Charlotte

Le Yacht Club Argentino de Buenos Aires

Une tortue au printemps

Buenos Aires, jeudi 21 septembre. Comme si les bulles de mer qui nous transportent d’un temps à l’autre, d’un espace à l’autre, venaient de se propager. On quitte l’hiver, sans y être jamais arrivés. Le printemps, quand c’est l’automne. Le meilleur côté de l’équinoxe.

L’équipage est rentré fatigué. Une navigation difficile. C’est la première fois depuis le convoyage, de Bretagne à La Rochelle, que Tortuga subit un force 7. Du bon vent, sur une longue durée, qu’on raconte avec entrain car la barre a été dure à tenir, les quarts sportifs et parfois compliqués. La manille de l’enrouleur du génois a lâché, laissant la voile se déployer au milieu d’une survente. La grand’voile s’est coincée dans son propre taquet, 28 m2 de toile tendus à bloc en plein affalage. Hercule le regul’ a failli partir par le fond, les membres disloqués par les vagues. Géraldine l’a sauvé in extremis et depuis il fait grève. L’équipage a dû renoncer à ne regarder que les étoiles pour diriger à nouveau la tortue à la force des mains. La capitaine n’a pas fait une seule nuit complète, toujours à régler les voiles, assurer la navigation, tenir le cap.

Cap Buenos Aires, atteint depuis Rio de Janeiro en 12 journées.

Équipage essentiellement féminin. Donatien perdu en salon de beauté, plein océan, les culottes qui sèchent et les conversations à cœur ouvert sur le pont, de nuit, de jour. Maria parle portugais avec Roberta qui parle portugais et français, comme Emelyne, comme Géraldine, qui a appris cette langue et traduit en français à Donatien qui parle anglais avec Maria, qui rit beaucoup, comme les autres, dans toutes les langues, un équipage qui s’aime, comme les autres équipages, dans toutes les langues, d’Emelyne à Roberta, de Géraldine à Dona, Maria, Maria les cheveux bruns, cheveux noirs, et blonds. Peut-être Donatien ne voit-il pas la terre arriver cette fois-ci. Peut-être rêve-t-il encore de cette baleine immense, qui s’est jetée hors de l’eau alors qu’ils se baignaient, à quelques mètres du bateau, extirpée des flots jusqu’à la queue; un atterrissage comme un volcan. La lune est bleue et sans cratère.

On me dit encore les phoques qui font la planche et se laissent dériver sur le dos, tranquilles. Une patte sur le ventre, l’air hagard; heureux. J’imagine Tortuga qui traverse un cirque aquatique, ballons rouges sur l’écume, le type sur une seule roue qui pédale à l’horizon et les éléphants à aileron.

J’imagine puisque je ne suis pas là. J’ai laissé Géraldine et Tortuga partir sans moi, après près de 4 mois de vie commune. Ça sera deux semaines de séparation où je me réconcilierai avec la terre. Le corps soulagé de ne pas retourner à la gîte. La senteur des arbres du parc national d’Ibera, forêt plus humide que la mer, terre noire, marécage. Le vacarme des chutes d’Iguazu.

Chutes d'Iguaçu

Chutes d’Iguaçu

Je voyage avec Jérémy, compagnon venu participer à la prochaine traversée et, d’aventuriers, de voyageurs, de cinéastes, nous devenons touristes. C’est un habit assez inconfortable, dont on ne sait vraiment que faire. On suit le flot qui va vers les plus hautes chutes du monde, coincées entre trois frontières, et fuit ensuite dans la pampa argentine. Iguazu ; Ibéra. Il aurait fallu venir plus tôt et y rester. Il n’y a rien, que les rongeurs et les caïmans. Un rêve d’Amazonie au sud du Brésil. Les quelques gardiens du lieu se réchauffent au maté et attendent les amoureux de la faune pour leur proposer des tours en bateau et à cheval. Je monte dans une barque sur cette fausse mer, et pense au petit navire vert qui essuie sa deuxième tempête.

Tortuga. Elle s’appelait Prosper. Née en 1981 des plans de Bernard Veys, elle est pensée le ventre large, spacieux, comme le bateau de voyage au long cours qu’elle sera toujours. Erwan Touze, un de ses anciens propriétaires nous écrira de la laisser filer, elle connaît la route. Déjà trois transatlantiques, un tour des Caraïbes, et les berges du Saint-Laurent.

Fin 2013, elle est rachetée par Robin Lordon et trois de ses amis. Ils allaient mettre à l’eau, quand ils découvrent que la coque est rouillée. Huit mois de travaux commencent: ce sera Tortuga telle que nous la connaissons, renommée et aménagée, les coffres blancs taillés dans les sièges et les pots d’épices cloués au plafond.

Tortuga sous les mains de Robin et ses compagnons (siteweb: On voile large)

Tortuga sous les mains de Robin et ses compagnons (site web: On voile large)

En octobre 2015, c’est Thomas et sa compagne qui acquièrent le navire. Ils installent des filières sur tous les balcons et chandeliers, font du rafiot un panier. Protéger leur petit de deux ans, qu’il soit bercer dans un cocon qui nous rassure. On dira ensuite que ces filets sont les limites de nos vies. Qu’on passe par-dessus bord, c’est un aller sans retour, quelques secondes avant de découvrir le grand bleu et d’y rester.

Un jour que Thomas passe devant un chantier nautique, il aperçoit des pare-battes peints du même vert que la carapace. Il fait un détour et négocie; ces petits boudins verts sont encore notre joie et notre fierté. Certains ont disparu dans les vagues, maintenant on les attache mieux que nos gilets, nœud de cabestan et demi-clés en série. La tortue est prête à reprendre la mer, mais cette fois elle restera au port: le couple se sépare, largue d’autres amarres.

Géraldine Marin, Stéphane de Châtillon, Fanny Dufresne et Thibault Peigney l’achèteront le 15 août 2016 après avoir visité huit autres embarcations dans six villes françaises. Tous membres du Bato À Film, ils cherchent en urgence un navire qui puisse convenir à l’expédition autour du continent sud-américain, prévue en mai 2017. Tortuga sera choisie malgré son moteur déficient et sa petite taille. 10m75, pour faire une fois la circonférence de la Terre, 21 000 miles nautiques comme 39 000 km, une longue étreinte, un baiser serti d’écumes.

Au début, le bateau qui devait nous porter était un Sancerre. Créé par l’architecte Philippe Herlé, ami des vignobles, auteur des Muscadets, Sangrias, Cognacs, Armagnacs et autres liqueurs faites coques et mâts, petits bouchons flottants et bien taillés aux courbes douces et élégantes, ce Sancerre-là n’était que faussement à vendre. Sa propriétaire, Fabienne, l’avait hérité de sa famille et y possédait tous ses souvenirs d’enfance. Mariée à un homme comme elle, marin, amoureux de son propre navire, que son père avait construit de ses mains, une boite à souvenirs semblable à la sienne, semblable à ce que deviendra Tortuga pour nous, elle avait dû débattre avec son époux de ce qu’ils allaient faire de ces deux bateaux qui se partageaient un seul amour. La décision douloureuse de vendre les deux madeleines fut prise; le mari s’acquitta de la mission et elle attendit, incapable de couper le bout, qu’on vienne lui voler son bien à coup de récits d’aventure et de rêves lointains.

C’est ce qu’elle demanda à Géraldine et c’est ce que Géraldine fit. De capitaine à capitaine, elle lui raconta le nouveau destin qu’elle voulait offrir à ce fin bouchon de première qualité. Un tour de continent, des films, des images, des souvenirs à ranger encore dans la boite, devenue boite noire pourrait-on dire.

On décida que le bateau ne serait pas vendu mais prêté. Le couple se débarrasse d’un navire et se trouve enfin libre d’en acheter un neuf, tout frais pour l’amour, une nouvelle histoire, et en échange nous nous saoûlons une année durant du luxe improbable de naviguer sur un navire de première cuvée.

Ce fut presque signé. Géraldine rencontre aux Glénans un autre moniteur, Yannick Masson. Il possède une goélette, belle et spacieuse, qui n’a navigué que pour se rendre de chantier en chantier, et qui attend l’aventure. Il lui propose d’être son skipper et de prendre en charge toute la partie navigation du projet, de sorte à ce qu’elle puisse se consacrer entièrement à la production des films.

Géraldine rompt le contrat de prêt du Sancerre, et embarque sur Nora. Nous ne nous connaissons pas encore à l’époque et je ne verrais que des photos de la goélette. Un tel bateau, deux mâts, un pont de bois sculpté, une roue à la place de la barre: un rafiot de pirates que nous aurions aimé. Lorsque je signe pour le voyage, j’attends par-dessus tout de pouvoir monter à bord de ce bout de film sorti d’un écran pour nous faire chavirer.

On coule avant. Pas le rafiot mais l’amitié, et le contrat. Yannick envoie quelques phrases par email, un adieu sans cérémonie, sans raison, un prélude de Nelly Andreo qui nous fait froid dans le dos et nous douche à sec.

Nous sommes quelques jours avant l’été 2016. Une navigation est prévue avec l’équipe au mois d’août, et le grand voyage doit se faire cette fois l’année suivante, car il a déjà été repoussé et même les grandes aventures ne tiennent pas l’usure du temps et ses désillusions insidieuses. Il faut qu’on embarque.

Cet été-là, je signe pour une saison en tant que marin d’eau douce sur la Seine, ce qui fera beaucoup rire ma capitaine. Matelot chez Batobus, la compagnie parisienne concurrente des Bateaux-Mouches, je passe tous les jours devant La Boudeuse de Patrice Franceschi et l’impatience monte, monte doucement.

Géraldine consacre tout son temps libre à la recherche de ce qu’elle ne sait pas encore être Tortuga. A défaut de pouvoir être en mer, elle vient jouer de la guitare à mes passagers, de nuit entre Olympiades et Concorde, au pied de la Tour Eiffel illuminée. Le Bato A Film devient une légende pour les employés de Batobus. Sur la rivière de Paris, on ne parle plus que de l’Atlantique et des côtes chiliennes. On commence notre voyage sur une péniche à deux coques, un toit en verrière, pour ciel la ville lumière. Rêve d’estuaire.

Lorsque Tortuga est achetée, Géraldine nous envoie une photo et soudain, l’Amérique Latine fait un pas vers nous. Nos quatre amis viennent de vider leurs économies et de s’endetter pour que notre expédition puisse avoir lieu. Il ne sera plus possible de reculer. 15 août 2016 : Le Bato A Film est né, et ne fera plus qu’avancer, sans plus regarder en arrière. Tortuga devient notre monde. De nouveaux travaux commencent. Stéphane, Géraldine et Thibault se relayent au chantier de Paimpol des mois durant, aidés par les amis des Glénans et les camarades croisés en chemin, nouveaux amoureux du projet, adjuvants essentiels d’une aventure qui se construit toujours en commun, toujours par coups de main, coups de miracles.

Buenos Aires, vue de Tortuga

Buenos Aires, vue de Tortuga

Je passe l’année qui suit à enchaîner différents emplois pour faire grandir le pactole qui va me permettre de vivre quinze mois durant sans travailler. De matelot à Batobus je passe vendeuse à Décathlon – rayon marine, encore une grande blague dont se réjouit ma capitaine -, puis vendeuse de DVD et accessoires de mode au MK2 Quai de Loire. Je croiserai parfois dans le magasin de ce cinéma des cinéphiles invétérés qui me mettront à l’épreuve, me demandant de leur trouver des éditions épuisées d’œuvres oubliées et improbables, s’amusant parfois à cacher le titre d’un DVD pris au hasard pour me faire deviner le film à l’affiche, allant même jusqu’à venir me voir l’air débonnaire, les mains croisés dans le dos tels des professeurs d’école, et me faire réciter le nom des acteurs présents dans tel ou tel premier court-métrage de David Lynch ou Martin Scorsese, comme si c’était la leçon que j’étais censée apprendre la veille et qu’ils venaient me faire réciter.

Je me repose de ces exercices en regardant passer le petit Zéro de conduite entre le MK2 Quai de Loire et son reflet de l’autre côte du canal de l’Ourcq, MK2 Quai de Seine, également ancien entrepôt reconverti en complexe dédié au 7ème art. Sur leurs façades, des néons clignotent des cœurs, Sinéma, les anges sont avec toi inscrit en lumières fades, j’aime cet endroit et c’est avec un pincement que je démissionnerai pour prendre une autre barque, un peu mieux notée en conduite, apprendre un nouveau métier, un nouveau monde.

Entre ces emplois, du mois de mai 2016 à celui de 2017 qui nous verra partir, j’ai l’occasion de participer trois fois aux séances de la commission Aide aux Cinémas du Monde du Centre National du Cinéma et de l’Image animée, dit CNC. Institution publique, le CNC est ce qui permet au cinéma français d’être un des plus prolifiques au monde, avec ceux d’Hollywood aux USA et de Bollywood en Inde, et surtout de défendre une diversité d’œuvres inégalée en soutenant les nouveaux auteurs, les nouveaux styles, les défis et les tentatives parfois les plus improbables, les plus anonymes. A condition, entre autres, longue liste qui mêle finances et matériel, qualité d’écriture du scénario et preuves de talent pour l’image, expérience des acteurs et rigueur du cinéaste ; à condition, que l’exigence soit là, et qu’on y croit.

Le Centre recouvre les taxes imposées au secteur de l’image et redistribue aux producteurs l’argent récupéré par exemple sur les places de cinéma que nous achetons en tant que public, de sorte à ce que l’amour des films serve à produire de nouveaux films, un cercle complexe et bien pensé qui assure une nouveauté continuelle dans ce paysage, discours de sons et d’images sur un rapport au monde qui se renouvelle toujours, se raconte encore, s’affine, peut-être.

Je suis recrutée en tant que lectrice de scénarios pour la commission Aide aux Cinémas du Monde, anciennement Fonds Sud cinéma, que je nomme d’après le titre du livre qui lui a été dédié, Au Sud du Cinéma. Cette délégation, créée communément par le CNC et l’Institut Français, est vouée à promouvoir la production de films étrangers qui ont une co-production française. Ainsi passent sous nos yeux, à nous lecteurs, cinéphiles et professionnels rendus anonymes sur les fiches de synthèse que nous rédigeons pour chaque œuvre, des scénarios signés de la main de cinéastes venus du monde entier, du Mali au Japon, de l’Indonésie au Mexique, de Roumanie, d’Ethiopie, d’Iran et Madagascar… C’est une entrée dans un imaginaire multiple et mondial, commun et si particulier, qui transforme les après-midi de lectures en tours du monde faits d’encre et de désir d’images.

J’apprends à écrire du cinéma en lisant les histoires des autres, et débute ici une relation qui se révélera être de longue durée avec les services de la diplomatie d’influence française, l’Institut et les Alliances. D’abord, l’équipe du Bato A Film est réticente à l’idée de s’adresser à ces institutions pour diffuser notre travail en Amérique Latine. Il y a des Alliances dans toutes les grandes villes du continent, et notre projet est en phase avec leur démarche interculturelle: une aubaine, que pourtant nous hésitons à saisir. Les modalités de la rencontre ont leur importance, surtout dans un espace qui ressent encore tout le poids de son passé colonial, et pour qui le terme d’Européen est souvent synonyme d’ennemi ou de danger. Commencer le dialogue à travers une Alliance nous semble maladroit, presque injurieux. Nous voudrions entrer directement dans des lieux culturels locaux, latino-américano-américain, et faire un pied de nez à nos compatriotes, devenus marginaux. 

C’est une erreur. Les Alliances sont créées par et pour les locaux, sur des initiatives françaises qui ne visent qu’un dialogue, une embrassade. Des cartes dans les couloirs, des salles de classe et de cinéma, projections gratuites, échanges, un possible comme un futur sans guerre, où on se connait, s’écoute. 

Dès Recife, c’est elles qui viennent nous chercher. On nous offre une salle le soir même, sans temps pour communiquer, on va larguer les amarres dans la foulée pour la prochaine traversée et il n’y a le temps que de prévenir les collègues. Ce sera un petit comité franco-brésilien, composé de membres du Consulat et de l’Alliance qui nous accueille. Une soirée à parler de la vie loin de Paname, loin du bon vin, dans la saveur des rues belles et dangereuses d’une ville du Nord d’un autre monde. On déplore le foutoir ambiant, et s’y love. Comme si c’était trop difficile de dire sincèrement qu’on aime ce qui ne marche pas, ce qui est plus lent et plus risqué, ce qui passe inaperçu des cartes postales et des récits de voyage manichéens. On vient ici parce qu’il n’est pas possible de vivre ailleurs, sans les cris du marché des avenues trop chaudes, et les batucadas africaines toute la semaine. 

A Rio de Janeiro, Thomas Brégeon, directeur, nous organise une séance qui met définitivement fin à nos doutes sur la bienséance de collaborer ou non avec ces institutions. Annoncée la veille pour le lendemain, avec une unique publication sur le site de l’Alliance concernée, notre projection amène une vingtaine de personnes que nous ne connaissons pas, qui viennent pour nous, pour le projet, sans copinage ni autre intérêt. C’est notre plus belle réussite. Dans une salle de cinéma avec fauteuils rouges et grand écran. On s’y croit pour de vrai. Le public est majoritairement brésilien; j’entends une remarque des deux dames derrière moi sur le fait que la musique d’O Beijo soit en espagnol et non en portugais, on y avait pensé, hésité, mais le rythme nous a plu, on a fermé les yeux, pas elles. 

La séance se termine sur un échange avec le public. Assis sur scène, on nous apporte même une petite bouteille d’eau fermée, discrètement, comme je l’ai souvent vu faire lors des rencontres organisées par les ciné-clubs avec les réalisateurs et les équipes de tournage. Nous sommes fiers, ça se sent sur les planches, les fauteuils craquent sous nos plumes de coqs et on essaye de contenir notre joie pour ne pas sourire bêtement. On se prendrait presque pour des professionnels, toutes ces attentions. Thomas Brégeon anime le débat, le public est timide, peut-être à cause de la langue, peut-être parce qu’il n’y a pas à dire, on raconte le voyage et les résidences, raconte la mer, le Cap Vert. Une petite main se lève et demande, seulement: comment est-ce qu’on va faire, après tout ça, pour pouvoir revenir? 

Bonne question. Je réponds en entourloupe qu’on ne revient pas, puisqu’on est cinéma, et que le cinéma est partout. On continuera à vivre dans les films, et à en faire. 

Et la mer? Les embruns? La solitude des nuits froides et des étoiles, l’amarrage au port nouveau? 

Bonne question.

Thomas Brégeon, directeur de l'Alliance Française de Rio de Janeiro, Géraldine Marin, Charlotte Billard (moi) et Donatien Burkard lors d'un échange avec le public après la projection

Thomas Brégeon, directeur de l’Alliance Française de Rio de Janeiro, Géraldine Marin, Charlotte Billard (moi) et Donatien Burkard lors d’un échange avec le public après la projection

De ma participation à la Commission Aide aux Cinémas du Monde, me restera en particulier le détail minutieux de l’écriture de Fellipe Barbosa pour le film Gabriel et la Montagne, sélectionné à Cannes et sorti en salle en septembre 2017. Je le défends auprès de Charles Tesson, président de la commission, parce qu’il place au cœur de son questionnement cette position intenable qui est celle du touriste blanc en pays non-européen. Gabriel Buchmann était un étudiant brésilien idéaliste, et ami personnel de Fellipe Barbosa. En 2009, alors qu’il s’apprête à terminer un tour du monde d’un an par un séjour au Malawi, il est porté disparu puis retrouvé mort sur le mont Sapitwa, nom qui se traduit par « N’y va pas ». A l’époque la presse s’émeut de cette mort étrange, le corps d’un jeune homme issu d’une famille aisée brésilienne dans la terre du Malawi, mangé de froid, mangé de faim. Gabriel a renvoyé son guide pendant la dernière phase d’ascension, et s’est perdu dans la montagne. Je défends ce film c’est vrai, parce que je ressens une empathie simple pour ce personnage dont j’ai partagé la naïveté dangereuse lors de mes propres voyages, me perdant moi-même en forêt indonésien par dédain des guides, risquant une avalanche en montagne au mépris des avertissements des gardes forestiers, jouant au poker avec une mafia cambodgienne qui finira par me détrousser et m’abandonner dans un centre commercial, dans une banlieue de Phnom Penh.

J’étais alors avec le cinéaste franco-cambodgien Davy Chou, encore peu connu malgré la qualité de son documentaire sur l’histoire de l’annihilation du cinéma national par les Khmers rouges lors de la révolution communiste. Le Cambodge était jusqu’à cette époque une terre cinéphile, aux auteurs prolifiques et au public averti et passionné. Norodom Sihanouk, monarque puis chef d’Etat du pays, était lui-même cinéaste, et abreuvait son peuple de mélodrames où était mis en scène sa femme et leur amour.

Les Khmers rouges ont détruit méthodiquement chaque pellicule, chaque salle de projection. Le cinéma est devenu passé, et les vieux parlent des acteurs qu’ils aimaient sans pouvoir montrer leur visage aux jeunes qui les écoutent. Seules certaines bandes sons ont survécu, enregistrées sur d’autres pellicules et devenues aujourd’hui les hits des karaokés où les citadins vont chanter le soir, en bonne compagnie ou entre amis.

Rithy Panh, documentariste et cinéaste de renommée internationale, a créé dans la capitale un Centre entièrement dédié à la recherche et à la restauration des films antérieurs à cette catastrophe dans l’histoire mondiale du 7ème art. Autour de lui et de son institut, nommé Centre Bophana, se sont regroupés les cinéphiles de la nouvelle génération cambodgienne, de sorte qu’on voit depuis plusieurs années émerger une sorte de Nouvelle Vague dans ce pays.

Davy Chou est sans aucun doute la figure de proue de ce groupe grandissant, remarqué pour son documentaire Le Sommeil d’or et assis définitivement comme un des cinéastes contemporains les plus prometteurs avec Diamond Island, sorti en 2016.

Davy Chou sur le tournage de "Diamond Island"

Davy Chou sur le tournage de « Diamond Island »

Aussi étais-je assez mal à l’aise lorsque, après cinq heures d’attente hagarde dans la cafétéria de mon centre commercial, je dû me résoudre à l’appeler et lui demander de l’aide.

Nous passâmes la journée du lendemain, lui assis à l’arrière d’un taxi-moto et moi du scooter que conduisait sa femme Kanitha, à la recherche de la maison où j’avais été assez stupide pour jouer une petite fortune aux cartes, et perdre ainsi une bonne part du budget alloué au voyage que je désirais faire en Asie. Nous ne la retrouvâmes jamais, et c’est surtout mieux ainsi car je me demande ce que nous aurions fait dans le cas contraire, nous trois face aux caïds, penauds devant ceux qui nieraient tout en bloc et plus petits encore devant ceux qui hocheraient la tête d’un air entendu.

Ainsi je me sentais proche de Gabriel, et le mépris que je ressentis pour lui à la lecture du scénario de Barbosa me rappela le profond mal à l’aise que j’avais eu l’occasion de ressentir de nombreuses fois pendant ces onze mois passés entre l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Gabriel essaye désespérément d’être l’un de ceux qu’il visite, de se mêler à la foule et d’être, plutôt qu’inaperçu, flagrant de vérité, parfait décor, harmonie. Il est souvent parasite, parfois touchant, presque toujours déconcertant. On a de la pitié pour lui parce qu’il ne peut rien faire contre sa condition. Touriste, il est forcément riche, forcément étranger, et ses tentatives de voyager au plus proche des gens une sorte de pantomime, dont on ne sait quoi penser.

Que dire pourtant ? Qu’il faudrait rester chez soi ? En vérité la question du tourisme est celle des modalités possibles d’une rencontre, d’un surpassement idéal des frontières géographiques et économiques. On tente de distinguer les touristes des voyageurs, les voyageurs des aventuriers, et tous ont leurs écueils, tous sont limités. Le fait même de faire des catégories place une nouvelle barrière qui ternit encore un peu le monde, réduit les possibilités d’entente et de compréhension. Il y a là un centre névralgique de la pensée moderne, du vivre au monde actuel, que je trouve par trop passé sous silence, comme si le tourisme était devenu une évidence alors qu’il reste dans bien des cas un problème et une question.

Touriste et rongeur à Ibera

Touriste et rongeur à Ibera

Aussi Le Bato A Film tente, autant que possible, de prendre en compte cette position et de s’en éloigner autant que possible. Nous venons pour une rencontre, et depuis que cette rencontre est désorganisée par le départ de la coordinatrice chilienne Nelly Andreo c’est tout notre rapport aux autres qu’il faut reconstruire.

On y arrive. Nous croisons sur ce chemin entre mer et terre des perles qui nous sautent au cou et nous aiment. Nous n’avons pas assez de bras pour le leur rendre, pas assez de bouches pour les remercier. Ils font notre route, plus sûrement que le vent et l’écume. Bob Lima au Cap Vert. Les Sin Mapas à Rio. Dietlind et Anouk à Buenos Aires. Nous sommes portés par d’autres, qui nous disent sans broncher qu’ils veulent nous donner le meilleur de chez eux car nous sommes venus de loin. On tend la main, et croule sous les présents du temps, des regards, les sourires. Il y a une rencontre possible, et pour nous elle se fait sur les rives d’un océan éternel, à coups de crayon, en touches d’aquarelles.

Tortuga est arrivé dans un nouveau yacht club. C’est un lieu discret et somptueux, au nord du port officiel. Une bâtisse ancienne, bois verni et grandes pierres blanches. On avance là à tâtons ; toujours trop brusquement. On nous reprend pour les baskets laissés sous les sièges, les miettes de pain le matin, les verres de café et tout ce tintamarre de nos rires et discussions. Nomades lovés dans un palais d’or, on profite du confort, savoure la chaleur des salles d’eau et des sofas de soie. Tortuga devient un rêve qu’on regarde depuis la fenêtre, de loin, comme si c’était hier et non demain. Il y a une bizarrerie à vivre dans le seul lieu interdit aux habitants de la capitale: on vient raconter une ville qui nous accueille dans un secret, un château gardé que seuls peuvent se payer les privilégiés amateurs de marine.

Pour remercier les participants à notre résidence, on les invitera ici, voir Tortuga mais surtout ce bout de leur ville qui leur est inconnu, refoulé. D’un cadeau à l’autre, Buenos Aires apparait, morcelée peut-être, mais offerte, et sans arrière-pensée. 

Le Yacht Club Argentino de Buenos Aires

Le Yacht Club Argentino de Buenos Aires

Géraldine repartie en France le temps d’un mariage, d’un impératif, la tortue a cru pouvoir entrer en hibernation, poser la quille et détendre un temps les bastaques. C’était sans compter sur l’arrivée joyeuse de Stéphane, vice-président de l’association, second de la capitaine pour les navigations à venir, et co-propriétaire de la bestiole. La tortue est de nouveau sous les vis et les coups de peinture, jamais tranquille, le nez bien en l’air et les ongles des pattes bien limés.

Celui qu’on surnomme Petit Poucet parce qu’il sème toujours ses affaires est en charge du navire pendant que je tiens tant bien que mal les rennes de notre première résidence argentine. Géraldine me laisse l’honneur d’être réalisatrice de ce court-métrage, et j’en profite pour y glisser des plans en prise de vue réelle, filmer Buenos Aires sous toutes les coutures, temps gris et pollution, grand soleil et pelouses, les tours jusqu’au ciel et le rase-motte des infinies avenues. Une sacré ville, qui ne nous plait pas mais nous divertit, nous agresse et nous amuse. Les milongas où vit encore le tango, les marchés où tout s’achète, les quartiers chics qui évoquent Paris par leur architecture haussmannienne et la favela qui encercle la gare de Retiro. Je la traverse un soir, ce n’est pas l’Asie, ce n’est pas Rio, on ne me remarque pas et j’aimerais pouvoir m’asseoir-là, je ne sais pourquoi.

Buenos Aires est une ville de théâtre. Ce n’est pas évident car la vie commence tard, bien après la nuit, et joue sur des scènes impromptues faites des planchers de maisons anonymes. Ce qu’on nomme les variétés réunissent comme à l’improviste clowns, musiciens, chanteurs, pour un spectacle accompagné de pizzas dans la cour ou le sous-sol d’une demeure. Accents italiens et portugais pour ce pays d’immigrants qui appelle les croissants des medialunas et vend de la mozzarella à tous les angles.

Devant le Teatro Colon, le plus grand opéra du monde, ceux qui n'ont pas pu entrer regardent la Traviata projetée en simultané sur un écran extérieur. Chaises de plastique et coupes à maté

Devant le Teatro Colon, le plus grand opéra du monde, ceux qui n’ont pas pu entrer regardent la Traviata projetée en simultané sur un écran extérieur. Chaises de plastique et coupes à maté

On ira Place de Mai. On nous racontera l’histoire. Aujourd’hui, et depuis août, sur tous les murs, des affiches cherchent Santiago Maldonado. Cet artisan de 28 ans a disparu alors qu’il participait à une manifestation de la communauté des Mapuches en Patagonie, revendiquant la propriété de terres ancestrales à l’entreprise italienne Benetton. Le peuple refuse d’oublier. Encore un disparu, ça ne se dit pas. Un disparu. Les réseaux sociaux questionnent en boucle, en échos aux façades, aux trottoirs, aux terrasses : Donde esta Santiago Maldonado ?

L’association des Mères et des Grand-mères de la place de Mai s’est associée aux recherches. C’est comme si l’histoire n’était pas tout à fait finie ici. On nous conseille, avec un drôle de naturel, de ne jamais avoir affaire avec la police. Souvent, nous dit-on, les trafics commencent et finissent au même endroit.

On reste à l’écart.

Dans les fauteuils molletonnés du yacht club, les coins sombres des milongas.

Entre la mer et le tango. Cette terre et le nouveau départ.

Le sud bientôt.

A voix basse, ça commence. Entre deux phrases. On prononce.

Ce Sud-là.

 

Cap Horn.

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Ibera

Elle s’enfonce, eau verte du marécage. Avance une lame entre les dents. L’eau aux épaules, seins couverts, humides, cheveux.

Noirs et longs, ne flottent pas derrière elle, coulent, s’immergent.

Elle s’avance jusqu’au premier arbre, enlacé par les branches souples et noueuses, des lianes de bois. Elle s’accroche aux racines, se tire un instant hors de l’océan noir.

Terre liquide.

D’un coup ferme, ouvre l’écorce au couteau comme au piolet. L’eau claire jaillit. Elle la récupère dans une bouteille en plastique tenue à sa ceinture. Une gorgée à peine, une nage pour quelques secondes puis une autre encore.

De tronc en tronc, elle perce et récupère le fluide avant de panser la blessure avec des feuilles humides, de la mousse qu’elle mâche d’abord.

Elle applique le cataplasme à l’écorce coupée et récidive.

Se repose.

A ses pieds, trois bouteille pleines. Son corps allongé sur celui, immense, d’un arbre mort déjà. Il s’est enroulé dans la terre, de toute part.

S’enterre, avant que de devenir cendre.

Les bras ouverts, elle dort, au souffle du vent. La brise passe et dansent les mèches ; feuillages.

Les pieds qui flottent.

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Il pousse une barque, d’un bâton de bois. Habillé d’une marinière, rayures rouges, blanc pâle. On le repère, ici, à des mètres, des hectares. Traits vifs entre les verticales grises, les lianes sinueuses, vertes silencieuses.

Il a peur.

Ça se voit sur son visage, ce fini des paupières qui vacille.

Les plis, des yeux, serrés, éclatent.

Il regarde la forêt avec le mouvement des vagues. Vient de trop loin. L’océan suit le sillage d’une barque perdue en marécages.

Elle l’observe.

 

Il pose pied à terre, terre liquide, accostage. Attache le bois de l’embarcation à l’écorce vive. Le feuillage. Ce bruissement des arbres quand la brume monte. Vert noir, le paysage fond.

Ses pas ne résonnent pas.

Absorbe le sol, le frottement des doigts. Il s’accroche, se tient aux lianes qui n’en sont pas, cassent, s’évaporent.

Mauvais souvenirs.

Tremble la peur et tremblent les mains. Il s’éloigne et elle le suit. Deux verticales, entre les lignes, tracent sans langage un sentier nouveau.

Qu’il aille, plus loin encore, l’horizon des eaux noires, où se meurt la mer.

Sa présence à elle, décisive, ne dit rien. Il avance. Elle suit. Se regardent, se savent. A distance.

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La nuit vient. La barque est ailleurs, il tâtonne, cherche, rebrousse poil sur le chemin qui s’évapore, crie presque, la voix manque.

Elle est calme. La lame, à la ceinture, entre les dents, pour l’eau claire et ce qui bat. Passe d’un corps à l’autre, cette chaleur infinie d’une fin prochaine.

Que la nuit vienne. Il la cherche. L’appelle d’une voix nouvelle.

La mer.

 

Furtive, au fond d’une ouverture, entre lianes et feuillage, cette femme humide. Il s’approche, s’apprivoise, supplie. Avance encore, et rejoins mes pas.

Il y eut une femme, il y a un arbre. Qui n’est pas encore cendre. Entortillé dans la terre. Ce qui est pour elle un réconfort, son salut. Tout pour un mirage.

Il pose sa main sur l’écorce vive. La peur bat mais ne frappe plus. Le sang a ralenti.

Il est tout proche maintenant. La cherche encore des yeux mais la sent dans sa paume.

Il tend sa joue. Il tend son oreille. Etreint le tronc de l’ouïe du silence.

Il écoute.

Le bruit des vagues.

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La mer, en forêt vierge, habite.

Partage.

Le souffle des marécages.

Et celui du vent.

L’océan.

Entre terre et liquide.

Humide, et sans mouvement.

Une feuille tombe.

 

 

 

 

Berges de Rio de Janeiro

Eté

Rio. La chance. Elle parsème notre balade de bout en bout. Le Christ les bras ouverts au premier regard, grand large. Nous enlace.

Le port d’abord. On se fait refouler par le yacht club d’Urca d’une façon doucereuse et violente. On aura le droit de parler avec le directeur le lendemain, quémander d’être membre, partenaire, ami. Une place pour Tortuga dans un océan de richesse et de bonnes manières. Piscine privée. Petit polo sur les épaules dans le restaurant aux murs blancs, couverts en argent. On est en claquettes. On a faim. On nous demande de patienter en restant cloitrer dans notre rafiot, pas même un verre d’eau. Vingt quatre heures d’attente pour devenir dignes. Revenus a bord, nous sommes déboussolés par cette pétole imprévue qui met un frein a notre entrain de toucher terre après 13 jours de navigation.

Arnaud tente un radeau de secours a coups de pompes dans l’annexe, qu’on puisse s’échapper par la plage qui est a proximité. A tribord, un couple passe au moteur. On les hèle comme si Tortuga allait par le fond, toutes mains dehors et la voix forte. Ils s’approchent étonnés, nous lance un bout. Notre capitaine leur explique que nous sommes exclus du continent jusqu’au lendemain et que les négociations s’annoncent mal. Ils rient et embarquent la capitaine d’un air entendu, une solution déjà dans leur besace et pas d’inquiétude.

L’équipage reste penaud sur le pont, plus perdu que jamais. Tortuga semble soudain si exiguë qu’on ne sait plus où s’asseoir. Géraldine débarque sur un autre navire, non loin, et discute avec un groupe d’hommes. Bientôt on vient aussi nous chercher, et nous nous retrouvons tous sur le San Antonio, un bateau-plateforme qui fait office de capitainerie pour le port informel qui s’est créé au revers du yacht club. Accueil des exclus du parterre de marbre et des verres de champagne.

On boit de la bière en dévorant des saucisses. Le San Antonio à côté des voiliers Idéfix et Tutatis. On se dit qu’ils sont fous ces cariocas, et qu’on a bien notre place ici. Une heure plus tard, Tortuga est amarrée à une bouée et nous attablés devant une grillade qui nous coupe la parole pour ne laisser place qu’à de grandes exclamations de plaisir. Rio commence.

ça s’enchaine. L’école de communication qui devait accueillir notre résidence ne répond plus à nos emails. A la rue encore une fois. Notre date de début repoussée jusqu’en milieu de semaine. J’embarque mon ordinateur dans un sac étanche et rejoint la rive pour m’installer dans un bar, écrire et commencer d’une façon ou d’une autre notre nouveau film. Je marche dans les rues d’Urca en m’agrippant à mon baluchon de plastique dur, peu sereine de sortir ainsi au grand air un de nos principaux outils alors que Bernardo semble si inquiet de consulter son téléphone sans s’être d’abord refugié dans une boutique, un coin sombre.

Je passe sous un pont, juste derrière notre petite plage, et croise les portes de l’Institut européen du Design. C’est un bâtiment fait de grands espaces, au parterre de bois et aux vitres immenses. Vue sur la plage. Une petite cafétéria où je rencontre Alexandre. Le directeur de l’Institut a les cheveux longs et les yeux noirs. Une vraie lumière. A peine un échange, et il nous donne une salle pour six jours. On arrivera chaque matin à la rame, les pieds mouillés, les mollets couverts de sable. Travailler les orteils dans l’eau, vers la mer, pour la mer. Tortuga depuis la fenêtre, se balance au gré des remous des petits bateaux à moteur qui la dépassent. Nos affaires dans de grands sacs bien fermés pour la traversée, aquarelles et pastels, crayons et ordinateurs, papier. On s’installe là comme dans un palais. Onctueusement.

L'Institut européen du Design de Rio, notre lieu de résidence artistique

L’Institut européen du Design de Rio (crédits: O Globo)

ça continue. Bernardo et moi découvrons les rues de notre quartier. Urca serpente au pied d’une colline, un morro qui est la première étape pour accéder au Paõ de Azucar, mont emblématique de Rio avec celui qui supporte le Christ. Cette géographie limitée en fait une des zones les plus sûres de la ville: une seule entrée, une seule sortie, et un fort militaire au bout du chemin. Le yacht club y côtoie une enclave maritime qui sert de garages aux bateaux de pêcheurs. C’est une ribambelle de petits jouets de bois aux couleurs vives. On s’arrête là, et aperçoit le bus de Sin Mapas qui se détache sur le gris des bâtiments, coloré comme un bateau, couvert de chaussettes comme Tortuga après une tempête.

Je les renifle deux jours avant d’oser l’abordage. Ce n’est qu’en nombre, avec mon équipage, qu’on s’approche finalement de ce fantasme de voyage, bus multicolore rempli de couchettes et de notes de musique, pour leur dire qu’on les aime, qu’on les veut, qu’ils viennent sur Tortuga le soir même. La carapace tiendra le choc, onze Argentins et cinq Français prennent l’apéro, quelques bières, trois guitares. Les voix d’Astrid Groth et de Josefina Cañazares, qui signera Josefina del Norte le générique de O Beijo après avoir sauvé le film avec la douceur d’une de ses chansons. En el norte de Brasil…

Le bus magique des Sin Mapas

Le bus magique des Sin Mapas

C’est l’hiver. C’est l’été. Notre résidence, qui devait se faire à six, s’organise à quinze. Les Argentins en balade font une pause, fusains et peintures pleins les doigts, le matte jamais loin. Nous faisons ensemble le storyboard d’un film qui dit une ville encore inconnue. Quatre Brésiliens nous accompagnent et nous guident. On échange sur nos premières impressions, se concentrent sur les courbes qui parcourent Rio et les Brésiliennes, collines, hanches et montagnes. Oscar Niemeyer, architecte réputé du pays, dira qu’il n’y a pas d’angle ici. On imagine une géante qui s’allonge sur le sol et laisse la ville la prendre, la couvrir.

Le bordel des favelas le long d’un sein. Les danses de Lapa en battements de cœur. Tijuca respire, des arbres fous des hauteurs jusqu’à la plage. On visite le jardin botanique et le trouve moins impressionnant que la végétation des avenues. Partout, les nuances de vert rejoignent les teintes de bleu, azur et marine. Le béton terne est orné de sable jaune, de terre fraîche. Rio ville totale. Rio ville animal, câlin et hargneux, tendre et dangereux. On nous met en garde. Les tueries sont fréquentes et la criminalité fait concurrence à celle de Mexico. Depuis le début de l’année, plus de cent policiers ont été tués dans des rixes et des règlements de compte. On prend le taxi – non, le Uber – pour dépasser chaque ruelle, mettre derrière soi toute possibilité de mauvais souvenir, de point final. La nuit arrive comme dans un film, la sortie des bêtes, les pas qui s’accélèrent pour rentrer plus vite. Et pourtant. C’est l’hiver, c’est l’été. Les noix de coco sur la plage d’Ipanema. Les rues piétonnes le dimanche et les balades dans les communautés, favelas oubliées, pacifiées, prêtes à exploser mais calmes, encore. On ne voit rien; ne nous arrive rien, plutôt. L’ennemi qui nous menace est dans les mots qui nous racontent. C’est comme marcher sur des aiguilles dans une botte de foin, on est sur la pointe mais ça reste doux.

On nous dit aussi la crise financière, débutée en 2008 et aggravée par la fin des Jeux Olympiques. Les professeurs ne sont plus payés, d’abord ceux de banlieues et puis ceux des écoles centrales de Rio. Les centres culturels ouvrent, ferment et rouvrent, referment en fonction du budget possible et de la continuité des programmes présidentiels. Une politique par dirigeant, aucune vue commune, aucun suivi mais des annulations, confrontations, oublis, mises à la trappe. La corruption.

Les favelas, créées à la fin de l’esclavage par une population libre et désœuvrée, alimentées par les soldats retraités des anciennes guerres, se nourrissent maintenant du chômage et de la misère. Des maisons de briques et de tôles roses. Les escaliers qui serpentent, montent, montent et montent encore. Tous les dessins. Rio est amoureux de ses favelas. Il les craint et les admire avec la même force, la même persistance. Partout on les voit orner les collines, partout on les regarde donner à la ville son souffle terrible. On traverse Vidigal et Santa Marta, les plus tranquilles, dit-on, on ne voit rien mais la vue des hauteurs est sublime. Copacabana est un tapis aux pieds des dealers. Les cariocas, une chanson à deux temps, cent instruments, été, hiver, un même instant.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L'initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L’initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

Tortuga amoureuse quitte pourtant Rio. Ma capitaine prend la mer et je reste à terre. Roberta, brésilienne, Maria, argentine, Emelyne, Donatien et Géraldine s’en vont pour Buenos Aires. La météo est mauvaise, pétoles et surventes vont s’enchaîner et les bringuebaler, peut-être. L’océan est imprévisible. Ils vont très vite s’éloigner des côtes pour le rejoindre. Qui sait quelle baleine, quel arc-en-ciel va les emmener plus vite, les ralentir. Je ne jalouse pas leur départ. J’ai enlacé un arbre le long d’une falaise, savoure l’écorce, le parfum des branches. Terre.

Terre.