, chacun à notre façon, sur ce qui nous semble le plus adéquat, le plus en accord avec notre idée de départ. Je crois qu’on parvient à se sentir libre dans ce travail, et que malgré l’étrangeté d’un scénario un peu rocambolesque, nous en sommes satisfaits. Nous avons caméra et micros en main, et rien que ce plaisir vaut le temps d’un bon cadrage, une prise dix fois recommencée, un montage fait, défait et refait jusqu’à ce qu’enfin un sens émane de l’enchaînement des plans.

Pour la première fois depuis Buenos Aires, je retrouve le bonheur de filmer et de diriger une actrice selon une trame établie. Julia doit entrer dans la peau d’un personnage créé le matin même, et moi trouver la bonne composition de scène pour donner de la force à son jeu, ses expressions. Etrangement, malgré le plaisir que j’ai à la suivre et à faire naître ensemble cette histoire, je me rends compte que filmer peut aussi nous voler un lieu, nous sortir d’une ambiance. Nous étions venus ici pour fêter en musique le carnaval; nous voilà au travail, concentrés sur la signification de nos choix, la façon dont on peut ou non approcher ceux qui vont apparaitre sur nos images. Le scénario écrit, je n’arrive plus à percevoir les événements extérieurs autrement que sous l’angle que nous nous sommes nous-mêmes choisis. Le cadre du film s’impose à moi et m’empêche de profiter autrement du défilé, du temps qui nous était donné pour découvrir cette ville justement autrement que sous l’oeil de la caméra. Sacrifice étrange de la malléabilité de son propre point de vue, pour prendre celui d’un récit déjà composé.

Tournage

Tournage

Cependant, ce contexte de tournage nous réserve des surprises. Alors que je suis en train de faire une prise dans un parc où se changent des danseurs, l’un d’eux vient à ma rencontre et me demande de but en blanc de l’interviewer pour la télévision. J’essaye de le détromper mais il ne veut rien entendre; c’est presque s’il prend mon trépied et le cale devant lui, l’objectif de mon appareil bien en face de son sourire. Il va ensuite chercher un autre homme, également tout en costume, qu’il me présente comme le chef de sa compagnie. Debout devant ma caméra, il me regarde simplement, et attend mes questions. Coincée mais amusée par la situation, je finis par appuyer sur On et improvise un entretien avec ce grand brun à la peau mate, l’air jeune et doux malgré son costard serré et sa cravate. Il porte en guise de bas une large jupe de métal sertie de perles, et de grandes chaussures à talonnettes. Son masque, qu’il porte dans les bras, représente le visage grimaçant d’un noir qui fume la pipe. C’est une figure commune ici, qui symbolise l’esclave libéré qui profite de la vie et se rit de ses anciens oppresseurs. On la trouve en Argentine et au Brésil, où le commerce d’esclaves a longtemps fait rage.

L’homme que j’interviewe n’est pas chilien mais bolivien, il fait partie de ces groupes venus danser sur leur ancien territoire avec des camarades du Brésil et du Pérou qu’ils retrouvent de carnaval en carnaval, à travers tout le continent. Dans sa main, il tient un instrument improbable: une petite voiture à l’allure chic, taillée dans le bois, qui tourne autour d’un axe et produit un bruit sourd de criquet. Je lui demande quelle est la signification de cet objet et de son costume à cravate. Avec évidence, il me répond que c’est inspiré de l’époque de la mafia, qui est leur préférée et le thème choisi par la compagnie de danse cette année pour les représenter au festival.

Voilà qui me coupe pour ainsi dire le sifflet. J’enregistre ce témoignage imprévu et me mord les joues pour ne pas rire trop effrontément. Au moins n’aurais-je pas emporter ma caméra pour rien ce matin-là, film ou pas film, elle m’a permis une rencontre et c’est bien son premier et principal pouvoir.

Les masques

Les masques et les voitures

Entre les interviewes imprévues et les mauvaises prises, le film s’invente. Rien d’extraordinaire, simplement une courte fable. BB qui traverse le désert, cherchant la mer un ballon à la main. Elle débouche en haut d’une colline, plein océan Pacifique, le regard en avant et le visage filmé en transparence de son ballon. Au loin apparaissent les collines ensablées d’Arica, recouvertes de maisons de pierre, de tôle. C’est tout ce qu’on voulait. Que cette ville apparaisse, et un écho de ses histoires.

Cette production devient le premier film officiel de l’association à ne pas comporter d’animation. Même notre tortue, qu’on cache toujours dans un coin d’image pour amuser le public, demandant au début de chaque projection de chercher la tortue dans chaque court métrage – même ce symbole-là, ne trouve pas sa place. On finira par choisir de ne pas le dessiner mais de l’écrire en énorme au beau milieu du générique, que le jeu continue d’une manière nouvelle.

Géraldine, qui nous a suivi le dernier jour du tournage et qui a été la première à regarder le montage final, est étrangement en accord avec cette absence de dessin. Lorsque nous nous étions retrouvés dans une situation similaire à Récife, nous avions inséré de petites animations dans les images réelles pour permettre au film de rester dans les objectifs assignés par la charte du Bato A Film. Mais ce court métrage-ci n’appelle aucun ajout, sur ce point nous sommes tous d’accord. On a beau se creuser la tête ensemble, on ne voit pas comment y placer des oeuvres graphiques. Aussi on finit par y renoncer simplement, et notre ligne éditoriale s’ouvre soudainement : les films en prises de vue réelle viennent d’entrer dans nos possibilités cinématographiques, bien que l’animation reste notre premier but et moyen de réalisation. Une force pour un projet qui se compose pas à pas, de film en film, et tire sa valeur avant tout de sa capacité à intégrer les apprentissages, les rencontres, les expériences. Je retrouve dans l’acceptation de Géraldine de cette oeuvre à laquelle elle n’a pas voulu participer, et qui n’est même pas dans les clous de son projet, la base de ce qui fait d’elle une bonne chef de bord: son sens de l’écoute, sa flexibilité et surtout son envie de partage, quoi qu’il en coûte.

Alors qu’Arica avait failli être effacée de notre horizon, la voilà qui emplit l’écran. L’échec de notre résidence a laissé place à quelque chose de nouveau, et c’est pour nous une réussite, malgré le dépit de signer une production franco-française pour la troisième fois depuis notre arrivée sur le continent. On fait ce qu’on peut avec le vent, qui tourne et qui baisse, les désistements de dernière minute et les méandres de notre propre organisation, équipe amphibienne qui est rarement sur terre, qui aurait dû partir avec tout un programme calé et se retrouve à lancer en permanence des bouteilles à la mer. Ça nage, mais ça flotte.

Tournage

Tournage

On se lance à plusieurs dans la préparation de l’atelier artistique de Lima, se jurant qu’il sera à la hauteur de nos attentes cette fois. Tortuga toutes voiles dehors, ça vogue, ça file. La capitale péruvienne va nous ouvrir ses portes et bientôt, il n’y aura plus qu’à écrire une nouvelle histoire, un nouveau conte du patrimoine, pour qu’un film puisse se faire. Sans inquiétude. A mains blanches, mains brunes.

On en est encore à rêver du Pérou.

Passer la frontière.

S’extraire, vent et chaleur, du Chili. On continue entre deux déserts, dans cet autre pays, nouveau rêve, nouvelle aventure.

La petite ville de Tacna, où pour moins cher vont manger les Chiliens, vont se faire soigner les dents. Puis Arequipa. On monte d’un coup, s’éloigne de la mer.

Plein Nord, plein Est. De l’autre côté d’une autre frontière.

Un autre nom, qui m’a fait hisser les voiles. Pour toucher terre, en haut des montagnes.

Le grand vert.

Saison des pluies.

A l'Est

A l’Est

Ville entre déserts

Déserts

D’un côté la mer, de l’autre la roche. Depuis Santiago a commencé cet autre type d’infini, chaud et sec, l’horizon sculpté de dunes et de pierres meubles. Un bus avale pour nous tout ce paysage, tout ce dédale de routes caillouteuses. L’asphalte couvert de poussière, d’embruns. Une route entre deux déserts.

Enfoncés dans nos sièges, le regard alourdi par les heures passées dans cet enclos à roulettes qui file plein Nord, Jérémy, Julia et moi admirons le Pacifique répondre à Atacama. Les méandres de sable laissent apparaître les vagues, la fraicheur. Un virage vers le solide, un autre plein liquide. On tomberait d’un côté ou de l’autre, que ce serait toujours dans le rien. Le Chili oublie la verte pampa, le mordoré de la steppe pour n’être plus que pierre et eau. Tout un tiers du pays passe sous nos roues, mais où aurions-nous pu faire escale ?

Nous avons pensé à San Pedro, la “ville blanche” d’Atacama, et y avons renoncé malgré l’envie de voir le ciel le plus limpide du monde. On se donnera quelques jours dans une vallée un peu en avant du désert, pour respirer une dernière fois le vert pétant des vignes à pisco avant de s’engager dans le sable. Vicuna est un petit paradis, pas encore blanche de touristes, plus douce, plus vraie que ce San Pedro que tout le monde va voir mais qui fait peur, n’existe pas.

J’y croise pour la première fois la culture andine. Cette lenteur qui vient des montagnes, le soleil de plein fouet et les petits fruits de cactus, adoucis au sucre. On croit aux étoiles, à la pachamama et à tous les onguents, toutes les plantes qui poussent au sol par volonté du ciel. Des OVNI, dit-on, traversent régulièrement les nuages, de nuit comme de jour, attirés par la forte proportion de minéraux dans les collines – ou par le pisco?

Vicuna, vallée de l'Elki

Vicuna, vallée de l’Elki

On passe Atacama. Une pensée pour Guzman et sa Nostalgie de la lumière. Le premier volet du Bouton de nacre fut ma toute première expérience du Chili, depuis un canapé parisien, et je ne pensais pas pouvoir traverser ce pays sans aller saluer ce souvenir. Il aurait fallu plus de temps, pour éviter San Pedro et prendre quelque chemin de traverse, moins touristique. Mais Tortuga file, côté Pacifique, et il nous faut manger le désert pour rejoindre la toute dernière ville, Arica la frontière, Arica dernier passage.

Ainsi j’aurais vu, depuis Puerto Williams, toute cette étendue de terre se dérouler sous nos pas, nos roues, nos voiles. Le Chili de bout en bout, va se finir dans la joie d’un carnaval. Février à l’approche, l’Amérique du Sud se met en liesse, les yeux tournés vers Rio de Janeiro et son défilé de maîtres. Arica offre, après la capitale brésilienne, le deuxième plus grand festival du continent, et nous avons hâte.

Mais encore quelques kilomètres. Tocopilla, éventrée par la route, s’ouvre devant nous. Nous sortons un instant de notre torpeur. Ce nom, inscrit sur les cartes comme une des principales villes du Nord malgré sa misère, malgré son visage de port industriel et laid, perdu en pleins déserts sans que personne ne désire y mettre pied, solitude des pétroliers et bateaux de pêche, solitude des maisons de terre bâties sur la roche, une femme qui passe et traverse un néant – ce nom-là, Tocopilla, nous a fait venir ici comme celui d’Atacama. Je scrute par la fenêtre alors que le bus avance et, le temps d’une seconde, aperçois le ponton où se terminent les derniers plans de La dansa de la realidad, le fils de Jodorowsky prenant le large dans une petite barque de couleur vers un nouvel avenir, loin de sa famille et de sa ville natale. Cette image nous a porté, Géraldine et moi, alors que Tortuga n’était encore qu’une coquille verte tachée de rouille. Rejoindre la ville du cinéaste, chantre de la poésie et de la vie intense, vie guerrière d’un art sans mesure ni compromis. Simplement pour voir ce ponton, qui a croisé tant de fois nos séances cinéphiles, de La dansa à Poesia sin Fin.

Je garde cette vision pour la raconter à ma capitaine, sûre qu’elle suit le dépassement de ce port depuis l’écran de bord, de son côté du monde.

Sur le ponton de Tocopilla, lors du tournage de "La Dansa de la Realidad"

Sur le ponton de Tocopilla, lors du tournage de « La Dansa de la Realidad »

En mettant derrière nous ces deux points géographiques, ces deux oeuvres de cinéma, l’infini vertical du ciel de Guzman et celui, horizontal, de la ville portuaire de Jodorowsky, c’est aussi un certain voyage qui s’achève. Ce voyage qui commence dans l’intimité de son salon ou l’espace partagé d’une salle de cinéma, lorsque l’écran donne soudai accès à un lieu, un monde, et que celui-ci apparaît là, si proche qu’il suffit de garder les yeux bien ouverts pour pouvoir y être.

Combien d’aventures sont nées au fond d’un canapé ? Les films sont moteurs d’une volonté de voir, de sentir par soi-même cet air qu’on nous montre. Ils pétrissent les rêves et l’imagination mieux que n’importe quel témoignage, parce qu’ils sont déjà récits, et que nous les vivons pleinement. On ne s’arrête pas à Tocopilla; on en connaît presque chaque rue. L’intérieur de la boutique du père de Jodorowsky, avec son comptoir de bois et ses étagères, ses deux chambres aux larges fenêtres. Combien de spectateurs connaissent et rêvent Paris mieux que ses habitants? New York? De bien des façons, le cinéma nous a donné l’Amérique Latine avant la mer. Atacama et Tocopilla étaient les capitales de ce voyage fantasmé à 24 images/seconde. Les voilà derrière nous et plus nous montons vers le Nord, plus me gagne le sentiment qu’un nouveau périple se prépare.

Car reposent enfin derrière nous nos premiers jalons, nos premiers buts. Valparaiso et le reste. Le Cap Horn. Beagle et Magellan.

En nous, à nouveau, l’inconnu peut frapper. Coeur ouvert. Yeux ouverts.

Et la proue en avant.

Ville entre déserts

Ville entre déserts

 

Valparaiso

De l’autre côté

On entend des loups dehors. Sûrement des chiens. Ou peut-être le vent qui siffle sur l’autoroute. Du moment où on ouvre les portes vitrées de la terrasse pour libérer l’air de la nuit à celui où on les referme, atténuant le fraîcheur du soir, des plaintes animales résonnent au-dessus de Santiago. On pourrait penser qu’elles viennent des montagnes qui entourent la capitale, mais elles ne s’y répercutent pas. Seulement en centre ville. Elles se mêlent au bruit des voitures, des alarmes, des cris d’enfants. Ce mélange sonore indéfinissable qui compose les ambiances de rue. J’ai appris à l’écouter depuis que je me suis mise à faire des prises de son. Regarder les villes avec l’idée d’en faire un film me rend plus silencieuse. Comme s’il fallait tendre l’oreille. Ouvrir plus grands les yeux.

Jérémy est allongé dans la chambre, perdu dans un livre ou un carnet de notes. Il écrit ses propres contes, réfléchit à sa prochaine pièce. Moby Dick, joué dans une piscine. La question est: où sera le public? Sur l’eau, ou sur le bord. Dans de petites barques. Est-ce que c’est notre périple qui lui donne envie de dire encore la mer? Il prend la tortue un peu de loin, un peu à la légère, comme s’il s’engageait sur nos résidences et nos traversées toujours plus ou moins par hasard, de manière fortuite, ou forcée. Je sais qu’il me suit, mais parfois j’ai l’impression que c’est lui qui me fait avancer. Voyager ensemble me permet de continuer à écrire et à m’étonner. Il joue toujours le plus blasé, le plus calme, mais son regard est tendre, enjoué. Un enthousiasme qui s’ébroue, se dévoile par petites touches plutôt qu’il n’éclate. Lui aussi, j’ai appris à le sentir, à le voir. Il est ma carapace terrestre, quand je suis loin de Tortuga. Aussi suis-je toujours chez moi. Une maison de chaque côté.

Dans l’appartement, la chaleur pèse sur l’horloge, retient les heures. Pourtant, nous n’avons le temps de rien. Cinq jours que nous sommes dans la capitale, et à part suivre la programmation théâtrale du Santiago A Mil, nous n’avons fait qu’écrire, flâner, dormir. Loin du grand large, nous apprenons pas à pas les jalons d’une géographie quotidienne. La supérette d’en face. Le marché aux fruits. Les vendeurs du métro. Le cinéma indépendant et tous les cafés, toutes les terrasses. On prend racines, s’enfonce dans le souvenir de ce que pouvait être une vie sans voyage. La beauté, aussi, d’être chez soi ailleurs, de partager une vie de quartier. Le rythme d’un immeuble.

Nous aimons Santiago mais nous ne le disons pas trop fort. Personne, depuis notre arrivée dans cette région, ne semble partager cette affection. Tout l’amour va à Valparaiso, et on se sent traitres. On se sent vieux. La ville adolescente nous a laissé hermétiques. Elle est belle pourtant, avec ses maisons de couleur, ses graffs et ses fresques murales sur presque chaque mur. Vivante le jour, elle implose la nuit. Une fête par rue. Fanfares et danses, musiques improvisées dans les bars, les restaurants. Une ville de bohèmes et d’artistes qui se vit sans soleil.

Dans le brouillard. Un front de mer d’une violence, les maisonnées se devinent entre les tours de béton. Le long des collines, des sentiers. Nous observons l’architecture de guet-apens. Tous les recoins, où on ne se sent pas d’aller. Nous qui regrettons Rio de Janeiro. Nous qui sommes passionnément épris de l’Inde. Il y a quelque chose dans cette ville qui nous met mal à l’aise, et qu’on ne parvient pas à pointer. Chaque jour, on parlemente sur cette question comme on viendrait à confesse, se dire chacun à l’oreille: non, toujours pas, on n’arrive pas à s’y faire, cette brume quasi-permanente, nous enveloppe, nous rend indécis, on n’aimerait bien partir, on aurait voulu pouvoir aimer cet endroit. Mais c’est à Santiago qu’on veut être. Peut-être est-ce un amour très parisien. Théâtres, cinémas et grandes avenues. Métro. La capitale est agressive et épuisante comme toute grosse ville, mais elle aussi fluide, passionnante, lumineuse. A l’aimer plus que le port, plus que la province, on passe pour je ne sais quoi – des bourgeois? C’est qu’elle est plus accessible. Plus institutionnelle, certes. Mais il n’y a qu’à tendre la main pour la saisir, quand Valpo ne cesse de nous échapper. Il faudrait y vivre. Prendre l’habitude de se ballader entre les poteaux de mosaïques du musée à ciel ouvert. Ce qui nous parait beau, mais factice. Une magie qui ne prend pas. Toutes ces enluminures du centre, quand le haut des collines est trop risqué pour qu’on puisse s’y balader.

C’est une ville comme un vieil immeuble: belle porte d’entrée, mais l’ascenseur est cassé. On ne monte pas au-dessus du troisième palier. Ou gare à l’accueil.

Valparaiso

Valparaiso

Dernier étage. Il se lève et se met à courir. La bouteille, à sa main, éclate au sol. Il est là, si près du ventre de Jérémy que j’en oublie l’autre. Près de moi.

Ils nous regardent. Nous fixent, de travers, à travers. Un filtre noir.

Je lui donne mon sac, et sourit. Ses yeux tremblent. Ce réflexe étrange de vouloir mettre ma main sur son épaule et lui dire que tout va bien se passer. Jérémy garde des gestes lents. Comme si nous venions de nous endormir. Tout flotte.

Nous rirons ensuite, pour la bouteille. On aurait voulu lui crier de ne pas se donner tant de mal: nous ne dirons rien, ne ferons rien. Une femme me reprochera une fois de ne pas m’être défendue. C’est ça la faiblesse? Celle que nous imprime les autres, car il n’y avait rien à faire. Est-ce qu’on pourrait mourir pour des objets? Ma caméra est restée à bord, mon micro aussi.

Eux ne rient pas. Ils ont l’air terrifié et leur regard aveugle me touche plus que tous leurs gestes, leurs intentions. La drogue. Le soleil tape et pas une ombre, pas un tressaillement ne compatit avec cet instant. La violence de ce qui passe sous leur rétine. Pas un mot.

Une main dans une poche, ne trouve rien. L’autre hésite, à toucher mon jean, ma cuisse. Je le regarde. Il hoche la tête, et recule.

Une seconde, moins d’une minute. Sacs à l’épaule, ils courent, s’éloignent, filent entre deux maisons, au bas des collines. Nos passeports, nos cartes, nos téléphones. Mon petit jeu d’échec. Bolano et Coloane. Qu’au moins ils lisent le français, donnent mon pull à une femme, mon écharpe.

Un flash et je réalise pour le passeport. Mains en porte-voix, j’hurle de le laisser derrière eux, de ne pas retarder le prochain départ. Jérémy m’attrape le bras et me tire en arrière. Un homme sort devant sa porte et nous fait signe, le pouce sur la gorge, de ne pas les suivre, de déguerpir.

Une seconde encore, moins d’une minute, un taxi s’arrête près de nous, on reste endormis. Un autre homme, assis en face de chez lui, triste ou las, explique en quelques mots au chauffeur ce qui vient de se jouer. Il nous ouvre sa portière et on monte, redescend en centre ville.

Chute libre sur les sièges arrières. Je revois le tesson de bouteille pointé sur Jérémy à chaque clignement d’yeux. Je pleure dans ses bras, de trouille, de rage, les jours de voyage qui viennent de se perdre en galères administratives, le livre que je n’avais pas fini de lire, toutes les parties qui ne s’étaient pas finies sur échec et mat.

Celle-ci non plus. Rien qu’un abandon à l’ouverture. On est passés sur la mauvaise case mais la casse est minime, même pas une égratignure, peut-être même une petite leçon. Tous les oeufs dans le un seul panier, passeport, argent et téléphone : ça nous apprendra à jouer les débutants.

Jérémy me console en quelques phrases. Notre chauffeur, attendri, nous donne des sous pour rentrer au port, sa carte de visite au cas où, tout le réconfort qu’il peut et ce regard vif, présent. Bonté et gentillesse répondent à la malveillance. En moins d’une minute. Un mouchoir, tendu par une dame, dans le bus. Géraldine.

Commence une aventure de paperasse, commissariat et consulat. Ce dernier est à Santiago. Obligés d’y retourner, d’y vivre, attendre le passeport vide qui ne sent plus l’Asie. Quel dommage, un vol contre un théâtre. Une expérience pour une autre, qu’on aurait préféré ne pas vivre mais qui trouve sa place, en un certain sens, une certaine résonnance.

L’inimitié, entre cette ville et nous, est réciproque.

Le soir

Le soir

On tente tout de même d’y trouver un chemin, dans ce port réfractaire. Une voie nous est ouverte par le film qui y commence. La résidence de Valparaiso débute après quelques jours d’attente, un lundi matin, comme à l’accoutumée. Plongée dans l’histoire, dans le ressenti de ceux qui la traversent, l’habitent.

Lors de son développement même, Valparaiso est pensé comme un pendant de la capitale. Pedro de Valdivia, avant d’être tué par Lautaro, agrandit le petit port pour donner un accès à la mer à la ville centrale, enfoncée dans les terres, bâtie sur un désert entouré de montagnes. Valparaiso n’aurait dû être qu’une place d’échanges et de commerces, mais s’ouvrir sur la mer, c’est toujours prendre un risque, le risque du possible, de l’imprévu.

Valpo devient un refuge. Les chercheurs d’or arrivés sur la côte Est d’Amérique du Nord y font escale lors du long voyage qui les mène jusqu’en Californie en passant par la pointe australe. Le versant Ouest de leur pays est plus facilement atteignable par cette dangereuse navigation que par une traversée du territoire terrestre à cheval. On entend dire que l’homme est fait pour vivre sur terre, et que ce n’est pas pour rien que les premiers organismes se sont empressés de quitter les mers. Sûrement devaient-ils prévoir le train, l’avion et la clim dans les 4×4, sinon ils auraient plutôt chercher à perfectionner leurs nageoires. La terre aride est parfois un désert plus infranchissable que l’immensité de l’eau.

Les navires partent, et se ravitaillent dans le petit port de Valpo. Certains restent. La bourgade a quelque chose d’une embrassade. Une baie, pour un baiser. Rivage circulaire, solaire. Épuisés, ils y construisent une ville, malgré le froid des vagues calmes, qui entrent dans la baie, caressent, s’échappent. Disparaissent.

Il n’y a pas encore ces panneaux qui concernent les tsunamis. Ici, tu peux courir, attendre. Ici, cours, mais n’attend pas, n’attend plus rien, que le dernier élan d’amour avant l’amour plein d’une éternité à venir. Au fond des eaux, en bord de mer. Ils viendront plus tard, ces panneaux. Quand la vie commencera à compter.

Sa structure, elle, reste en feuilles de papier. Maisons de bric et de broc. Mieux tenues par la vivacité de leurs couleurs que par l’épaisseur de leurs façades. Des murs si collés que tout s’entend. Les demeures-parchemins impriment les secrets aux creux des peintures, neuves ou décrépies. On hurle, murmure, chante toujours assez fort pour que tout se sache. Ville exutoire. On est toujours à l’intérieur de chez quelqu’un, à entendre un bruit de vaisselle, un four qui chauffe. Silence et extérieur se sont perdus ensemble, dans le son des vagues d’un côté, dans les avenues calmes de Santiago de l’autre. Village à toit ouvert, où tout se partage. C’est un territoire modelé de mots et d’images peintes, et pourtant qui saura rester disponible. Bien qu’on n’y trouve pas notre place. On ne peut nier qu’il y a dans cette géographie de tunnels à ciel ouvert, de ruelles sinueuses et sombres, une part d’offrande et d’accueil. Il suffirait de s’y lover. A condition de choisir le bon quartier, et la bonne heure.

La jeunesse portègne l’envahit. Valpo vibre d’un coeur fort, et authentique. Pour la première fois, j’ai l’impression d’être de plain pied dans un Chili actuel, vivant. La nostalgie indigène, la tristesse, le traumatisme de la dictature restent à fleur d’eau mais ne recouvrent pas les rues, ni les cartes postales. C’est une ville qui semble vivre au jour le jour, sans souvenir de qui l’a faite, de qui y vit encore. Pas plus loin que la côte: les navires de l’armée chilienne, premier support de Pinochet lors du coup d’Etat, ornent le rivage comme de vieux monstres de métal, des reliques. Valparaiso est leur QG. On fait semblant de l’ignorer. Que nous importe encore l’Esmeralda, ce vieux gréément que nous avions admiré à notre arrivée en le comparant au Caleuché, maintenant que nous savons que ce fut un lieu de torture, que certains de ses marins sont encore pro-Pinochet?

Valpo aurait pu être un long regret, une remontrance. C’est une explosion de musiques et de danses.

Dans les bons quartiers, aux bonnes heures.

Au port

Au port

Participent à cette résidence près de dix personnes, sans compter une troupe de musiciens qui se réunit une après-midi et produit en quelques heures assez de bons morceaux pour nous permettre de cliper tout le film en ayant le choix de l’ambiance et du rythme. Les autres participants sont essentiellement des peintres et des dessinateurs, ce sera un film sans sculpture ni photographie. L’équipe chargée des prises de son réunie presque tout le futur équipage de Tortuga: Olivier, formé aux Glénans, qui sera le second de Géraldine lors de la prochaine traversée, reliant Valparaiso à Arica; Charline, jolie femme brune au tempérament calme et souriant, également formée aux Glénans; notre amie et collègue Lorraine, membre de l’équipe d’organisation du projet depuis sa création et responsable de la rédaction des contrats de cession de droit; et Ségolène, une jeune Française partie en voyage sur le continent et que nous a envoyé Stéphane après l’avoir croisée un peu plus haut dans le Nord. Graphiste et illustratrice de métier, elle se révèlera un des plus beaux pinceaux que nous ayons eu, et une personne des plus attachantes.

Géraldine hésite cependant à répondre positivement à sa soif de prendre le large, cherchant toujours à mixer les équipages entre Français et Sud-américains. Melaina, une jeune portègne à la peau matte et au sourire très tendre, s’était engagée pour monter à bord et rejoindre Arica avec nos compagnons. Elle vient chaque jour peindre des visages de pirates et de chats, personnages principaux de notre prochain film, et sa timidité s’estompe sans pourtant disparaître. Elle finira par renoncer à passer douze jours en mer en compagnie d’inconnus, et laissera sa place à une Ségolène ravie. Géraldine reste un peu partagée entre le plaisir de naviguer avec cette nouvelle amie, et le goût d’échec que ça lui laisse. On fait du mieux possible. Et nous ne sommes jamais rassurés par quelqu’un qui hésite. Une fois que les amarres sont larguées, il faut pouvoir tenir le coup jusqu’au prochain port. Alors mieux vaut quelqu’un de sûr et de motivé, malgré les objectifs de départ.

Outre Melaina, un autre résidant de Valparaiso participe à la création graphique du film. David Heredia , peintre de métier, est le propriétaire de la petite maison où vécurent Johan et notre capitaine le temps de leur amour portègne. Par un hasard incongru, notre amie Julia, membre de l’équipe de rédaction des pré-scénarios, réside chez lui au début de son séjour, précisément dans la même chambre où logeait Géraldine.

Aussi avons-nous plusieurs fois l’occasion de visiter cet atelier de peintre. Des murs couverts de tableaux. Les rues et les collines qui entourent la baie sont à l’honneur, représentées en plusieurs teintes, plusieurs formats de toile.

Nous visitons ce lieu comme une sorte de musée de notre propre passé. Puisque ce sont ces murs qui nous ont vu naitre, qui nous ont suscité. C’est une visite au présent, et au passé.

Retrouver Julia ici est tellement improbable. Depuis que nous l’avons quitté à Rio de Janeiro, alors que commençait à peine son voyage sur le continent, elle est devenue une autre femme. Elle semble à la fois plus libre et plus calme. On dirait qu’elle a pris racine dans ce qui l’aurait effrayée il n’y a encore que quelques temps. A l’aise dans les rues tourmentées. Elle rit et sourit avec facilité, et je savoure cette joie qui émane d’elle. Une simplicité reposante, amicale.

Julia, scénariste

Julia, scénariste

Allongées sur son lit, Géraldine assise sur son ancien plancher, entourées de quelques-uns de nos compagnons, nous écoutons le plafond craquer. Des pas discrets. Elle marche au-dessus de nos têtes et nous murmurons son nom de peur qu’elle nous entende. C’était leur voisine, leur amie, à Géraldine et Johan, dans ce temps-là où le Bato A Film n’était encore qu’une idée. Elle prenait soin d’eux. Tous, nous voulons savoir si Géraldine va faire le premier pas, faire éclater l’abcès, en lieu et place de ce qui aurait dû être une bulle parfumée. Tant pis. Même proche, elle reste très loin pour nous, et Géraldine ne prend pas l’escalier. Elle la croisera plus tard, dans une salle de restaurant, par un autre de ces hasards étranges qui semblent meubler Valpo autant que ses fresques ou son odeur. Cette usine qui rejette chaque matin un nuage de fumée de café chaud, et donne à la ville son parfum de petit déjeuner. Du moins c’est ainsi que s’en souvenait Géraldine. Il aura fallu qu’elle la croise dans un restaurant. Au moins, c’est pour le dîner. Les tartines sont sauves.

Andrès et Alejandro, cachés derrière un poteau, sont morts de rire. A les voir pliés en deux, le poing sur la bouche pour ne pas exploser, je me demande comment nous avons fait pour rester si longtemps loin de leur bonne humeur, et leurs délires. A les revoir ici, dans cette ville qui est la leur, et qui nous faisait déjà rêver lorsque nous quittions La Rochelle et qu’ils nous en faisaient le récit, j’ai la sensation étrange que c’est bien un cercle que nous faisons, que nous rentrerons en France, et alors qu’il n’y aura plus qu’à revenir. A semer des amitiés, on sème beaucoup de regrets, mais surtout des plaisirs. Je ne pense pas encore au nouvel au revoir. Camila, venue d’Argentine nous apporter une nouvelle trinquette, était près de moi il y a encore quelques jours. Cheveux ondulés, bouche de poupée. Cette voix parfaite. L’avoir près de nous est si normal, si naturel. Ce sont les séparations qui sont mensongères et l’océan est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour…

 

Lors de notre projection, le public dépasse pour la première fois les cinquante sièges et notre présentation prend l’ampleur d’une vraie séance de films, atteignant une heure vingt avec les courts métrages, les makings of et les clips de voyage. L’échange qui s’ensuit entre Géraldine et le public dure également une vingtaine de minutes, qui sont pour nous les plus agréables et le véritable objectif de ces séances. Certains membres du public veulent savoir ce que c’est d’être en mer, au grand large; d’autres se demandent au contraire comment on vit le temps à terre, sans horizon. D’autres encore ne comprennent pas ce qui nous fait venir jusqu’à eux, voyager quinze mois sans famille, sans toit.

Et toujours cette question: comment allons-nous faire pour rentrer et reprendre une vie normale? Elle se répète à chaque rencontre et on ne sait toujours pas quoi y répondre. De même quand on demande à Géraldine quel a été son meilleur souvenir jusqu’ici. Il y en a tant. Les canaux ont la palme de la pire épreuve, mais le meilleur? Elle ne peut choisir.

A la sortie de cette projection, je demande à Andrès et Alejandro ce qu’ils pensent de nos productions. Les deux sont restés attachés au tout premier film qu’ils ont vu naître, celui de La Rochelle. Peut-être parce qu’ils y ont participé; peut-être parce que, comme ils le disent, c’est celui qui se termine le plus gaiement. Alejandro prend des pincettes, mais finit par m’avouer qu’il trouve nos films assez lents, et peu joyeux.

Ce commentaire rejoint la sensation que j’ai depuis quelques temps que nous nous sommes laissés aller à une certaine nostalgie, un sentiment presque mélancolique. Je trouve nos films parfois empreints d’une certaine tristesse. C’était peut-être un point de départ obligé pour qui découvre l’histoire de l’Amérique Latine, et en tant que scénariste de Mindelo et des canaux patagons, j’en suis en partie responsable.

Je crois qu’il faudrait maintenant  réussir à tendre vers quelque chose de plus joyeux, voire même, pourquoi pas?, de franchement drôle. Un style moins facile, car la comédie demande sûrement plus de subtilité et de finesse que le drame. C’est d’abord notre propre point de vue qu’il faut changer, aiguiser. Les scénarios des prochains films n’étant pas tous achevés, je me met à réfléchir à quel nouveau parti pris nous pourrions adopter. Il me semble qu’il faut quitter l’histoire générale pour rentrer dans le détail. Lâcher les plans globaux des villes, pour se concentrer sur une rue, un moment, une anecdote. Je soumets cette envie à ceux chargés de rédiger les prochaines histoires, en espérant qu’ils approuvent. Nous verrons bien.

En résidence

En résidence

De mon côté, je commence à rédiger le scénario du long métrage qui retracera l’histoire et le voyage du Bato A Film. J’ai envie d’y inclure les courts métrages, comme des marqueurs de chapitres. D’y montrer Julie avec son sextan, Donatien à la barre, Thibault la clope au bec sur le pont et tous les couchers de soleil, tous ces moments à la fois si vides et si pleins que nous offre le large. Je débute les interviews. J’aurais dû m’y mettre plus tôt et essaye déjà de fomenter des plans pour réussir à récupérer des témoignages filmés de nos participants capverdiens, brésiliens et argentins. Il y a eu tellement de choses à faire, je n’ai pas réussi à m’y plonger plus tôt. Maintenant j’en fais un projet central, et décide de rester à l’écart des résidences dédiées aux films d’animation pour assumer pleinement mon rôle de reporter.

A Valparaiso je ne peindrai qu’une trompette. Je passe le reste du temps à interviewer David et Julia, et à poursuivre Géraldine pour avoir des images d’elle dans sa ville, sans grand succès. Alors que je la tiens enfin devant l’objectif, Valparaiso se dévoilant derrière elle dans une lumière parfaite de fin de jour, le bar d’à côté met sa sono à fond et grille toute ma prise. Le temps de déplacer le trépied et de trouver un autre lieu adéquat, la lumière a changé et Géraldine apparait en ombre chinoise sur fond orangé. Malheur. J’ai encore du progrès à faire dans la préparation de tournage, mais ce ne sont pas les occasions de pratiquer qui manquent.

Je remarque avec intérêt l’effet que la perspective d’être questionné face à la caméra a sur nos participants et notre équipe. Certains font mine de ne pas m’avoir entendu lorsque je demande qui est partant. D’autres rangent leur portable et font montre d’une disponibilité manifeste. Moi-même, quand on m’impose le même exercice, me retrouve à ne plus savoir quoi dire, ni où poser le regard.

David, que je filmerai dans son atelier entouré de ses peintures, sera ainsi le premier sud-américain à nous partager ce qu’il pense du projet, de sa réalisation et de ses conséquences, devant une caméra posée. Cette situation semble le ravir. Il choisit ses mots pour parler de sa ville, de la mer, du rôle que peut avoir l’art dans la vie des gens et leurs relations. Je me rends compte en l’écoutant de tout ce que ce qu’il y a encore à dire. La ville et le voyage ne se content bien qu’en polyphonie. Soudain la voix est donnée à ceux qui sont de l’autre côté, qui vivent là, qui nous voient arriver et partir, et le reflet qu’ils nous renvoient est toujours surprenant, inattendu.

L’interview rentre dans nos pratiques. On filme les autres pour trouver un miroir et surtout une ouverture. Que de nouveaux chemins, de nouvelles pensées continuent de nous pousser sur la bonne route.

David dans son atelier, avec une de ses peintures de Valparaiso

David dans son atelier, avec une de ses peintures de Valparaiso

Tortuga est sur le point de larguer les amarres. L’équipage s’est levé tôt ce matin-là, pour faire des courses, remplir les tanks d’eau, ramener des bidons de gazoil. Jérémy, Thibault et moi ne participons pas. Nos sacs à la main, on met pied à terre et regarde le petit bateau vert. C’est la dernière fois que Thibault et Jérémy débarquent de Tortuga, leur voyage en mer se termine ici. Encore quelques jours, et Thibault rentrera en France reprendre ses activités de mécanicien de la marine marchande. On espère qu’il nous attendra sur le quai de La Rochelle, lorsque nous reviendrons en France.

Jérémy va continuer à suivre une partie du périple par voie de terre, mais il n’est pas prévu qu’il remonte à bord. Les étapes commencent à être pleines et on se pose de moins en moins la question des équipages. Il nous a rendu un grand service en nous accompagnant de Puerto Montt à Valparaiso, malgré son peu d’intérêt pour la navigation. Ce sont les aléas du voyage et du projet, de ne pas pouvoir être absolument sûrs de qui va vraiment nous suivre, qui va nous laisser tomber. Lui a toujours été là, et on espère ne pas avoir à lui demander de sacrifier à nouveau la découverte de la terre pour un séjour en mer. On verra bien.

Je quitte également le navire pour un long moment. Je ne retrouverai ma carapace marine que dans trois mois, lorsqu’il faudra traverser le canal de Panama pour revenir de l’autre côté et entamer le chemin du retour. Je vis cette séparation avec paix, car l’équipage qui embarque avec ma capitaine respire la joie de vivre, l’enthousiasme et l’amitié. Je sais qu’elle est entre de bonnes mains, elle qui m’est déjà revenue si fatiguée. C’est un bain de grandes joies qu’elle s’apprête à prendre, j’y crois ferme.

Je sais aussi que certains membres du nouvel équipage sont à un point de leur vie qui pose question, sur leur métier, leurs amours. Bientôt ils seront au large et les jours s’ouvriront devant eux pour qu’ils puissent reprendre pied. L’horizon est une limite qui sait entourer au fer blanc ce qui compte, et ce qui ne compte pas. Si la mer offre tous les possibles, elle souligne également ce qui paraissait impossible, inaccessible. Les assassine. Puisque l’infini est déjà là, à portée de main. Ce voyage risque d’être un des plus beaux, et des plus puissants. Je leur souhaite. Je leur demande d’écrire, et de se filmer. Qu’il reste une trace de ce changement imperceptible de latitude, extérieur, intérieur. En mots et en images.

Géraldine, Ségolène, Lorraine, Charline et Olivier, équipage Valparaiso-Arica

Géraldine, Ségolène, Lorraine, Charline et Olivier, équipage Valparaiso-Arica

A moi la terre.

Tortuga s’éloigne et je n’en ressens rien. Joie d’être immobile, près des autres, au coeur de villes, villages. Seulement cette rupture, toujours bizarre, toujours violente, avec ma capitaine. Je sais ce que signifie pour elle de quitter Valparaiso et j’espère que le large et le retour du soleil la consoleront. Navigation en maillots de bain et crème solaire, de nouveau. La première douche sur le pont depuis des mois. Je reçois les nouvelles sporadiques mais régulières envoyées par Iridium. Ils avancent avec peu de vent, mais tranquilles.

Au large ou sur la côte, c’est cap plein Nord pour tout le monde. On monte. Un tiers du pays va passer dans cette traversée de douze jours, ce séjour à terre. Chacun d’un côté de la rive, on vise Arica. Cette étape va achever notre périple au Chili. On y fera une dernière résidence, un dernier film sur ce territoire, avant de franchir la frontière.

Alors commencera un nouveau voyage.