Charlotte

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

Sur le fleuve

Il a une couverture de cuir noir, épaisse et lisse, qui lui fait transpirer les mains et laisse sur le livre des traces de doigts, d’empreintes. Il le tient à bout de bras; elle a les coudes repliées et on sent qu’il lui pèse, lui impose son poids malgré ce protège-livre de plastique fin, bleu ciel, fleurs blanches. Les mots enrobés d’un papier-peint de maisonnée. Pavillon de feuilles, plus lourde qu’une brique, passe de main en main et raconte une vieille histoire, notre histoire, ce conte qui aime autant que nous les images, les effigies. Le Christ traverse le fleuve depuis des décennies. Son récit prend racine entre les arbres.

Est-ce qu’on les coupe, ces arbres, pour imprimer la Bible ? Une brique à l’odeur sauvage. J’aimerai la sentir, ils sont à peine trop loin. Son hamac frôle le mien dans ce mouvement de balancier que le moteur impose à la centaine de lits de tissus, suspendus comme autant d’arc-en-ciels au plafond des étages. Un navire-dortoir, qui avance au rythme lent d’une forêt qui défile. J’ai la sensation étrange d’être au coeur tremblant du monde : immobile. C’est le paysage qui vient à nous. Allongés dans nos couleurs, un pied en dehors, le bras nonchalament sous la nuque. Il suffit de voir. Rester éveillé est le plus difficile. Parquée sur les berges, la jungle nous submerge  par sa chaleur, son humidité épaisse. Plus présente les yeux fermés, mais on voudrait continuer à sentir de tous les sens : contempler du toucher la douceur des nénuphares, goûter le son des oiseaux qui s’envolent à notre passage. Respirer le souffre des explosions de coucher de soleil. Ces dauphins gris pâle.

 

Fin de jour

Fin de jour

Ils sont trois à lire, eux deux et leur voisine. Chacun plongé dans un verset, un sermon d’apôtre. Je penserai que c’est une exception, mais bientôt viendra le dimanche matin et son prêche au mégaphone. Debout entre les arc-en-ciels, un homme tient la machine en porte-voix et invective – qui ça ? – le péché des hommes en rappelant les souffrances du Christ.

Sans se lever, toujours allongés dans les lits de tissus, comme si nous étions nés là, on écoute cette voix qui se mêle au son des oiseaux, à la musique de la radio des jeunes du dernier étage. Assis sur le toit, ils observent le timonier bouger lentement la roue qui dirige cette grande carcasse de fer rouillé. De là-haut on peut voir le fleuve, la jungle, de tous côtés. Un toit-dortoir, qui sert de mirador. Petits bancs de bois posés près de la cabine du capitaine. On regarde la forêt passer, et les usines. Le nettoyage du pétrole est au bord des rives. Le prêche flotte au-dessus des citernes, entrecoupé d’applaudissements qui font fuir les oiseaux, de voix qui approuvent, sortent de la radio. Jésus et l’or noir, d’un bord à l’autre, entre cet oscillement du sommeil suspendu. Mon hamac est un vaisseau autonome. Il faut s’en extraire pour prendre à nouveau part au reste. Quand il serait facile de vivre endormie au long cours, sans conséquence. Entre deux noeuds de corde. Spectateur en apesanteur, un toit de fer pour mieux voir les arbres. En haut d’une vague.

De nuit

De nuit

Chaque jour, à heure fixe, un homme passe dans les rangs et il faut pourtant descendre. Nous faisons la file indienne jusqu’à la salle des machines. Dans le tonnerre des moteurs, on nous sert de petites gamelles de soupe, du café au lait. Couleur eau. Parquées contre un angle, des poules picorent la coque. Je les compte à chaque fois, de moins en moins, et on finit par manger du riz, des carottes. Les fruits de goyave. La tige dure s’ouvre sous l’ongle et laisse naître une rangée de petits noyaux emmaillotés de chaire blanche. On les suce comme des bonbons, les crache par-dessus bord. Avec eux passent boites de polyester, sacs en plastique, fourchettes, serviettes. Les gens du fleuve ne s’inquiètent pas du fleuve. Ne voient pas le fleuve, de cette façon-là. Une pluie sale tombe presque en permanence des étages. Solide. On ne peut se pencher que depuis le toit-mirador, au risque de recevoir les restes d’un déjeuner, le fond d’une bouteille.

Au-dessus des moteurs, une plateforme où s’entasse le chargement du navire.  Frigos, voitures, canapés, bananes, mangues. Le poissonneur de billet endormi dans la cahute d’un mototaxi, parfum de lila. Le véhiculetient au bout de la langue, plate et large, de ce vieux bazar flottant. On aperçoit deux chaussures dépasser du rebord de fenêtre de cette calèche moderne, un regard assoupi posé sur l’extérieur. Perdu en grande forêt, comme nous tous. Ici on ne connait pas d’habitude. Dans l’autre monde, nous sommes tous étrangers, tous invités. Respect et fascination sont une mouvance générale. Si quelqu’un sait, il fait semblant de découvrir. Parce qu’il découvrira, forcément, encore un jour.

Tout autour, l’industrie du pétrole souille l’air, blesse la terre, assainie les villages. Deux directeurs français, dit-on, ont imposé le ramassage des ordures. Imagine-t-on un centre de recyclage parmi les fougères ? Une philosophie. Près des rives, on ramasse les poubelles et les charge à bord. Aux escales se déversent petit à petit nos marchandises sur les places de patelins, le long des terrains de foot volés à une nature moins joueuse. En échange, la langue se remplit de détritus. On transporte des monticules, sous plastique, sans odeur. Alors que les boites en polyester pleuvent des étages, la plateforme est un parterre de sacs fermés en noeuds papillons. Habits d’une bonne conscience encore anachronique. Peut-être y-a-t-il un centre de recyclage, parmi les fougères. Entre les autres usines.

Sur les berges

Sur les berges

 

Une nuit passe.

Dans les ténèbres, des ténèbres plus sombres encore. Les ombres formidables. Du fond du hamac, dans la torpeur, se vit toute l’ampleur d’un être qui ne s’éteint jamais. Qui vibre de tous ses membres, toujours, imperceptiblement. La distance s’abolie alors, dans ce noir du total, où tout devient présent et absolu. La chaleur, l’humidité : une vague d’odeurs chaudes imprègne les fibres des tissus, des corps, et il n’y a plus qu’une mélodie. En mer comme en jungle, la nuit est l’instant de la rencontre. Déshabillées par la fin du jour, nous voilà à nue. Il n’y a plus même à tendre la main. L’ouvrir seulement.

Je regarde les étoiles. Debout devant ces fenêtres taillées à même le métal, grandes ouvertures d’air, j’aspire les bruits suaves qui s’élèvent de cet étrange univers que nous formons ensemble. Dehors la forêt; ici à peine plus que les ronflements de ceux qui sont devenus mes camarades. On se fait la conversation lorsque le jour s’allonge, en suçant des fruits de goyave. J’en ai encore un dans la bouche. Sous mes pieds le métal froid vibre également au ronflement du bateau; le sommeil communique. A nouveau je vis l’absence de silence. Je pense au cinéma, et à tous les discours qu’il a pu tenir sur cette jungle que je suis venue voir. Malgré la distance, géographique et technique, cet art y a mis pied et y a tracé son chemin. La première projection a lieu sur les murs de fer de la maison Eiffel, dessinée en France par l’architecte et acheminée morceau par morceau jusqu’au coeur de la ville d’Iquitos, accessible uniquement par le fleuve. C’est un cinématographe signé Edison qui tourne, en cette toute première année du XXème siècle. Le cinéma dit amazonien commence à naître et la soeur brésilienne d’Iquitos, Manaus, n’a qu’à bien se tenir avec son opéra. La forêt devient lyrique. Les yeux de ceux qui rêvent déjà en image se posent sur ce nouveau continent cinématographique et cinéphile. Georges Méliès envoie à sa capitale les pellicules de ses films, qu’on imagine projetées parfois à même les arbres. Il y a une photo, que je ne retrouve pas, où on voit les spectateurs assis dans des canots amarrés aux berges, le visage tourné vers une toile tendue à terre. Du fond de Tortuga, c’est une métaphore qui nous parle. Qui va dans le bon sens.

On se met à filmer. Dans la forêt il n’y a pas d’étoiles, titre Armando Godoy, cinéaste péruvien, en 1966. Peut-être est-ce vrai de sous les arbres. Avant lui, en 1936, Sous le soleil de Loreto d’Antonio Wong Rengifo, pionnier du cinéma en Amazonie. Ensuite, en 72, Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Une nouvelle décennie et Fitzcarraldo, qui m’amène ici parce que c’est dans cette région, la région d’Iquitos, que le réalisateur allemand a fait porter un navire de bois d’un bras à l’autre du fleuve, traversant la terre pour un fantasme qui transperce, annihile le réel. Il y en a eu d’autres, qui ont montré une forêt salvatrice, une forêt indomptable. Une forêt en noir et blanc qui se dessine en teintes et en courbes dans l’imaginaire du monde. Les représentations de l’Amazonie ont paré ce lieu de tant de décors.

On filme tant que quelques années plus tard, en 1992, Iquitos fonde une Bibliothèque Amazonienne qui collecte toutes les oeuvres, écrites, photographiques et filmiques qui concernent le pays de “Selvak”, tel que l’a renommé Godoy. Manaus est à nouveau concurrencée. Les villes jumelles irradient leur territoire commun d’un désir d’art et de souvenir. Elles protègent une mémoire qui les dépassera toujours. Eternels spectateurs de cet écran végétal, cette muraille verte comme l’appelle encore Godoy, que nous ne pénétrerons jamais. Aussi impossible que de passer de l’autre côté d’une toile.

Jusqu’à ce qu’en 2015, une coproduction colombienne, argentine et vénézuélienne orchestrée par Ciro Guerra offre un point d’entrée, d’un autre genre. L’étreinte du serpent ouvre une brèche : du noir et blanc à la couleur, du Christ à la mystique de la terre, entre ce qui se nourrit de violence à ce qui transcende l’absolue innocence du monde, qui, déjà, a vraiment navigué sur le fleuve ? Il n’y a jamais de regard qui ne puisse être recommencé. Ce monde est à découvrir, à dire.

La forêt est vierge.

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

Au café Fitzcarraldo, à Iquitos

 

 

Callao vue de Monumental

La vie en jaune

Tout fut compliqué à Lima, du moment où Tortuga atteignit la côte péruvienne à celui où elle quitta le pays. Il m’avait fallu près de deux mois pour démarcher des artistes, trouver un lieu de résidence et une salle de projection mais quelques jours avant le départ d’Arica, tout était prêt. La seule chose dont nous nous n’étions pas assurés était la possibilité d’entrer dans le port de plaisance de Barranco, le quartier le plus touristique de la capitale. Lieu apprécié pour ses cafés, ses théâtres et ses galeries d’art, j’y avais recherché un centre culturel et déniché une salle appropriée pour nous accueillir. Les cinq artistes péruviens ayant accepté de participer à notre atelier avaient reçu l’adresse où nous devions nous retrouver le lundi matin, et cette information était essentielle à leur engagement car les distances de cette mégalopole sont telles qu’il faut parfois près de deux heures de transport pour se rendre simplement d’un quartier à l’autre. Heureusement je travaillais avec David, un graveur de Lima rencontré à Buenos Aires lors d’une présentation du projet dans un collectif d’art international. Il m’aidait à contacter du monde, à comprendre le fonctionnement de la ville et à rassembler une petite équipe autour de ce quartier-là, qui devait donc être le port de notre bateau pendant les dix jours d’escale.

Sauf que Tortuga n’aura jamais l’occasion de s’approcher de cette zone. Comme tout navire entrant au Pérou, notre Tortue doit d’abord montrer patte blanche au port industriel de Callao, point d’entrée maritime du pays et principale plateforme d’échanges. Y est rattaché un yacht club, le Yacht Club Peruano, qui n’a pas de ponton mais des bouées où s’amarrer et une navette gratuite pour se rendre à terre. Géraldine, Stéphane, Edouard et Nico arrivent là sans problème, prêts à faire les démarches administratives pour régulariser leur situation puis se rendre à Barranco en une courte navigation de deux heures, le long des côtes de la ville. Alors qu’ils sont en manoeuvre d’approche, la marina leur demande plusieurs fois par radio à quelle agence ils sont rattachés, ce qui ne veut rien dire pour nous car jamais nous n’avons eu à passer par une agence pour entrer dans un pays. Arrivée, Géraldine va à terre alors que son équipage reste parqué sur le bateau. Elle tente d’éclaircir cette question d’agence, pour laquelle on lui demande d’emblée 1 300 euros de frais, une somme dont ni elle ni notre association ne disposent. Elle comprend vite que non seulement l’affaire n’est pas claire, mais surtout que ses interlocuteurs n’ont pas l’intention de l’aider à s’y retrouver. Il y a quelque chose de bizarre qui se trame, et très vite l’équipe devient méfiante.

Géraldine se plonge dans les textes de loi et les témoignages d’autres marins venus au Pérou par cette voie. Commence alors à apparaître une véritable magouille orchestrée par la mafia locale dont le but est d’extorquer les équipages étrangers en les menaçant de confisquer leurs embarcations s’ils ne payent pas des sommes astronomiques à des institutions fantômes.

Autant dire que nous nous retrouvons tous sur les nerfs. Personne ne comprend exactement ce qui se passe ni à qui se référer, mais l’idée de perdre Tortuga se met soudain à peser au-dessus de nous comme une enclume, plus sombre et violente qu’un orage.

Petite présentation du BAF glissée dans le livre d'or du YC Peruano

Petite présentation du BAF glissée dans le livre d’or du YC Peruano

Nous passons chaque nuit enfermés dans notre propre navire. Attaché à la dernière bouée, sur la ligne qui marque la fin du territoire du Yacht Club, ce dernier n’est protégé de la visite indésirable d’autres embarcations seulement par la lampe torche d’une petite barque. Un gardien effectue des tours de veille lorsque la brume est trop épaisse pour observer l’activité de la marina sans se rapprocher des navires, et passe ainsi un faisceau de lumière sur les bateaux endormis.

Géraldine nous a raconté que deux nuits avant de toucher terre, elle a été réveillée par Stéphane à cause du comportement étrange d’un bateau près des côtes. Celui-ci s’approche tout feu éteint de Tortuga, l’éclaire au projecteur quelques secondes puis éteint tout à nouveau, en continuant de tourner autour de la Tortue. Comme s’il tentait de repérer le nombre d’équipiers à bord et le type de marchandises qu’il pourrait transporter, sans se faire lui-même connaître. Géraldine, montée sur le pont, demande à ce qu’on éteigne l’AIS qui nous rend repérable sur radar, éteint à son tour les lumières et profite d’être au grand largue pour empanner sans faire de bruit et prendre la fuite. L’épisode se termine sans anicroche mais il n’y a pas de doute : nous voilà arrivés dans des eaux où sévit la piraterie et chaque bateau qui passe à proximité est un danger potentiel. On ne laisse rien visible depuis les hublots, ni ordinateur, ni caméra, ni micro. Une lumière reste allumée en permanence dans le carré lorsque nous sommes absents, et nous fermons la porte avec bout et cadenas.

Sans parler du fait que, vue la tournure que prennent les choses avec les douanes et l’administration, nous ne sommes plus vraiment sûrs de qui exactement il faut craindre une attaque. L’idée de larguer les amarres en pleine nuit et de filer en douce est évoquée, mais on en est à supposer des représailles, en pleine mer, sans aucun moyen de réagir ni de se protéger. Géraldine se voit embarquée dans un double jeu atroce : le Yacht Club ne doit pas savoir que nous avons découvert l’entourloupe et elle doit agir avec eux comme si c’était la douane les coupables; lorsqu’elle se rend auprès des douaniers, elle doit s’assurer qu’ils ne sont pas de mèche avec le Yacht Club et pénétrer ainsi les arcanes d’une organisation qui nous dépasse complètement, qui implique aussi bien l’entreprise privée de la marina que l’Etat.

De la capitaine aux équipiers, communication nocturne entre les quarts

De la capitaine aux équipiers, communication nocturne entre les quarts

Alors que le combat administratif s’allonge de jour en jour, Stéphane, Nico et Edouard finissent par partir, obligés de prendre leur bus et avion respectifs. J’aurais le temps de rencontrer le cousin de la capitaine, M. Renard, avant qu’il ne décolle. Comme tous les gens qui sont timides et qui savent malgré tout être drôles et légers, sa présence est très agréable, et je regrette qu’il nous quitte si vite. On commence à dire “à bientôt” aux gens; c’est à la fois une joie et un cataclysme. Le retour est devant nous et le départ, un souvenir.

Géraldine me confirme que leur navigation s’est très bien déroulée, entourée qu’elle était de marins semi-professionnels, au large d’une mer calme. Elle a eu la joie de retrouver la constellation de la Grande Ours, disparue depuis que nous avions quitté l’hémisphère Nord, et a pu avancer aux lueurs des étoiles.

Elle se retrouve vite entourée de nouveaux membres d’équipage : Sophie, architecte, une fille que je vois comme une dame parce qu’elle sourit avec finesse et rit avec des perles dans la voix. Les cheveux coupés à la garçonne et le corps d’une madone, tout en courbes. Je me disputerai longuement avec elle sur l’écriture du scénario, et apprendrai à apprécier ce mélange étrange de fermeté dans ses idées, et de douceur dans son amitié. Une personnalité à part, qui me déstabilise et qui me gagne en un même claquement de doigt. Avec elle, son mari Geoffroy, venu pour donner un coup de main pour la résidence mais qui regarde Tortuga avec horreur, ce qui nous fait beaucoup rire. Julia est arrivée avec moi; elle se prépare à effectuer sa toute première navigation au sein du Bato A Film, loin des côtes bretonnes qu’elle avait cotoyé à bord de Tortuga lorsque nous apprenions encore à tenir la barre, à Paimpol.

Vianney Roche, l’ami avec qui nous avions navigué jusqu’à Puerto Williams, tenant la barre coûte que coûte sous la tempête et hurlant à tout vent “A la carga!”, nous a également rejoint pour une nouvelle traversée. Il aide Géraldine dans ses démarches. Il l’accompagne à la capitainerie, à l’administration du Yacht Club, aux douanes. C’est finalement lors d’un passage dans cette institution qu’ils mettront le doigt sur le noeud du problème, grâce à une erreur de paperasse faite par un des douaniers. Alors qu’ils essayent encore de comprendre pourquoi ils doivent passer par une agence et payer une telle taxe, on leur montre un papier qui place Tortuga au sein d’un établissement inconnu, différent du Yacht Club où elle se trouve. Géraldine reconnaît ce nom : il s’agit de l’agence chez qui on tient à ce qu’elle s’inscrive justement. Elle fait alors le lien: en vérité cette agence, c’est notre Yacht Club. Celui-ci nie, et sans vergogne, reconnaître l’intitulé, pour ne pas être découvert. De même, son administration refuse de déclarer Tortuga comme étant dans son enceinte, tant que l’équipage n’a pas payé “l’agence” et que leur situation est illégale car avec tout ça, le navire n’a pas pu être enregistré aux douanes et Géraldine se retrouve sans papiers d’entrée sur le territoire. La menace de confisquer le bateau flotte toujours, et pendant près d’une semaine nous ne trouvons pas de soupape de décompression : tous, nous nous demandons comment cette histoire va finir.

Lorsque le fil qui maintient encore la situation en équilibre apparaît sur le point de flancher, nous décidons de prendre le problème à pleines mains et de demander de l’aide à toutes les institutions disponibles. La police du tourisme avait déjà été contactée par Stéphane; Julia et moi nous rendons à l’ambassade de France et obtenons le numéro privé d’un agent des douanes qui travaille en sous-main pour le gouvernement français. Vianney fait appel à son père, qui parvient je ne sais exactement comment à tirer assez de ficelles pour que le directeur du Yacht Club en personne vienne s’enquérir de notre situation et nous proposer son aide – mais comment savoir s’il connaît le négoce qui a cours dans sa propre entreprise ? Nico se met en relation avec un juge de Callao, et Géraldine prend langue avec Vianney Houette, futur second de Tortuga lors de la navigation des Galapagos, et administrateur des affaires maritimes françaises.

Bien que tous, nous nous retrouvons à un moment face à l’obstacle incontournable qu’est l’implication implicite de l’Etat péruvien dans cette magouille de confiscation de bateaux étrangers, la situation semble petit à petit tourner à notre avantage et nous finissons par nous rassurer. Au moins pense-t-on pouvoir partir légalement, et en plein jour.

 

Alors que la lutte administrative continue, notre résidence débute. Voyant les problèmes d’entrée portuaire venir, Géraldine avait missionné Vianney pour qu’il contacte un centre culturel dans les environs du Yacht Club, le Monumental Callao. Les négociations avec eux ont été étonnamment simples et en deux échanges de mail, nous avions une nouvelle salle pour nous accueillir. Le premier centre avec lequel nous devions travailler, dans le quartier touristique, nous met alors étrangement en garde contre Monumental : cette institution est réputée entretenir des activités liées au blanchiment d’argent et servir de bastion à la corruption.

De mieux en mieux, mais que faire ? Peut-être n’est-ce qu’une façade, mais ce centre, un magnifique bâtiment colonial de six étages, dispose de galeries d’art, d’ateliers d’artistes, d’un réseau social qui compte plus de 70 000 membres et nous n’avons aucune autre alternative dans cette zone. Je fais des recherches en ligne pour me renseigner sur cette nouvelle affaire mais rien de frappant ne sort des médias. Comment distinguer le faux du vrai ?

On décide d’y transposer notre atelier et de renoncer à Barranco. A notre désespoir, plusieurs artistes résidant dans le centre se désistent alors de l’atelier et refusent de perdre chaque jour deux heures dans les transports pour un travail qui n’est pas rémunéré. Heureusement, David arrive le lundi matin à 9h pétantes, et nous redonne un grand élan d’optimisme et de motivation.

Galeries du Monumental Callao

Galeries du Monumental Callao

Avec lui se trouve Lucero, alias Chaska, une des étoiles montantes de la musique péruvienne. Elle chante dans un groupe, Hit La Rosa, dont fait également partie David et cinq autres musiciens. Parmi eux, un Péruvien francophone nommé Martin qui nous avait demandé de participer à la navigation Pérou-Equateur. Géraldine avait accepté sans condition, et encore une fois elle a dû faire face à son désistement, quelques jours avant d’arriver à Lima. Elle propose à Chaska et David d’embarquer, mais tous ont des concerts prévus dans les semaines qui viennent, et Tortuga se retrouve à nouveau avec un équipage diminué.

Pourtant leur fascination pour la mer est réelle. Afin de leur éviter les transports, nous leur proposons de venir dormir sur le bateau, deux par deux. David vient une nuit avec un artiste qui expose à Monumental, Diego, avec qui on se liera d’amitié et qui deviendra un des principaux dessinateurs de notre court-métrage. Chaska et Martin découvrent Tortuga la nuit suivante, et restent un long moment sur le pont, à regarder les lumières de leur ville et à tenter de se photographier à bord malgré la pénombre. Diego nous dira qu’il y a une zone, au Nord, qu’on ne voit jamais à cause de ce brouillard extraordinaire qui chaque matin transforme la capitale en une cité de brume, les volutes blancs ondulant entre les toits et se prenant dans les réverbères. Mais d’ici, de nuit, on voit les lumières de ce quartier qui transpercent le flou et viennent éclairer les vagues et ceux qui y nagent, baignés de fraîcheur.

Le surf est le sport national du Pérou; nous sommes dans un pays qui aime la mer, qui la pratique, qui la filme et la montre comme une des premières fiertés du territoire. La pêche est également essentielle à la cuisine péruvienne, autre fierté revendiquée et reconnue par l’ensemble du continent. Malgré tout, très peu de monde a la possibilité d’expérimenter l’océan à travers des navigations de plaisance, ce mode de vie étant réservé à une riche aristocratie qui ne cherche absolument pas à partager son savoir. C’est la première fois que nos amis montent sur un voilier; s’ils ne peuvent pas naviguer, au moins auront-ils dormi une fois au rythme de la houle, au son des cliquetis du mât et du frottement des bouts.

Tortuga à Lima

Tortuga à Lima

Géraldine mène le premier jour de résidence comme à l’habitude : nous lisons ensemble le pré-scénario, rédigé en amont par Sophie, Julia et moi; nous en discutons et lui apportons des modifications de rythme, de détails, de personnages, de lieux. Tout ce qu’il faut pour que chacun s’y retrouve, et en particulier bien sûr les résidents de la ville. Ensuite nous dessinons le storyboard, penché chacun sur une feuille, en fonction des plans que la réalisatrice nous assigne. Le premier qui termine commence à découper ses cases, et les scotche au mur en les regroupant par séquences. Une fois que tous les plans dessinés sont ordonnés et visibles de tous, commence une discussion qui va durer plusieurs heures. Chacun va présenter son travail et défendre un décor, un cadrage, une succession qui lui semble juste. Petit à petit, les dessins non sélectionnés sont éliminés, et sur un pan du mur apparaît le storyboard final, fait des images sur lesquelles il y a eu accord.

Après cela il reste encore à répartir le travail. Papier et crayon en main, Géraldine note séquence par séquence toutes les productions nécessaires à la réalisation du film, en précisant à chaque fois s’il s’agit d’un fond, d’un objet, d’un personnage, d’un son ou d’une musique. Affichées également au mur, ces listes servent au suivi de la résidence et du film. Chacun va y noter son nom en face de la production qu’il choisit de faire, et s’engage ainsi à la présenter avant la fin de l’atelier, quatre jours plus tard. Un vrai travail, qui demande à ce que la majorité de l’équipe se donne à temps plein, que tous respectent leurs engagements, et que les musiciens soient capables de sentir le film en amont, sans le voir, uniquement à travers ces dessins faits sur le moment et la variation des séquences. Au cours de l’atelier, chaque oeuvre terminée est cependant photographiée et envoyée immédiatement au groupe par mail. Que tous puissent suivre les productions et s’adapter, se coordonner avec ce qui naît jour après jour des mains, pinceaux, crayons et instruments des collègues.

De bien des façons, cette première journée de résidence est la plus importante et la plus intéressante de notre processus. Elle est le vrai coeur du projet car ce n’est vraiment qu’à ce moment-là que les points de vue sont échangés et débattus, entre français et locaux, et que nous avons l’occasion de découvrir toute la culture, tous les détails des villes que nous montrons. Ce partage ne se fait d’ailleurs pas seulement qu’envers nous : les artistes locaux, qui ne se connaissent pas toujours, ont l’occasion de confronter les differentes visions qu’ils ont de leur cité. C’est à ce moment-là qu’on peut sentir ce qu’ils désirent dire sur le lieu et ce qui, au contraire, ne se dit pas.  

En résidence

En résidence

La résidence de Lima a été riche de ce point de vue-là. David et Chaska connaissent la capitale sur le bout des doigts, ainsi que le folklore de leur région. Inspiré de légendes incas, notre scénario se base sur un conte, écrit par Sophie, qui prend place dans le Lima moderne. Cette idée de superposer l’ancien et l’actuel semble essentiel à nos compagnons car nous sommes dans un pays où les légendes et les traditions n’ont jamais succombées à la modernité. La déesse Arana, symbole de celle qui tisse et mêle les destins, poursuit dans les rues bétonnées le dieu Soleil , Inti, pour le séduire et se parer de ses rayons d’or. Petite silhouette noire, sur grands immeubles. Les toits en tôle des quartiers pauvres.

On place l’introduction et la fin de l’histoire dans la zone de Villa El Salvador, connue pour avoir été un bastion de la rébellion contre la dictature et une des plus importantes communautés autogérées du pays. Aujourd’hui la situation est moins glorieuse, Villa El Salvador étant devenue une favela non politisée, les principes communistes devenus un souvenir du passé et les sorties nocturnes plutôt peu recommandées. Nous avions envie de parler justement de ces quartiers moins reluisants des capitales, si présents en Amérique Latine. Comme je l’ai entendu dire un jour, phrase politiquement incorrecte mais vraie : la pauvreté offre une architecture extraordinaire, et la vie y est souvent plus abrupte, plus intense. Nous avions eu la bêtise d’oublier ces zones de nos films pour se concentrer sur cet esprit positif qui nous guide; mais c’était négliger à quel point elles peuvent être pleines de richesses et d’histoires, loin du miserabilis dans lequel les plongent les médias.

Plus que l’histoire de Villa El Salvador, c’est un détail technique qui nous interpelle dans ce quartier. On dit que les gens qui y vivent récupèrent l’eau transportée par la brume depuis la mer grâce à une sorte de filet qu’on nomme “attrape-brouillard”. C’est une sorte de grand filet tenu droit par des bâtons et relié à des tuyaux qui récupèrent l’eau condensée. Des filets, comme des toiles. L’araignée a pris possession de Lima, sur ces toits décorés de mailles noirs comme sur son front de mer, les falaises de cette ville étant entièrement recouvertes de filets de protection contre les éboulements. La végétation se répand sur eux, à travers eux, et décore ce plastique ajouré de pans de jardins verts. Un des plus beaux fronts de mer que nous ayons vu; la violence des routes à quatre voix tue le calme serein des plages, les toiles arachnéennes enveloppent la terre, le brouillard dévore chaque rayon de lumière : mais toute la ville a le regard pendu à l’océan.

Le dernier jour de notre résidence, je me rendrai avec Julia à Villa El Salvador. On arrive sur place et embarque dans un petit taxi de jaune de bric et de broc, les portières brinquebalantes et un papi au volant. Celui-ci est ravi de s’improviser guide touristique et nous monte tant bien que mal en haut d’une petite colline, que nous puissions voir l’étendue de la ville. On lui demande de nous montrer un attrape-brouillard et il lève un sourcil : il n’y en a jamais eu dans cette zone-là. Ils sont placés sur les maisons d’autres banlieues, toutes aussi pauvres, bien plus proches de la mer. El Salvador est situé trop en hauteur. On perçoit au loin la brume marine qui touche les berges, s’entremêle dans les immeubles. Et reste loin de notre colline.

 

Parfois on découvre une vérité en se trompant de chemin. Lima n’aura cessé de nous faire faire fausse route. Pour unifier les oeuvres, produites par six artistes différents, on s’impose une charte graphique assez ferme, annonçant dès le départ que le film ne sera fait qu’en noir, blanc et jaune. Cette couleur renvoie au dieu Inti mais elle est surtout une couleur récurrente de la capitale. Il n’y a pas un seul quartier qui n’ait un escalier, un feu ou un trottoir peints en jaune. Sans parler de cette boisson étrange, l’Inca Kola, un soda fluo que les Péruviens adorent et qui est un des seuls produits à avoir jamais battu la vente de Coca-Cola sur un territoire. Aujourd’hui la marque américaine a évidemment racheté ce petit concurrent, mais ça n’empêche pas les Péruviens de le considérer toujours comme la vraie boisson nationale du pays, et un élément de leur patrimoine.

Nous exposons ces justifications concernant le choix de la couleur jaune à Chaska et David, pas peu fiers d’avoir si bien saisi un aspect de leur ville. Ce dernier nous regarde amusé et nous dit, sourire en coin, que ce jaune a envahi l’ensemble de la mégalopole, et notamment le front de mer et les quartiers pauvres, à cause de la campagne électorale d’un des pires politiciens du pays. La stratégie est particulièrement violente : repeindre des éléments de la géographie quotidienne des habitants pour les obliger à se souvenir et intégrer la présence de ce parti politique dans leur vie. Une publicité à grande échelle, particulièrement insidieuse.

Décidément, cette ville ne se laisse pas cerner facilement… Après discussions on se met d’accord pour garder une couleur pâle, mordorée, qui renvoie tout de même au soleil mais non au jaune pétant qui pare les rues de Lima. Nous l’aimions pourtant, cette couleur-là. Peut-être était-ce l’occasion de combattre son utilisation politique. Mais le risque que ce soit mal interprété est trop fort, et voilà un écueil dans lequel nous ne pouvons pas tomber. Sans parler du fait qu’imposer une ligne graphique à des artistes autonomes est quasiment de l’ordre de l’impossible, ce projet nous l’a bien appris. Cette idée de noir blanc jaune finit par s’estomper et passer en sourdine, malgré nos efforts pour s’y tenir.

 

A Villa El Salvador

A Villa El Salvador

 

Cela est dû également au fait que Géraldine a disparu dans l’asile labyrinthique de l’administration péruvienne. A la recherche des laisser-passers A38, E311 et X24 qui permettront à Tortuga de filer au large. Après avoir dirigé le storyboard et la répartition du travail le premier jour, nous ne la voyons plus que le soir, pour recevoir ses bonnes ou mauvaises nouvelles. Cela a pour effet de rendre la résidence en partie chaotique, les participants n’ayant plus de référent officiel et chacun tentant d’aider par des conseils et des initiatives qui ne débouchent pas toujours sur un bon résultat. La communication est particulièrement difficile avec Chaska et Martin, qui ont pris en main la musique, une des productions les plus essentielles pour le film, et avec qui nous nous retrouvons incapables de discuter à distance. Julia et moi les harcelons de messages pour s’assurer qu’ils vont tenir leurs engagements mais, constatant qu’il n’y a pas de répondant, je finis par me rendre chez eux deux fois, micro en poche, pour les enregistrer directement.

Eux-mêmes sont surpris de cette mauvaise communication et ne comprennent pas notre organisation. Ils font tout ce qu’ils avaient promis, dont une partie dans la nuit qui précède le départ de l’équipe, mais avec eux s’installe irrémédiablement un climat de tension. On se dit qu’il y a une différence culturelle qui nous échappe, les Péruviens pouvant considérer qu’une heure de rendez-vous n’est jamais fixe mais approximative et fluctuante. Ça nous oblige à être toujours méfiant, toujours dans la relance pour être sûrs que les choses se fassent. Plutôt pénible, mais sûrement considèrent-ils que c’est nous qui sommes trop rigides, trop insistants. Parfois il faut savoir lâcher prise et faire confiance. Lima ne nous a pas mis dans cet état d’esprit, malheureusement.

 

Le soir de notre dernier jour d’atelier, on fait une projection dans un petit centre culturel de quartier, en petit comité. J’ai l’occasion de revoir l’ensemble de nos productions et ne peux m’empêcher de sourire. Il y a des choses qui sont incompréhensibles. Le court métrage de Puerto Madryn me semble particulièrement drôle tellement il est perché. Celui de Buenos Aires demande à être littéralement déchiffré, et ceux du Brésil incitent à se laisser porter sans tenter de saisir le fin mot de ce qui est raconté.

Mais est-ce vraiment un problème ? Il y a des pays qui n’exportent que certaines oeuvres cinématographiques parce que les autres sont trop ancrées dans leur propre folklore, leur propre géographie pour pouvoir être comprises et appréciées à l’extérieur du territoire. Les films qui plaisent à l’étranger ne sont pas celles qui ont du succès auprès de la population du pays, habituée à ses propres codes, son style et ses références. Je pense notamment à la Chine, qui a toute une culture du film de combat qui relève pour nous d’un tel kitsch que c’est presque irregardable. Totalement hors cadre de ce dont on a l’habitude. Et par conséquent passionnant, dérangeant, étrange. Un style que j’adore.

Lorsque nous faisons un “documentaire poétique d’animation”, autant dire un pari artistique qui touche au bizarre et au contradictoire, avec des artistes imprégnés de leur propre culture et sur qui on refuse de plaquer une intention ou une vision extérieure, le manque de compréhension est un risque difficile à éviter. Nos courts sont peuvent être des cadeaux pour ceux qui habitent les lieux représentés, et des puzzles pour les autres. Au moins tout y est honnête, du procédé de création à chaque détail dessiné. Que ceux qui ne connaissent pas enquêtent : ils découvriront pourquoi un dragon peut faire du pain et un homme mourir dans les bras d’une montagne. Prenons ça comme un jeu, sans tricherie.

 

Callao, La Punta. Le centre colonial de Lima, un des plus beaux du continent. Cette ville a tant de visages qu’on s’y perdra toujours. Appareil en main, je me balade à travers l’écran d’un portable. La photographie d’aujourd’hui se cadre d’abord sur un rectangle, 3 cm sur 6. Le cinéma aussi. Pour des cinéphiles nomades, nous n’avons pas du tout pris le coup de la caméra mobile – “caméra/mobile”. On filme les images réelles avec des appareils photos perfectionnés, mais se rabattre sur un téléphone semble encore indécent, malgré l’iPhone, malgré les cours donnés dans certains ciné-clubs sur l’utilisation de ces nouveaux médiums de captation. J’expérimente pour la première fois l’image au bout des doigts, au bout du pouce. Partage en instantané sur une toile plus grande que ce ne proposera jamais une salle de cinéma. C’est une nouvelle relation aux images; ou une habitude que nous avions refusé de prendre. Depuis combien de temps déjà fait-on de la photo et des films avec des téléphones ?

Callao. Le quartier du Monumental est un triptyque improbable. On y débouche d’un paradis bourgeois, La Punta, pointe de terre cernée d’océan où se côtoient villas et murs décrépis, vieilles maisons coloniales et beaux restaurants. L’odeur du sel, où qu’on soit. L’armée, qui y a ses quartiers, chante chaque matin pour accompagner le lever de drapeau. Officiers en uniforme accompagnés de jeunes matelots, belles marinières. Le grand air.

La Punta

La Punta

Un pas plus loin, et c’est le port industriel, cette forêt de grues et de conteneurs qui nous avait laissé en paix depuis les Canaries, depuis La Rochelle. Commencent à apparaître les ruelles sombres inhospitalières, cette atmosphère portuaire qui est tout ambivalente, impénétrable. Là où le soleil frappe, de grandes fresques murales, des graffs qui n’envient rien à Valparaiso ni Rio. Les artistes de Callao vivent entre mer et peinture. Entre les rues calmes de la pointe, et le quartier le plus violent de la capitale – du pays. C’est un pas encore, mais à peine : un angle sur la gauche, et les taxis remontent les fenêtres, ferment les portes, interdisent de montrer son téléphone ni de regarder trop franchement dehors. Certains le traversent en moto, une capuche enfoncée sur le visage, à toute allure. A quelques mètres de l’aéroport qui s’y trouve, des touristes en caleçon, qui ne savaient pas, rebroussent chemin et rentrent chez eux. S’ils peuvent.

C’est une zone qu’on effleure du doigt, entrant dans le seul marché qui soit à proximité de Monumental sur la pointe des pieds, sans rien sur soi, le temps d’acheter rapidement quelques fruits et de prendre la poudre d’escampette. On voudrait prendre une rue perpendiculaire à l’avenue qui mène à ce marché-là, qu’on ne pourrait pas. Les commerçants nous arrêtent – “pas par là”, “range ton portable”, “attention au feu rouge”, “ne reste pas”, “rentre ici, que ce groupe passe”. Sentiments de danger, et de protection. On craint et on s’attache. Tout, toujours, est en double teinte. On ne traverse pas la dernière partie de Callao; c’est celle qui nous fascine. Une frontière hors norme qui nous sépare du reste de la ville. Passage obligé entre les mailles du filet. Doigts croisés. Sans portable.

Callao vue de Monumental

Le port de Callao vue de Monumental

 

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La Mère de Dieu

Je le vois lui prendre le pied, et souffler dessus la fumée de sa pipe. Elle me dira plus tard que ça l’a aidée. A le regarder faire, dans cette pénombre brisée seulement par le rougeoiement près de sa bouche, au rythme de son souffle, j’ai envie de rire. Elle tremble encore : il répand sur ses membres les volutes du tabac naturel et chante à voix basse, avant de se remettre à vomir.
“Demande de l’aide à la plante” répète-t-il encore. Il avait pourtant assuré qu’il suffirait de l’appeler lui, si quelque chose tournait mal. Elle s’est mise à pleurer mais il reste cette fois à distance. Il mène son rituel sans changement de rythme, sans angoisse, sûr du chemin qu’il ouvre par sa voix, sa respiration.
Je la vois perdre de plus en plus contenance. Elle dit qu’elle a peur. Je m’approche d’elle et lui prend la main, l’entoure de mes épaules et embrasse son front, lui murmure à l’oreille. “Callate” (tais-toi) fuse dans l’espace noir. J’ai de plus en plus envie de rire, alors que ma colère monte.

Je garde sa main dans la mienne, et m’allonge près d’elle. En face de moi, posé sur une petite table basse, se trouve le portrait de la Vierge Marie. A chaque éclat de lumière, j’aperçois son visage qui nous observe. Il nous a fallu plus de sept heures de voyage, entre jeeps et pirogues, pour rejoindre le bout de terre où on se trouve. Et qu’est-ce qui nous attendait ? Cette auréole. Une pureté que nous connaissons très bien. Dont on se désintéresse et qui se retrouve plantée-là, pleine bravade, au coeur de la forêt amazonienne comme sur un coin de cheminée.
Jusqu’où est allé le syncrétisme? Cette image me fait mal rien qu’à la regarder. Tout ce qui a été fait, pour qu’elle puisse être affichée ici, dans le poumon du monde, la dernière vibration de ce qui était intouchable. La voilà qui prend place entre les griffes de jaguar et les poteries de terre peintes. Comment entendre ceux qui parlent encore de la forêt comme d’un être à part, pleinement vivant, plus mystérieux que la magie même ? Leurs discours sont mêlés de nos propres mots. On voudrait nous guérir des vices de l’alcool, du sexe, du Mal qui essaye encore et toujours de vaincre le Bien par des biais détournés. La purge à laquelle on s’adonne en ce moment même est pensée selon ces codes. Certains viennent ici parce qu’ils cherchent à guérir d’une vie immorale, coupable, et que dans la plante, dans cet organisme qu’on ose dire plus puissant que Dieu parce que l’illumination qu’il apporte est impartiale, se trouve des réponses. D’autres viennent pour des maladies du corps, mais tout passe toujours par l’esprit.
On dit que les conquistadores ont ramené très peu d’or, mais que ce qu’ils ont pris est incalculable. Ce qu’ils ont laissé aussi.

Elle allonge ses jambes vers l’avant, pose ses mains sur ses genoux et commence à se balancer doucement d’avant en arrière. Elle ne parle plus, mais je sais que tout un monde prend place en elle. Je laisse ma main à ses côtés, lui serre les doigts quand elle me les donne. Complètement extérieure à son voyage, je sens pourtant ce qu’elle vit et quel est mon rôle dans son lâcher prise. Je sers de point d’ancrage, je joue cet être à qui elle demande de l’aide et malgré tout le détachement, toute l’incompréhension que je ressens cette nuit-là face au spectacle qui m’entoure, je ne peux pas nier que je savais, sur le moment et avant même de venir, que cette place-là serait la mienne.

Les autres se convulsent, vomissent, murmurent parfois des choses inintelligibles. J’aimerais dire que je ressens de la compassion pour ce qu’ils traversent, mais ce qui me tient à cet instant-là est plus proche d’une sorte de rage. Pourquoi suis-je venue ici? Quelle est ce mensonge, cette farce, que nous avons choisi de vivre? La violence que je ressens me rend extraordinairement calme.
Seul le fou rire est difficile à contrôler.

Nous avons emprunté une route surnommée la Transocéanique parce qu’elle relie l’océan Pacifique et l’océan Atlantique en traversant de bout en bout le Pérou, le Brésil, et ce pays à part qu’est l’Amazonie. Une forêt aussi grande que l’Australie, qui a donné plus de fils à retordre aux explorateurs que toutes les mers, tous les déserts du monde. Aujourd’hui encore, il y a des plantes et des animaux que nous n’avons pas découvert sur ce territoire. Des organismes vivants dont nous ne soupçonnons ni l’existence ni les propriétés. Voilà qui fait concurrence avec Mars, ou les abysses.
J’étais déjà fascinée par ce territoire sacré entre tous avant de mettre les voiles, mais l’expérience de la mer a changé irrémédiablement mes sensations de la terre et de ce qui y vit. J’aimais les forêts. Aujourd’hui je les respecte plus encore. L’océan m’a permis de regarder la jungle avec des yeux neufs et je ressens plus profondément ses changements de sons, l’ampleur de son espace, la hauteur de ses arbres qui vous font lever le nez et vous obligent à un horizon vertical. Regards vers le ciel. Le sentiment d’être membre de plus grand que soi, ici, est permanent. Il y a une unité dans cette différence, du sable à la terre, de l’eau aux nuages, qui nous dépasse. On se le rappelle à chaque fois qu’une racine craque. Une racine, comme une vague. Un bruit comme un tonnerre, qui s’entend à peine et pourtant résonne, résonne…

A ma gauche se tient un homme, un Péruvien, venu comme nous pour la première fois dans une communauté indigène pour soigner un mal particulier, une malédiction qu’on lui a lancé il y a des années et qu’il ne parvient pas à fuir. C’est une chose qui se pratique ici, quand quelqu’un vous déplaît vous lui lancer la poisse, quand il vous ravit, vous le bénissez de chance. Il n’y a pas besoin de trop en faire pour qu’un sort vous suive : votre voisin peut faire appel à un sorcier et régler le problème.
L’odeur de sa pipe accrochée au corps, il lui dira qu’il l’a vue, celle qui l’a aidée la première à conjurer le sort, alors que lui vomissait ce qu’il avait encore à perdre, recroquevillé sur le sol. Elle lui a confié qu’il y était presque, qu’il ne lui manquait que ça, ces “10%” qu’il symbolise avec son pouce et son index côte à côte, presque collés.
Une cérémonie encore, et la jauge repart à zéro.

Des singes sautent sur le toit et rendent les chiens fous. Je m’inquiète que leurs hurlements achèvent de plonger ma camarade dans un délire sombre, mais elle ne semble pas les entendre. Impossible de dire combien d’heures s’écoulent comme ça, elle assise, moi allongée, les autres installés comme nous sur des matelas élimés posés à même le sol.
Elle se couche à son tour, blottie contre moi, ses cheveux contre mes joues. Je sens, emmêlées dans ses mèches, les feuilles humides dont nous nous sommes recouverts le corps avant de commencer. On nous a donné un bac d’eau à partager, où flottaient des petits bouts de feuilles déchirées à la main. Nous avons pris des gobelets et nous nous sommes aspergées la tête, les bras, les jambes, la poitrine. Il a fallu se rhabiller comme ça, sans rien essuyer, trempés et couverts de verdure, et j’ai commencé à sourire.
“Si la plante te choisit, tu sécheras très vite”. J’aurai froid toute la nuit.

Sur le chemin vers la région amazonienne Madre de Dios, le Péruvien a posé beaucoup de questions à la demoiselle apprentie sur la zone que nous traversons. Ça m’a surprise. On parle toujours du tourisme étranger, en oubliant celui des habitants du pays. Nous sommes les seules “gringas” de notre petit groupe de cinq, les deux autres viennent de la côte et la jeune femme qui nous guide est indigène, comme celui qui nous attend. Il est difficile de savoir si elle vient comme une aide pour lui, ou comme une patiente. Elle dit avoir eu tout un temps de débauches, dont se débarrasser.
A expier?
Aux questions qu’il pose, elle répond que les communautés de Madre de Dios luttent contre la détérioration des patrimoines indigènes et l’exploitation minière. Elle dit que les peuples qui vivent dans la forêt ne peuvent gagner de l’argent sans quitter leur habitat qu’en travaillant dans les mines. Sinon, il faut aller à la ville, et perdre la forêt. Mais les mines sont le cancer de la jungle, avec le caoutchouc, l’or et le commerce du bois. Alors c’est un cercle, dont on ne se remet pas.

Son souffle est devenu plus lent. Elle me dit qu’elle se sent bien. Je voudrais lui parler mais je comprends qu’elle n’est pas encore revenue. Juste passée d’un meilleur côté, où j’espère que rien ne viendra la chercher pour faire demi-tour.
L’odeur de l’herbe empli l’air. Ils sont deux à fumer, lui la pipe, elle une cigarette blanche, presque phosphorescente. Tout du naturel, disent-ils, mais ils crachent tous les deux leurs poumons et font sur le sol de petites mares de salives où j’aurais l’horreur de mettre les pieds en voulant sortir à tâtons, un peu plus tard.
Des bassines de plastique ont été disposées devant chacun d’entre nous, pour qu’on puisse vomir notre égo, notre passé, nos erreurs. Alors que tout le monde vide ses tripes, mon amie reste impassible, et j’en ressens une fierté incompréhensible.
Il dira, lui, qu’il a vomi surtout pour elle, et que ça lui a fait mal. Ça je veux bien le croire, qu’il ait eu mal. On ne peut pas passer une nuit entière à vomir autant sans souffrir, c’est le marin qui le dit. Mon idée du bon sens me fait penser qu’il y a quelque chose de fondamentalement faux dans cette démarche de purge totale, qui est censé blesser le corps pour guérir l’esprit. Qui peut vouloir un tel traitement, et croire en son résultat?

Après s’être engagée sur le fleuve, notre embarcation a suivi le bras central avant de bifurquer sur un cour d’eau étroit, pris entre les plages de sable brun et les hautes herbes. On vogue là quelques temps, puis s’arrête sur une des rives. Il nous faut encore monter une pente ardue et enfin, nous arrivons dans un village de seulement trois maisonnées où il nous attend avec sa famille. Une petite fille joueuse me donnera un fruit dur et suave, le regard déjà plein de charisme et de courage.

Il s’est assis dans le cercle, près de la petite table basse, et a sorti une bouteille de Coca-cola en plastique. Dedans se trouvait le breuvage, et cette fois je n’ai pas ri. Peut-être ne faut-il pas donner d’importance aux contours; peut-être tout est-il déjà perdu. Autour de son cou, une longue griffe.
Il a servi le liquide vert noir dans une tasse de terre décorée, et l’un après l’autre, nous avons bu, un genou à terre devant lui, la tête en arrière. J’ai été étonnée par ce goût, beaucoup plus supportable que ce que j’aurais cru, presque bon. Un mélange d’amers, très acide.
Alors que ma compagne s’apprête à être submergée par cette rencontre, je reste sur le rivage. Immédiatement, mon corps rejette cette substance. Je vomis l’intégralité de la boisson avant même que tous les présents aient pu y goûter.
Je vis cette réaction comme une victoire, qui m’emplit de joie. Quelques minutes avant que la bougie ne fonde et que ça ne commence, plongé dans le noir, mon amie m’a dit en plaisantant qu’il y aurait un avant et un après cette expérience. Cela a formé en moi, au niveau du ventre, une boule plus ferme et plus solide qu’un bouclier. Mon rejet, physique et mental, devient total. Que ferai-je d’un après, moi qui ai eu tellement de mal à construire ce maintenant que j’aime? Je suis ici à cause de films, à cause de livres, à cause de ma croyance qu’il y a dans l’esprit humain des portes de conscience inaccessibles à l’état d’éveil et que j’ai la curiosité de me demander ce que cachent les miennes. Mais ma vie actuelle me convient; plus, elle me ravit. Que ferai-je d’une vie nouvelle ? Que je n’aurais pas choisi, qui me serait venue là, en une nuit, avec une bouteille de Coca et sous le regard apitoyé de la Sainte Vierge.
Je ferme les yeux et demande à mon corps de toutes mes forces de faire barrière. Je bois quand même, et la réaction physique qui ne tarde pas à suivre me plante définitivement bien dans mes baskets. Hauts les coeurs, on verra plus tard pour les illuminations et les enseignements magico-sylvestres: on a une barque à mener et ce n’est déjà pas une mince affaire.
Il y a un temps pour tout.

Il y a des arbres dans cette région qui cherchent le soleil en se créant des pattes. Ils ont un tronc, et sur le côté de ce tronc ils font pousser des racines épaisses comme le début de petits arbres, et quand celles-ci touchent terre alors ils basculent tout leur poids, leur tronc principal et leur feuillage, sur ces nouvelles jambes. Que le soleil n’apparaisse plus que de l’autre versant, caché maintenant par la coupole d’un arbre devenu trop grand, et ils referont l’opération de bout en bout pour retrouver la chaleur le plus rapidement possible. On les appelle les arbres impatients.
Mais je n’en vois pas sur ce bout de terre.
Pas sur ce bout de terre.

Elle dit que j’ai tord. Qu’elle l’a senti vomir pour elle et que ça l’a soulagée. Elle n’a pas guéri parce qu’elle n’avait rien à soigner, mais un enseignement lui a été transmis à travers le dialogue qu’elle a tenu avec la plante. Ce qu’elle a compris ou découvert, sur elle et sur le monde, je n’en saurai rien. Ça ne regarde qu’elle. Ça ne se regarde, en fait, qu’à travers soi.

Je parle pour ce “peuple” fantasmé des Européens, à cause de cette Vierge qui vient directement des racines de ma société, et de ce “gringa”. Ça ne les choque pas, d’avoir un mot pour désigner un autre type, l’Etranger blanc, d’où qu’il vienne. Ils me disent de ne pas m’en vexer; je ne sais pas quoi répondre.
Je ne dis rien – c’est ce peuple fantasmé des “Européens” qui parle en moi. Je m’étais nourrie avant de venir de textes et d’images, et j’étais sûre d’être prête à vivre ce qui allait peut-être s’offrir à moi dans cette contrée. Je désirais cette rencontre, mais elle m’échappe, me vole mon sérieux.
Je suis en désaccord, sans pouvoir mettre le doigt précisément sur ce qui provoque mon malaise. Je découvre en moi une part de culture, ancrée au tréfonds, et pourtant qui me semble aussi inconnue que celle à laquelle elle se confronte soudain. C’est ce face-à-face qui la fait naître. Mon voyage se passe sans expédient mais il m’emmène loin. On dit qu’on n’est pas le maître chez soi; me voilà en présence d’un occupant orgueilleux, cartésien et pris de fou rire.
Il va falloir apprendre à se connaître. Que la cohabitation ouvre plus grandes ses portes, laisse venir ceux qui sont de passage, ceux qu’on croise sans le vouloir et ceux qui restent.
Est-ce que c’est le manque de sécurité qui me fait devenir épines ? Le manque de repères, peut-être. La peur.

Le désert s’arrête là où commencent les arbres. Le rien et le silence n’ont pas leur place dans cette vie foisonnante, tonitruante, qui vous emplit les oreilles plus fort qu’une ville, qu’un orage. Yeux fermés ou ouverts, fermés plus qu’ouverts, on sent chaque centimètre de cet espace habité. Peut-être le silence n’est-il en fait qu’humain. Quels sont ces espaces silencieux dont nous parle Pascal ? Ni la mer, ni le désert, ni la forêt. Le vent est toujours présent. Peut-être cette idée n’existe-t-elle qu’entre des murs ? Ou sur une bande sonore, passée à vide.
Au cinéma.

Qu’est-ce que l’exotisme ?
Ce décalage avec soi-même que nous offre la confrontation à l’inhabituel, “l’inhabitude” : est-ce le seul espoir de la pensée de se voir, et de se construire ?

Ce n’est pas seulement la peur. C’est quelque chose de plus profond et de moins superficiel. Qui agit normalement dans les tréfonds, par en-dessous, et qui se retrouve soudain jeté en avant, sur scène. Quelque chose qui nous fait agir d’habitude sans qu’on ait besoin de le dire. Notre coutume d’être.

Je reste allongée sous les étoiles. Je ne les vois pas à travers le toit de paille, mais je les imagine comme si j’étais à bord de Tortuga. Elles doivent être magnifiques, du coeur de la jungle. Je sortirai s’il n’y avait pas les singes, les chiens et les molards.
J’ignore où est le navire à présent. Nous avons quitté Arica avant que Géraldine ne largue les amarres et je n’ai même pas eu le temps de saluer son équipage. Stéphane est revenu de voyage pour effectuer cette dernière navigation avant de prendre un vol pour Paris et de quitter notre aventure jusqu’aux retrouvailles de La Rochelle. Nico, un ami d’Alejandro, a traversé en avion la distance qui sépare sa ville portuaire de la ville du désert pour entrer au Pérou avec notre Tortue. C’est un type aux manières déconcertantes, toujours à la lisière de la provocation, mais au coeur tendre. Un déjeuner avec lui suffira à me le faire sentir.
Avec eux se trouve un homme dont le nom remarquable, Édouard Renard, me le rend d’avance sympathique. C’est le cousin de notre capitaine, et un autre bon navigateur dans la famille Marin. Il est venu exprès pour la traversée, sans vraiment se soucier des résidences, alléguant qu’il n’a pas la fibre artistique. Il nous sauve la mise, car nous avons encore eu des désistements de dernière minute, et le navire a failli partir avec seulement trois membres d’équipage. Je pars avant qu’il n’atterisse au Chili, mais je sais que notre capitaine est maintenant entourée de bons matelots. Peut-être aura-t-elle le temps de se reposer enfin en mer, et de perfectionner le montage du film de Valparaiso puisqu’il n’y a pas eu de projection où le dévoiler à Arica.

Elle me dit qu’il n’y a pas eu ce saut, avant après, seulement un apport, une nouvelle marche qui prend bien la place d’un escalier tant elle est grande. Elle reste pensive. Commencera à écrire.

Ce n’est pas seulement la peur. C’est quelque chose de plus profond et de moins superficiel. Qui agit normalement dans les tréfonds, par en-dessous, et qui se retrouve soudain jeté en avant, sur scène. Quelque chose qui nous fait agir d’habitude sans qu’on ait besoin de le dire. Notre coutume d’être.

Il s’est mis à chanter lentement pour nous. Un à un, il nous libère de l’emprise de cette plante divine qui libère du passé, des malédictions, des maladies, de soi-même. Il chante pour elle et elle s’endort enfin. Je l’entends vomir une fois de plus et me demande si les maux transpercent les rêves, et s’il combat encore.
Il chante pour moi aussi. Je regarde la bassine en plastique devant moi. Elle me dira que c’est la plante qui a choisi, qui m’a gardé éveillée pour que je l’accompagne dans son voyage. Je ne peux pas la contredire.
Mais je me sens libre.

Tortuga est au large. Stéphane travaille au montage assis de guingois sur le petit siège dur de la table à carte. Il fait chaud maintenant, et peut-être ne porte-t-il qu’un maillot de bain et une paire de tongs.
Nico est sur le pont, il plonge le seau dans la mer et se douche ainsi complètement nu, près à se laisser sécher tranquillement au soleil.
Dans le cockpit, Édouard s’est assis sur le banc de bois après avoir rangé les écoutes autour des winchs. Il tient sur ses genoux un petit carnet de feuilles à carreaux, sur lequel il a déjà écrit son titre. C’est un marin qui découvre le temps passé au large. S’étire. S’écoule, indifférent, différemment. Il note ses sensations, regarde la mer et ce nouveau visage.
Qui de nous est le plus libre, le plus perdu ? On nous laisserait ici au petit matin qu’il n’y aurait rien à faire pour retrouver le chemin du retour. Au grand large des arbres. Dans un plein, qui ressemblerait à du vide.
Une période, nos voyages divergent, elle, eux et moi. On se retrouvera d’autant mieux.
Je vois ma capitaine endormie. Au fond de l’antre de sa cabine, elle se laisse bercer par les vagues.
Le bruit des singes.
De la pluie qui commence.