Brésil

Berges de Rio de Janeiro

Eté

Rio. La chance. Elle parsème notre balade de bout en bout. Le Christ les bras ouverts au premier regard, grand large. Nous enlace.

Le port d’abord. On se fait refouler par le yacht club d’Urca d’une façon doucereuse et violente. On aura le droit de parler avec le directeur le lendemain, quémander d’être membre, partenaire, ami. Une place pour Tortuga dans un océan de richesse et de bonnes manières. Piscine privée. Petit polo sur les épaules dans le restaurant aux murs blancs, couverts en argent. On est en claquettes. On a faim. On nous demande de patienter en restant cloitrer dans notre rafiot, pas même un verre d’eau. Vingt quatre heures d’attente pour devenir dignes. Revenus a bord, nous sommes déboussolés par cette pétole imprévue qui met un frein a notre entrain de toucher terre après 13 jours de navigation.

Arnaud tente un radeau de secours a coups de pompes dans l’annexe, qu’on puisse s’échapper par la plage qui est a proximité. A tribord, un couple passe au moteur. On les hèle comme si Tortuga allait par le fond, toutes mains dehors et la voix forte. Ils s’approchent étonnés, nous lance un bout. Notre capitaine leur explique que nous sommes exclus du continent jusqu’au lendemain et que les négociations s’annoncent mal. Ils rient et embarquent la capitaine d’un air entendu, une solution déjà dans leur besace et pas d’inquiétude.

L’équipage reste penaud sur le pont, plus perdu que jamais. Tortuga semble soudain si exiguë qu’on ne sait plus où s’asseoir. Géraldine débarque sur un autre navire, non loin, et discute avec un groupe d’hommes. Bientôt on vient aussi nous chercher, et nous nous retrouvons tous sur le San Antonio, un bateau-plateforme qui fait office de capitainerie pour le port informel qui s’est créé au revers du yacht club. Accueil des exclus du parterre de marbre et des verres de champagne.

On boit de la bière en dévorant des saucisses. Le San Antonio à côté des voiliers Idéfix et Tutatis. On se dit qu’ils sont fous ces cariocas, et qu’on a bien notre place ici. Une heure plus tard, Tortuga est amarrée à une bouée et nous attablés devant une grillade qui nous coupe la parole pour ne laisser place qu’à de grandes exclamations de plaisir. Rio commence.

ça s’enchaine. L’école de communication qui devait accueillir notre résidence ne répond plus à nos emails. A la rue encore une fois. Notre date de début repoussée jusqu’en milieu de semaine. J’embarque mon ordinateur dans un sac étanche et rejoint la rive pour m’installer dans un bar, écrire et commencer d’une façon ou d’une autre notre nouveau film. Je marche dans les rues d’Urca en m’agrippant à mon baluchon de plastique dur, peu sereine de sortir ainsi au grand air un de nos principaux outils alors que Bernardo semble si inquiet de consulter son téléphone sans s’être d’abord refugié dans une boutique, un coin sombre.

Je passe sous un pont, juste derrière notre petite plage, et croise les portes de l’Institut européen du Design. C’est un bâtiment fait de grands espaces, au parterre de bois et aux vitres immenses. Vue sur la plage. Une petite cafétéria où je rencontre Alexandre. Le directeur de l’Institut a les cheveux longs et les yeux noirs. Une vraie lumière. A peine un échange, et il nous donne une salle pour six jours. On arrivera chaque matin à la rame, les pieds mouillés, les mollets couverts de sable. Travailler les orteils dans l’eau, vers la mer, pour la mer. Tortuga depuis la fenêtre, se balance au gré des remous des petits bateaux à moteur qui la dépassent. Nos affaires dans de grands sacs bien fermés pour la traversée, aquarelles et pastels, crayons et ordinateurs, papier. On s’installe là comme dans un palais. Onctueusement.

L'Institut européen du Design de Rio, notre lieu de résidence artistique

L’Institut européen du Design de Rio (crédits: O Globo)

ça continue. Bernardo et moi découvrons les rues de notre quartier. Urca serpente au pied d’une colline, un morro qui est la première étape pour accéder au Paõ de Azucar, mont emblématique de Rio avec celui qui supporte le Christ. Cette géographie limitée en fait une des zones les plus sûres de la ville: une seule entrée, une seule sortie, et un fort militaire au bout du chemin. Le yacht club y côtoie une enclave maritime qui sert de garages aux bateaux de pêcheurs. C’est une ribambelle de petits jouets de bois aux couleurs vives. On s’arrête là, et aperçoit le bus de Sin Mapas qui se détache sur le gris des bâtiments, coloré comme un bateau, couvert de chaussettes comme Tortuga après une tempête.

Je les renifle deux jours avant d’oser l’abordage. Ce n’est qu’en nombre, avec mon équipage, qu’on s’approche finalement de ce fantasme de voyage, bus multicolore rempli de couchettes et de notes de musique, pour leur dire qu’on les aime, qu’on les veut, qu’ils viennent sur Tortuga le soir même. La carapace tiendra le choc, onze Argentins et cinq Français prennent l’apéro, quelques bières, trois guitares. Les voix d’Astrid Groth et de Josefina Cañazares, qui signera Josefina del Norte le générique de O Beijo après avoir sauvé le film avec la douceur d’une de ses chansons. En el norte de Brasil…

Le bus magique des Sin Mapas

Le bus magique des Sin Mapas

C’est l’hiver. C’est l’été. Notre résidence, qui devait se faire à six, s’organise à quinze. Les Argentins en balade font une pause, fusains et peintures pleins les doigts, le matte jamais loin. Nous faisons ensemble le storyboard d’un film qui dit une ville encore inconnue. Quatre Brésiliens nous accompagnent et nous guident. On échange sur nos premières impressions, se concentrent sur les courbes qui parcourent Rio et les Brésiliennes, collines, hanches et montagnes. Oscar Niemeyer, architecte réputé du pays, dira qu’il n’y a pas d’angle ici. On imagine une géante qui s’allonge sur le sol et laisse la ville la prendre, la couvrir.

Le bordel des favelas le long d’un sein. Les danses de Lapa en battements de cœur. Tijuca respire, des arbres fous des hauteurs jusqu’à la plage. On visite le jardin botanique et le trouve moins impressionnant que la végétation des avenues. Partout, les nuances de vert rejoignent les teintes de bleu, azur et marine. Le béton terne est orné de sable jaune, de terre fraîche. Rio ville totale. Rio ville animal, câlin et hargneux, tendre et dangereux. On nous met en garde. Les tueries sont fréquentes et la criminalité fait concurrence à celle de Mexico. Depuis le début de l’année, plus de cent policiers ont été tués dans des rixes et des règlements de compte. On prend le taxi – non, le Uber – pour dépasser chaque ruelle, mettre derrière soi toute possibilité de mauvais souvenir, de point final. La nuit arrive comme dans un film, la sortie des bêtes, les pas qui s’accélèrent pour rentrer plus vite. Et pourtant. C’est l’hiver, c’est l’été. Les noix de coco sur la plage d’Ipanema. Les rues piétonnes le dimanche et les balades dans les communautés, favelas oubliées, pacifiées, prêtes à exploser mais calmes, encore. On ne voit rien; ne nous arrive rien, plutôt. L’ennemi qui nous menace est dans les mots qui nous racontent. C’est comme marcher sur des aiguilles dans une botte de foin, on est sur la pointe mais ça reste doux.

On nous dit aussi la crise financière, débutée en 2008 et aggravée par la fin des Jeux Olympiques. Les professeurs ne sont plus payés, d’abord ceux de banlieues et puis ceux des écoles centrales de Rio. Les centres culturels ouvrent, ferment et rouvrent, referment en fonction du budget possible et de la continuité des programmes présidentiels. Une politique par dirigeant, aucune vue commune, aucun suivi mais des annulations, confrontations, oublis, mises à la trappe. La corruption.

Les favelas, créées à la fin de l’esclavage par une population libre et désœuvrée, alimentées par les soldats retraités des anciennes guerres, se nourrissent maintenant du chômage et de la misère. Des maisons de briques et de tôles roses. Les escaliers qui serpentent, montent, montent et montent encore. Tous les dessins. Rio est amoureux de ses favelas. Il les craint et les admire avec la même force, la même persistance. Partout on les voit orner les collines, partout on les regarde donner à la ville son souffle terrible. On traverse Vidigal et Santa Marta, les plus tranquilles, dit-on, on ne voit rien mais la vue des hauteurs est sublime. Copacabana est un tapis aux pieds des dealers. Les cariocas, une chanson à deux temps, cent instruments, été, hiver, un même instant.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L'initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

En 2008, le photographe français JR vient vivre à Providencia, la première favela de Rio (et donc du Brésil, et du monde) pour réaliser avec ses habitants un projet artistique participatif. L’initiative arrive à un moment où la communauté est en deuil, trois des adolescents de la favela ayant été kidnappés par des policiers, vendus à un gang adverse et assassinés. Le projet artistique permettra de redonner un autre visage à cette communauté dans les médias, et à apaiser la tristesse.

Tortuga amoureuse quitte pourtant Rio. Ma capitaine prend la mer et je reste à terre. Roberta, brésilienne, Maria, argentine, Emelyne, Donatien et Géraldine s’en vont pour Buenos Aires. La météo est mauvaise, pétoles et surventes vont s’enchaîner et les bringuebaler, peut-être. L’océan est imprévisible. Ils vont très vite s’éloigner des côtes pour le rejoindre. Qui sait quelle baleine, quel arc-en-ciel va les emmener plus vite, les ralentir. Je ne jalouse pas leur départ. J’ai enlacé un arbre le long d’une falaise, savoure l’écorce, le parfum des branches. Terre.

Terre.

De Recife à Rio

 

Notre séjour à Recife s’est achevé sur une surprise. Une des organisations culturelles que notre équipe avait tenté de joindre avant la résidence nous répond soudain. On nous propose d’organiser une projection à l’Alliance Française la veille de notre départ, avec moins de 48 heures de préparation. La salle risque d’être vide, on le sait déjà. On accepte malgré tout, pour ne pas partir sans avoir saisi la chance de rencontrer des gens qui habitent dans cette ville qu’on s’est efforcés à sentir, à comprendre. Pour pouvoir dire aux amis cap-verdiens que leur film commence à être partagé, et pour le plaisir de ce partage.

Seront présents des membres du collectif, des employés de l’Alliance et du Consulat français. Une joyeuse troupe d’une dizaine de personnes, qui assaillent Géraldine de questions et nous invitent à poursuivre la soirée dans un bar local. On mange de la viande séchée et de la farine de manioc. Le jeu de questions-réponses s’inverse : à notre tour de demander Recife, le Brésil. Les tribus d’Amazonie et la politique. La mafia du pétrole. Le goût des fruits et le combat des cinémas de quartier contre les multiplexes. L’importance du théâtre et de la danse africaine.

En dix jours ici, nous n’avons pas eu le temps de visiter les différents quartiers de Rcife, pris que nous étions dans le tournage du film, l’organisation des résidences suivantes et le fignolage du dernier court métrage. Nous n’avons mis un pied qu’à Olinda. C’est une ville dans la ville, une colline verdoyante au milieu des gratte-ciels où vivotent des maisonnées de couleurs et un nombre impressionnant d’églises. Nous sommes sur le continent le plus chrétien du monde. Il suffit de faire quelques pas au détour de n’importe quelle rue pour s’en rendre compte. Souvent les chapelles sont de couleur pâle, peinture extérieure défraichie par le soleil et décors intérieurs flamboyants. Celles d’Olinda surplombent le rivage et nous servent d’amers lorsque on est au large.

Qu’elles en guident au moins certains dans la bonne direction.

Parmi nos compagnons, Bernardo Teshima, jeune photographe de 23 ans. Il entend notre capitaine plaisanter sur le fait qu’il reste encore une place d’équipier, au cas où quelqu’un aurait une envie de départ, et ne la quitte plus. Il argumente, se présente. Prise de court, Géraldine lui explique les toilettes à pompe, les douches à l’eau de mer et les crochets qui tiennent les marmites sur le four qui tangue. Il dit oui à tout et rentre préparer son sac. Il arrivera le lendemain matin accompagner de sa mère, une grande dame dans une robe à fleurs qui reste le temps seulement de lui répéter « attention, attention ». Une photo, et Bernardo monte à bord. Nous partons équipage franco-brésilien, et c’est une joie simple. Notre première traversée sud-américaine.

Bernardo et la mer

Bernardo et la mer

Après plus de deux mois à bord de Tortuga, Thibault Peigney a débarqué. Il avait quitté La Rochelle avec nous en mai dernier et participé à toutes les traversées jusqu’à ce qu’on atteigne la côte brésilienne. De même que Gilou et Julie, nos compagnons de Transatlantique, il est reparti pour la France et a laissé sa place pour de nouveaux équipiers. Arnaud et Donatien ont ainsi embarqué pour leur première longue traversée, l’un ayant une bonne expérience des courtes navigations en Bretagne et l’autre prenant ses marques dans ce nouveau contexte. Arnaud moniteur aux Glénans, Donatien jeune matelot. De quart ensemble, ils forment un duo efficace, qui me rappelle parfois mes premières semaines à bord, quand Géraldine m’apprenait les noms de chaque bout, chaque fil de fer, les écoutes, chandeliers, drisses, palans, poulies, bastaques, pataras, haubans et autres parties qui composent la tortue. Puis les voiles, les allures. Le réglage de la chute et la maîtrise des penons.

Donatien est à l’aise dans ce monde-là, neuf et pourtant à l’origine de quelques autres. Nous parlons souvent théâtre, et je nous imagine lever le rideau comme on hisse la grand’voile. Les premiers techniciens de la scène étaient des matelots au chômage, ce qui a transmis tout un vocabulaire, un imaginaire. On fait la veille du côté jardin, à tribord d’un spectacle que l’océan improvise à chaque acte. Côté cour se gonflent génois et trinquette ; on n’y voit rien sans se mettre au balcon pour pencher la tête et apercevoir enfin ce qui se cache sous le vent. Théâtre, cinéma et navigation ; la mer apporte une unité incongrue, une connexion entre des univers qui paraissaient déjà trop immenses pour qu’ils puissent encore s’étendre. C’est une rencontre, et un échange. Notre grille de compréhension devient filet fin.

Arnaud et Dona

Arnaud et Dona

Nous découvrirons ce nouveau continent de l’extérieur, par les contours. A deux jours de Rio, nous longerons les côtes pour le simple plaisir de voir la terre, après déjà neuf jours au large. Ce sont des falaises et des collines qui rappellent les Canaries ou le Cap Vert. Comme si c’était d’une île que nous faisions le tour.

On arrive là en passant par un couloir. Un agglomérat d’îlots crée une route exsangue entre deux bans de terre. On s’y élance de nuit, épuisés par des jours de près à taper et tanguer dans tous les sens, impatients de franchir ce nouvel obstacle. Mais quand le jour vient, il s’ouvre sur un palais d’émeraude. La mer s’est transformée en un liquide vert et lisse, transparent. Le ciel gris comme une parure, souligne ses couleurs. Il y a quelque chose ici qui évoque le miracle. Comme si Tortuga venait de passer une barrière invisible et de rentrer silencieusement dans une zone secrète, préservée. On apprendra ensuite qu’il s’agit précisément d’une réserve naturelle, interdite de pêche et de passage aux tankers. Mieux qu’un panneau cloué à l’entrée, la mer nous a fait savoir qu’on entrait dans une de ses dernières tanières.

Et pour cause. Le soleil est encore en train de se lever lorsque je vois une tâche noire longer le bateau. Géraldine et le reste de l’équipage sont toujours assoupis ; je m’apprête à reprendre la barre en urgence à notre régul’ Hercule pour éviter un porte-container à fleur d’eau, un rocher rasant la surface. A peine ai-je eu le temps de faire un geste, qu’un aileron noir sort de l’eau, replonge, et laisse apparaître une queue immense qui frappe l’eau, éclaboussant jusqu’à la bôme, avant de sombrer à son tour.

Tortuga sur un palais d'émeraude

Tortuga sur un palais d’émeraude

J’avale mes injures destinées aux tankers qui laissent choir leurs marchandises et hurle un « Baleine ! » en sautant sur les bancs de bois pour réveiller mes compagnons. Ils manqueront celles-ci, mais là commencent cinq jours entiers de camaraderie avec les cétacés. On les repère de loin grâce à leurs jets et suit leur avancée en fixant les ombres de leurs corps gigantesques à travers les murs liquides de notre citadelle. Certains s’amusent à rester dans le sillage de Tortuga, nous donnant l’impression d’être poursuivis par Moby Dick en personne, Géraldine en capitaine Acab et quatre Samuel devenus des gamins ravis par le spectacle.

Une fois, l’un d’entre eux passe sous la coque. « Accrochez-vous » dit notre capitaine en pâlissant. La sonde passe de 50 à 30 mètres, 12 mètres, 5 mètres, 3 mètres 50. On s’apprête à décoller mais la bestiole finit par ressortir à bâbord, l’air innocent, sûrement contente de sa bonne blague. On souffle un coup et se remet à admirer les grandes danseuses qui sautent en s’extirpant de l’eau jusqu’à mi-corps, se retournant pour chauffer une seconde leur long ventre au soleil et s’aplatir ensuite avec une grâce relative dans les flots, nuage d’écumes.

Notre traversée vue par Géraldine

Notre traversée vue par Géraldine

On croisera des baleines jusqu’à notre arrivée à Rio, mais le palais d’émeraude s’arrête aux portes d’un enfer étrange. L’océan devient un champ de mine, annoncé sur nos cartes par des pointillés roses qui strient le bleu de part en part. Des gazoducs partent de terre pour rejoindre des plateformes cernés de cargos et de tankers. De jour ce sont des navettes spatiales, de nuit des sapins de noël. Des flammes s’élèvent parfois des ponts de fer, entourées de grillage comme des lanternes. Elles brillent sans réussir à faire concurrence aux milles lumières multicolores qui décorent ces constructions absurdes, productrices de l’or noir.

C’est un mirage qui nous dépasse, cette sensation de croiser enfin les démons matérialisés. Ceux qui sont responsables, dit-on. C’est donc au large que tout commence, tout casse. Le fond marin brisé comme une vitre, un tuyau au ventre comme une oie qu’on vide. Des hélicoptères sillonnent la zone, transportant les ingénieurs d’une plateforme à l’autre, ramenant le bruit de moteur aux ouïes blanches de Tortuga, qui fait la sourde.

Sourds. Les équipiers regardent tout ça et commentent, puis se remettent à leur partie de tarot, leur livre, leur film ou leur dessin. Bernardo a trouvé sa place parmi nous avec un naturel qui nous a tous étonné. On lui apprend le tarot et il nous met la pâtée, on fait du 8 nœuds sous spi et il refuse de rendre la barre, on se lave avec un gobelet et il se balance des sauts d’eau à la tête. En une semaine il a tant pris ses marques sur Tortuga que j’ai le sentiment que sa présence va manquer. On parle en franglais portugo-espagnol, et parfois par signes. Sauf avec Géraldine, qui écoute une méthode d’apprentissage du portugais depuis qu’on est partis et qui nous sert déjà de traductrice. Je les trouve chaque matin sur le pont, à parler et rire fort. Arnaud répare tout ce qui passe dans ses mains, de la main-courante en bois usé sur le pont aux feux de la gazinière qui pétaradent. Donatien continue de monter O Beso et s’amarine assez vite pour ne plus craindre de préparer la cuisine en intérieur, ce qui est proche de l’épreuve du feu pour un jeune matelot. On partage nos livres audio et discutent après chaque quart de nos avancées respectives dans L’île au trésor de Stevenson, Au-revoir là-haut de Lemaître et Trois hommes dans un bateau de Jérôme K. Le temps file, et nous met en retard. Nous allons arriver seulement deux jours avant le début de la résidence. Nos marges sont courtes et le temps n’a pas été clément. Notre impatiente grimpe en même temps que les délais s’amenuisent. On a faim de Rio, faim de la terre et de la musique, du sol, des terrasses de restaurant et du prochain film qui nait doucement dans nos têtes.

Nous allons arriver demain. Géraldine est à côté de moi, dans la cuisine, à préparer un gâteau au chocolat pendant qu’Arnaud s’occupe du dîner. Dehors, le ciel est magnifique. La croix du Sud continue à monter au fur et à mesure qu’on prend du sud, petit cerf-volant lumineux qui guide nos nuits, quatre étoiles qu’on retrouve et qui nous font oublier doucement la Grande Ourse. La lune est devenue sourire de chat, croissant endormi. A 23° Sud, le tropique du Capricorne attend le prochain équipage. Ça sera pour Dona et Géraldine. Arnaud et moi allons débarquer.

Profitons de ce dernier soir.

Une baleine

Avant le grand saut

Baleirines, par Géraldine

Baleirines, par Géraldine

Sur la route de Rio, un pêcheur et ses clients...

Sur la route de Rio, un pêcheur et ses clients…

Berges de Rio de Janeiro

Berges de Rio de Janeiro

Rio et le Christ

Rio et le Christ

Bienvenue à Récife

O Beijo

Notre approche de Recife se fait entre une ile et un chemin de pierre. Les premiers morceaux de la ville tiennent reliés par des ponts, devant le continent, comme une marche qui reste à passer, un dernier palier. Face à l’un d’eux, une digue bétonnée, construite à même les récifs et rochers qui donnent son nom au lieu. Ça crée une langue d’eau calme, apaisée par ce câlin de matière qui coupe court à l’immensité pour laisser place à une cité, immense. 

De loin, nous avons cru à un monticule de caissons de verre renversés là par mégarde. Sac d’acier brisé, jeté en pleine mer. La terre est un fin filament brun qui porte difficilement le poids des tours, des avenues, le pas ténu des foules et le vrombissement des premières voitures. On ne l’aperçoit qu’en dernier.

On pense à faire demi-tour.

Ce qui nous convainc, c’est l’apparition incongrue d’une longue asperge dressée vers le ciel. On la suit comme un phare, curieux de savoir d’où peut venir un tel légume dans cet abîme de ferraille. On passe la digue et se retrouve cernés, l’horizon fendue de chaque côté par tout un méli-mélo de courbes et de lignes auxquelles on ne pensait plus. 

Récife défile à notre droite, commençant par des hangars, de vieux chantiers navals, des usines désaffectées couvertes de graffitis. Les bâtiments s’assagissent au fur et à mesure qu’on s’approche du centre ville. Bientôt apparait une large place, entourée de beaux immeubles anciens et traversée par des marcheurs nonchalants, des cyclistes. Sur la jetée, notre asperge trône fièrement. On remarque à quelques mètres derrière elle un ponton de bois, et décide que c’est là que nous toucherons terre. 

C’est un port de bric et de broc qui nous plait bien. Les lattes des pontons, bleues et jaunes, s’écartent dramatiquement à chaque vague et pousseraient un jeune matelot à s’amariner sans avoir à monter dans un rafiot. Des chiens dorment sur la passerelle principale; la capitainerie est une vieille cabine de cargo rouillée, posée en hauteur comme si une vague l’avait laissée là un jour de tempête. 

Géraldine saute de Tortuga en pyjama, petit short à rayures et grosse ancre sur le t-shirt, et attache tant bien que mal la première amarre sur cette onde de bois. 

Aussitôt on vient nous accueillir. Un homme au ventre rond qui semble être le directeur du port nous explique qu’il y a un yacht club plus loin, avec douches et électricité. Il a un œil de verre couleur azur, qui tranche avec le brun tanné de sa peau et intensifie étrangement la douceur de ses manières. On hésite à rester là, mais l’envie d’une douche après dix neuf jours de mer nous fera bouger le lendemain. 

Avant de sortir de Tortuga, on cache les objets de valeur et barricade la porte comme on peut. Le port n’est protégé par aucune cloison, n’importe qui pouvant naviguer sur ce bras d’eau et s’amarrer silencieusement au quai. Géraldine, Gilou et Thibault y dormiront un couteau sorti alors que Julie et moi avons pour ainsi dire déserté le navire afin de récupérer l’internet d’une auberge et commencer l’envoi du montage son au mixeur professionnel qui travaille avec nous depuis Paris. 

Le ponton bleu et la capitaine en pyjama

Le ponton bleu et la capitaine en pyjama

On franchit la passerelle. La terre est à nous. On marche le pied instable et le cœur léger d’être arrivés à destination sans anicroche ni retard. La traversée du pot aux noirs nous a bien fait douter de cette prouesse. Un espace au cœur de l’Atlantique, ralenti, où le vent souffle parfois peu, parfois mal. Il nous oblige à dessiner sur nos cartes une trace absurde, faite de virements de bord et de changements d’allures. On le traverse cependant, et presque sans pluie. Un petit miracle qu’on payera après coup, nous faisant rincer soudain jusqu’à la moelle. Thibault, qui est de quart, nage sous une douche uniforme dans la nuit noire pendant qu’on reste planqués au chaud dans nos bannettes, mi-admiratifs mi-moqueurs. Ça sera pour nous la prochaine fois. On croise les doigts et tire le duvet tiède. 

La terre est à nous. Devant, des barques à moteur font des allers retours entre la jetée et la grande place qu’on a repéré plus tôt; on vise le ponton qui nous permettra de rejoindre enfin ce qu’on appelle encore le continent, ignorant sa qualité d’île. 

Entre cette dernière embarcation et nous, apparaissent des formes étranges. Des poteaux de céramique couleur pâle. Des oiseaux immobiles, ailes repliées, regard vers la ville. Des femmes aux seins nus,  tétons pointés vers le ciel et bouches ouvertes. Un long serpent de mer. Et au milieu de cette ménagerie carnavalesque, posée sur un socle carré où s’ouvrent quatre portes, notre asperge. 

Par esprit de contradiction, on la rebaptise l’artichaut et passe vingt minutes à lui tourner autour comme s’il s’agissait d’un totem prophétique, un salut directement envoyé des chamans. Au pied du ponton, une large porte de la même céramique offre au voyageur la sensation marquée d’un passage, d’un accueil. On quitte la rive et traverse enfin vers Recife, oubliant instantanément et les sculptures et la mer. La soif de cette nouvelle rencontre, nouvelle aventure. Le Brésil se donne dans un premier rivage. On avance. S’enfonce.

Terre, et ferraille.

Bienvenue à Récife

Bienvenue à Récife

Donatien et Arnaud nous rejoignent. Yeux noirs, yeux bleus. Jolies barbes. La nuit et le jour, tout aussi joyeux, tout aussi complices. Arnaud toujours sourire, un regard d’enfant au-dessus d’un corps de charpentier. Dona tout en finesse, cheveux blonds au vent et pull bleu marine. Leur présence va apaiser le départ de nos compagnons de Transatlantique, prévu à la fin de la semaine. Je n’y pense pas. On a une nouvelle résidence à mener, et tout semble compromis. Les efforts de notre équipe pour réparer les dégâts causés par la séparation avec Nelly Andreo, ancienne co-directrice de l’équipe sud-américaine, n’ont pas abouti. Nous ne disposons ni de lieu de travail, ni de salle de projection, ni de participant brésilien. Un entre-nous inopportun, qui commence par nous mettre mal à l’aise. Que faire?

On pense à un clip musical. Une vidéo de 1 min 30 qui mettrait à l’honneur le frevo, musique traditionnelle de Recife et de sa région. C’est un rythme de percussion qui rappelle les origines africaines des habitants des côtes, issus en partie du trafic d’esclaves qui a fait rage entre trois continents. Je commence à parcourir les rues au Tascam, à la recherche des groupes qui répètent entre les allées, tambours aux poings et caissons de bois recouverts de perles au-dessus des épaules, cousins des maracas. 

Nous avons déménagé Tortuga dans un yacht club un peu excentré, qui nous oblige à nous déplacer en Uber pour rejoindre la ville. On fait mine de se plaindre mais c’est par pur snobisme: notre nouveau port a deux piscines, trois restaurants, le wifi, six douches. Autant dire qu’on s’embourgeoise. On aurait presque honte, le Mac ouvert sur la table de la piscine pendant qu’on fait des ronds dans l’eau en sirotant un jus de graviola. Presque, mais le confort fait du bien après deux semaines en mer. Et bientôt le départ.

Je continue à penser à l’autre petit port, qui nous attend à l’entrée de la digue. Ces sculptures, qui ont marqué notre premier contact avec la terre. Une sensation de magie ancienne dans ces céramiques provocantes. L’artiste, Francisco Brennand, n’a rien à envier au style de Jodorowsky, notre cinéaste chilien favori, et ça me semble une bonne accroche. Arnaud vient d’arriver de France et on fête l’événement avec du saucisson et du bon fromage quand je me tourne vers Dona et Julie et leur propose de renoncer à notre idée de clip pour tourner entièrement aux côtés de l’asperge-artichaut. Ce lieu étrange nous servira de métaphore pour filmer la rencontre entre terre et mer, Europe et Amérique, le voyage de Tortuga et les rues calmes de Recife. On se met en scène, puisqu’on est seuls. Raconter au moins notre amour pour ce continent qu’on vient d’atteindre, et notre joie d’y être. Arnaud et moi ferons les acteurs sous l’œil têtu de la caméra de Dona. Nous appelons ce film O Beijo. Le Baiser.

Réalisateur et producteur de métier, Donatien Bonaventure Burkard devient le maître d’oeuvre de cette résidence improvisée. Géraldine se met à la musique, Julie au dessin. On veut faire décoller le légume comme la fusée de Tintin. Elle fait de petits nuages couleur crème, on chantonne le générique du dessin animé. Ça promet. 

Donatien sur Tortuga, avec Géraldine et Arnaud

Donatien sur Tortuga, avec Géraldine et Arnaud

Francisco Brennand est l’artiste le plus riche de cette région du Pernambuco. Son monopole sur la ville de Recife est impitoyable. Pas un stade qui n’abrite une de ses œuvres. On en trouve dans les parcs publics, les squares, et jusque dans les cours d’immeubles. Son temple, une usine industrielle qui jouxte un théâtre et un hall d’exposition en pleine forêt, donne une idée aussi bien de sa démesure que de son talent. Peintre, poète et sculpteur, il s’est offert à lui-même un antre où voguer dans son propre génie. Nous ne savons plus, si nous avons bien fait de choisir cet auteur pour dire Recife, ou si c’est souligner l’insulte. 

Autour de ce film nait une discussion sur le choix du film d’animation comme médium de création. Pourquoi aller aussi loin si c’est pour produire une œuvre qui aurait pu sortir d’un studio parisien? On me pose la question et je réalise qu’il y a tout un pan de notre expérience qui reste caché à l’image. Notre rencontre avec les artistes locaux semble passer inaperçue. Il y a pourtant mille détails dans notre dernier court sur Mindelo que nous n’aurions jamais pu connaître sans venir sur place et sans travailler avec des résidents de la ville. Des choses imperceptibles, comme le fait qu’il n’y est pas une rue sans un chien qui aboie, ni une colline qui ne soit balayée par un vent si fort qu’il est impossible de s’entendre. Des choses importantes, comme l’absence de fromage et de certains fruits, le monopole de Praia sur l’ensemble des îles, l’amour pour l’Afrique et l’omniprésence de la pêche.

Suite à notre passage, le représentant du ministère de la culture à Mindelo a demandé à ce que soit collectées nos recherches sur le capitaine Ambrosio pour participer à un fonds d’archives. Celles-ci ont été rapatriées au Portugal lors de la décolonisation, et le Cap Vert n’a que 40 ans d’histoire. Que des Français traversent plusieurs mers pour s’y intéresser, ça les a laissé pantois nos amis. Une exposition au Centre Culturel se prépare, mise en œuvre par Bob et les autres participants à notre résidence, pour diffuser notre film commun et mieux faire connaître cette anecdote de l’histoire de Mindelo à ses habitants.

Il n’y aurait pas tout ça, ça ne serait pas grave. Jamais nous ne l’avions imaginé. Le supposer même aurait été péremptoire, que notre passage pouvait laisser des traces. Nous venons sans arrière pensée, pour faire un cadeau à la ville. Un conte sans prétention. Ce que nous espérions, et qui a bien eu lieu, c’est que ce conte soit le prétexte d’une rencontre. Nos films seraient sûrement différents s’ils n’étaient pas le fruit d’un dialogue entre deux cultures, deux perceptions du rythme, du beau. Ce qui est certain, c’est que nous nous serions différents. Nous tenons à ce que ces contes naissent chez eux, à travers la perception de ceux qu’ils nourrissent. Nous voulons aussi dire à ceux qui habitent les villes qu’on visite que nous sommes prêts à traverser deux fois l’océan pour raconter leur histoire. Parce que ça change quelque chose. Ça dit quelque chose de l’importance du récit, du rêve et du partage, qui est le premier discours que nous voulons tenir.

Si l’aventure reste en coulisse, elle est tout de même au cœur de ce qui nous traverse, ce qu’on donne à voir. Un voyage maritime qui a ses risques et ses dangers, ses moments durs et ceux d’extase. Nous l’avons pensé comme la réalisation de notre vie, notre désir d’intensité. Crèves la soif de paysages, d’imprévus. Ce mouvement qui nous porte. Dans l’attente et dans le travail. Dans l’ennui, le divertissement. Nous avons construit le parcours du Bato A Film comme un plan d’évasion, une carte au trésor. Tortuga, notre navette pour l’espace. Grand décollage. On quitte terre. Aux petits traits que fait le navire sur les cartes, une épaisseur. Vague par vague. Naissances. Qu’il s’arrête, et c’est notre souffle qui s’éteint.

Revenus, il faudra être à nouveau. Se réinventer.

J’essaye de capturer ça en prise de vue réelle. On utilise ça comme termes, « animation » et « prise de vue réelle » pour distinguer deux appréhensions du monde, deux façons de le capturer et de le mettre en scène. Géraldine trouve sa liberté dans l’animation car elle y construit tout : la composition du plan, ses éléments, ses couleurs, son rythme. Je reste éblouie des méthodes du documentaire parce que je trouve tout dans le monde extérieur. Je pose une caméra devant ma capitaine qui se balade à Tarrafal, devant Bob dans le jardin en ruines de sa grand-mère, devant mon équipage de Transatlantique, et m’amuse à en tirer ce que je peux. C’est un petit film de 15 minutes qu’on appellera Vento Verde, parce qu’autour de nous tout est vent, la terre du Cap Vert et les voiles de Tortuga. J’essaye de donner à voir le voyage. Ce n’est qu’un regard et d’autres viendront ensuite, les élèves de la classe de lycée qui vont travailler avec nous et les prochains participants aux étapes. Je me nourris encore de Werner Herzog et Chris Marker, et découvre par hasard le très beau ressenti du voyage donné par Henri Verneuil dans Un singe en hiver.

Ce rapport au monde, comme un continuel Grand détournement. A nous et à tout le monde.

Références intimes, et absolues.

Un asperge pour phare

Un asperge pour phare

Petite rue de Récife

Petite rue de Récife