Contes

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Tout en haut du monde

Tout en haut du monde vivait un peuple de marins et d’orfèvres. Ils habitaient aux sommets de montagnes submergées par les océans, là où les eaux de la terre se rencontrent et recouvrent les landes pour former les vagues les plus terribles, les vents les plus violents que l’homme puisse connaître. Le peuple des Anamays, car ainsi était leur nom, s’était réfugié dans les vallées d’eau calme qui entouraient leurs montagnes, à l’abris du souffle des dieux des mers. Ils se déplaçaient dans des canots taillés dans le bois des forêts et, au cœur de leurs embarcations, un feu rougeoyait, posé sur un lit de pierre, créant chaleur et lumière.

Le roi de ce peuple se nommait Wauda et vivait dans le dernier village, au sommet du monde. Son palais était construit dans une grotte dont la hauteur était telle qu’on ne pouvait en apercevoir la voûte. Les murs étaient recouverts de pierres de soleil et brillaient de mille feux sous la lueur des torches. Il y faisait chaud, et les visiteurs de Wauda y attendaient ses conseils assis sur des peaux de phoques posés au sol.

Wauda recevait les hommes Anamays, car ils étaient ses sujets. Ces hommes creusaient le sol et les rivières pour trouver les morceaux de soleil que l’astre avait répandu sur terre. Un jour où les dieux en colère avaient fait éclater un bout de ses rayons, des poussières de lumière étaient tombés sur le sol et avaient été ensevelis sous les pierres et les torrents. Les Anamays les trouvaient et les travaillaient pour les transformer en objets beaux et utiles. Ils en faisaient des lames pour la chasse, des couverts pour la cuisine, des boucles pour leurs habits.

Surtout, le peuple d’orfèvres que gouvernait le roi tout en haut du monde créait des bijoux éclatants pour en couvrir le corps des femmes. Celles-ci plongeaient dans les eaux glacées et leur ramenaient des moules, des araignées de mer et des langues d’oursins. Elles étaient les sujets de Kyewa, la reine qui vivait de l’autre côté des vallées inondées, sur une pointe de sable qui marquait la fin du territoire des Anamays.

Ensemble, prospéraient les hommes des montagnes et les femmes des océans, les navigatrices et les orfèvres. D’un bout à l’autre du haut du monde, les Anamays vivaient sur un équilibre de respect et d’amour, aux pieds des glaciers, à la lisière des nuages, sur terre, sur mer.

Vint le jour où Wauda et Kyewa furent en âge de se marier. Comme les souverains qui les avaient précédés, ils se peignirent le visage de lignes noires et rouges, entourant leurs yeux et leur bouche de pigment, et chacun revêtit une peau de renard blanc. Wauda prit la mer et traversa le canal de la Nuit Noire pour rejoindre la pointe de sable où s’élevait le palais de Kyewa.

Celui-ci avait la forme d’un majestueux navire. Les navigatrices attachaient leurs canots à sa proue et se rendaient ensuite sur le pont immense où leur reine trônait, assise au plus haut d’un escalier de pierre, à l’entrée d’une cabine où se trouvaient ses appartements. De ce mirador, Kyewa pouvait voir l’horizon et regarder les femmes partir chaque matin sur les canots, quelque soit le vent, quelque soit le froid.

Wauda se présenta à elle, et s’agenouilla au pied des marches de son trône. Comme le roi qui avait régné avant lui, et celui qui avait régné avant eux tous, il leva ses yeux noirs sur Kyewa et lui demanda ce qu’elle désirait en échange de sa main et de son amour. Car si le roi des orfèvres et la reine des navigatrices devaient s’unir pour gouverner ensemble sur le sommet du monde, il était de coutume que la reine prononce un souhait et que le roi le réalise afin de sceller leur alliance. Ainsi Wauda attendait-il de connaître quelle serait la volonté de Kyewa, et nulle peur ne le traversait car il était un roi fier et sûr de son courage.

La reine se leva de son trône, fit un pas avant de se pencher au-dessus des marches, et dit :

« – Roi Wauda, toi qui gouverne au sommet du monde, toi dont les artisans nous couvrent de lumière, il n’y a qu’une chose que je veux te demander en échange de mon amour. Depuis des lunes que mes femmes naviguent sur les eaux de nos vallées, certaines s’aventurent parfois au-delà des montagnes et reviennent toujours avec la même histoire. Elles racontent que par-delà ton royaume, il y a un rocher qui trône plus haut encore que ton palais, là où l’horizon s’efface pour n’ouvrir plus que sur le rien et la glace. Ce rocher est le dernier morceau de terre noire que l’homme puisse atteindre, véritable porte des mers, pointe où les vents se croisent et se mêlent. C’est entre ses falaises, dit-on, que nos phoques viennent mettre bas, car jamais personne n’a croisé un de leurs petits sur nos montagnes ou dans nos eaux. Mariés, tu vivras loin de moi, et je voudrais combler ma solitude par la présence d’un de ces petits à mes côtés. Appareille ton meilleur navire, et traverse la fin du monde pour atteindre ce dernier cap. Là-bas tu trouveras un nouveau-né ; prends-le sur ton bateau et ramène le jusqu’à la Pointe de Sable. Alors, je t’appartiendrai. »

Wauda n’attendit pas. Il connaissait la légende de ce dernier rocher aux confins du monde, et savait quel chemin prendre. Il fit préparer son navire et embarqua seul, car c’est ainsi que le roi devait accomplir son gage. Avant d’atteindre la mer, il dû naviguer de vallées en vallées, longeant les pentes de glace des montagnes et les forêts meurtries par le vent. Ce paysage hostile l’effrayait en même temps qu’il ravissait son cœur, car le roi savait que sous cette apparence, sa terre regorgeait de mousses tendres, de ruisseaux paisibles, de jeunes pousses qui deviendraient des arbres certes penchés par le vent mais plus résistants que la roche.

Lorsque s’éloigna le dernier rivage, le roi Wauda détourna ses yeux de la terre pour ne plus fixer que l’horizon. Bientôt devait apparaître le rocher qui, depuis des temps immémoriaux, était le lieu de rencontre des océans et le refuge des animaux marins. Là il trouverait un petit de la race des phoques, et le ramènerait à sa reine pour lui prouver son courage et sa valeur. Il n’avait qu’à suivre le vent et les vagues, car l’univers entier tendait vers ce dernier cap comme s’il s’agissait de son propre cœur.

Les jours passèrent et bientôt, Wauda vit apparaître le grand Cap. Il s’approcha lentement et attacha son navire à un des seuls arbres qui avaient réussi à pousser là. Il mit pied à terre et chercha une grotte, convaincu que les phoques se cachaient des vents pour mettre bas et protéger leurs petits. Il trouva une cavité assez haute pour qu’un animal puisse s’y engouffrer, et se mit à quatre pattes pour y pénétrer.

Au fond de l’antre, trois petits phoques étaient endormis. Leur mère était absente, sûrement occupée à pêcher pour eux dans les eaux glacées qui frappaient le rocher. Wauda se pencha sur eux et les regarda, ne sachant lequel prendre. L’un d’eux ouvrit alors les yeux et, comme s’il l’attendait, comme s’il avait toujours su qu’il allait venir, le regarda à son tour, sans surprise. Wauda y vit un signe et se saisit du phoque. Il le mit tout contre lui, au chaud dans la peau de renard blanc. Le phoque s’endormit et aucun bruit ne vint trahir le vol de Wauda.

Il sortit de la caverne à reculons et reprit le chemin de son embarcation sans attendre. La joie du roi d’avoir accompli son gage était telle qu’il ne se rendit pas compte que les vents se levaient. La mer frappait maintenant contre le rocher avec violence et les arbustes séchés qui poussaient à flanc de falaise s’étaient comme recroquevillés. Wauda n’y prêta pas attention et embarqua. Il largua les amarres et prit la mer, son petit phoque toujours serré contre lui, enroulé dans la peau de renard.

Le roi mit cap sur son village, mais rien n’y fit. Le vent l’avait pris dans ses entrailles et le menait en sens inverse, au grand large, à toute vitesse. Wauda comprit qu’il n’arriverait jamais à contrer le souffle qui le menait au loin, et regarda sans les voir les rives de son pays s’éloigner. Très vite, son petit navire se mit à longer la grande surface de glace qui était la vraie cime du monde et que les Anamays avaient toujours redoutée.

Il se laissa dérivé, impuissant, jusqu’à atteindre l’étendue d’eau infinie qui recouvrait l’autre côté des terres, en haut d’un monde qu’il ne connaissait pas et qu’il n’avait jamais pensé voir. Le vent ne diminuait pas et continuait de le pousser toujours plus loin. Il vit apparaître une ile immense et força le canot à se rapprocher de ses rives. Il croisa là un bateau étrange qui transportait des hommes plus pâles que le clair de lune. Ceux-ci restèrent silencieux en voyant approcher la petite embarcation, où brûlait toujours un feu rougeoyant malgré la chaleur qui emplissait maintenant l’atmosphère. Lorsque Wauda fut assez prêt, les pêcheurs virent les éclats d’or qui pendaient à ses oreilles et à son cou. Ils lui demandèrent alors d’où il venait et où est-ce qu’il avait trouvé tous ces bijoux. Wauda répondit qu’il venait du haut du monde et que son peuple façonnait les éclats de lumière depuis toujours. Les hommes prirent note de ses paroles et commencèrent à appareiller pour rejoindre les terres dont parlait cet étrange voyageur.

Le vent continua de pousser Wauda, toujours plus bas, lui faisant descendre le long de terres nouvelles où vivaient des hommes au teint plus sombre et aux yeux plissés par le soleil. Wauda éteignit son feu et se laissa dériver, le petit phoque toujours à ses côtés. Lorsqu’il croisait des navigateurs, ceux-ci ne lui demandaient jamais s’il avait faim ou soif mais toujours d’où il venait et où est-ce qu’il avait trouvé l’or qui paraît son corps. Il leur répondait toujours la même chose : qu’il venait du haut du monde et que son peuple taillait ces pierres depuis des générations car elles jonchaient son sol et ses rivières. Les marins allaient alors répéter ses paroles dans les ports, et des bateaux partaient plein d’hommes avides et cupides, à la recherche d’une nouvelle richesse.

Son voyage continua, toujours poussé par le vent. Il longea des terres où les hommes parlaient des langues différentes, et où même l’odeur du vent changeait.

Après un temps qui lui parut des années, le vent finit par le ramener dans ce qu’il reconnut être l’un des océans qui couvrait les montagnes de son pays. Il reprit alors espoir et attendit, le cœur plein du rêve de retrouver sa terre et sa reine, que le vent le ramena chez lui. Arrivé tout en bas du monde, il recommença à monter et, bientôt, vit apparaître devant lui les rives de ses montagnes. Il laissa le vent pousser encore son canot et, lorsqu’il aperçut l’entrée d’une de ses vallées, rama aussi fort qu’il put pour se dégager de ce souffle qui l’avait emmené tout autour du monde pour rejoindre le sien.

Il rama, et finit par voir s’élever le palais de Kyewa devant lui. La reine, qui guettait chaque canot depuis son trône et attendait désespérément le retour de son roi, le vit apparaître à l’horizon et reconnut ses voiles. Elle envoya alors une flotte à sa rencontre et Wauda rentra dans ses terres escorté des meilleures navigatrices, soulagé et heureux de revenir auprès de son peuple.

Arrivé à terre, il se présenta devant la reine et sortit de la peau de renard le petit phoque qui l’avait accompagné pendant tout son incroyable voyage.

« – Voici pour toi, ma reine, un compagnon qui te tiendra chaud et saura accompagné tes peines. Il m’a suivi jusqu’au point le plus bas du monde, et aujourd’hui lui et moi, nous t’appartenons. »

La reine descendit alors de son trône, et étreignit Wauda. Ils s’assirent ensemble et il lui raconta tout le périple qu’il avait fait, et tous les hommes qu’il avait rencontrés. Le roi et la reine des Anamays attendirent ainsi la venue des étrangers du bas du monde, à qui Wauda avait répondu qu’il vivait au sommet.

Mais les étrangers ne vinrent jamais, car ils avaient confondu le bas et le haut du monde, et tous les marins partis à la recherche de l’or passèrent des nuits à tourner autour de l’océan blanc qui recouvrait ce qu’ils pensaient être la cime de leur monde. Ainsi les Anamays restèrent-ils libres et en paix, leurs vallées préservant leurs noms, les femmes continuant de pêcher les moules pour les hommes et les hommes de tailler des pierres de soleil pour les femmes.

Aujourd’hui encore, la reine gouverne de la Pointe de Sable, et envoie ses baisers au sommet des terres. 

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Ibera

Elle s’enfonce, eau verte du marécage. Avance une lame entre les dents. L’eau aux épaules, seins couverts, humides, cheveux.

Noirs et longs, ne flottent pas derrière elle, coulent, s’immergent.

Elle s’avance jusqu’au premier arbre, enlacé par les branches souples et noueuses, des lianes de bois. Elle s’accroche aux racines, se tire un instant hors de l’océan noir.

Terre liquide.

D’un coup ferme, ouvre l’écorce au couteau comme au piolet. L’eau claire jaillit. Elle la récupère dans une bouteille en plastique tenue à sa ceinture. Une gorgée à peine, une nage pour quelques secondes puis une autre encore.

De tronc en tronc, elle perce et récupère le fluide avant de panser la blessure avec des feuilles humides, de la mousse qu’elle mâche d’abord.

Elle applique le cataplasme à l’écorce coupée et récidive.

Se repose.

A ses pieds, trois bouteille pleines. Son corps allongé sur celui, immense, d’un arbre mort déjà. Il s’est enroulé dans la terre, de toute part.

S’enterre, avant que de devenir cendre.

Les bras ouverts, elle dort, au souffle du vent. La brise passe et dansent les mèches ; feuillages.

Les pieds qui flottent.

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Il pousse une barque, d’un bâton de bois. Habillé d’une marinière, rayures rouges, blanc pâle. On le repère, ici, à des mètres, des hectares. Traits vifs entre les verticales grises, les lianes sinueuses, vertes silencieuses.

Il a peur.

Ça se voit sur son visage, ce fini des paupières qui vacille.

Les plis, des yeux, serrés, éclatent.

Il regarde la forêt avec le mouvement des vagues. Vient de trop loin. L’océan suit le sillage d’une barque perdue en marécages.

Elle l’observe.

 

Il pose pied à terre, terre liquide, accostage. Attache le bois de l’embarcation à l’écorce vive. Le feuillage. Ce bruissement des arbres quand la brume monte. Vert noir, le paysage fond.

Ses pas ne résonnent pas.

Absorbe le sol, le frottement des doigts. Il s’accroche, se tient aux lianes qui n’en sont pas, cassent, s’évaporent.

Mauvais souvenirs.

Tremble la peur et tremblent les mains. Il s’éloigne et elle le suit. Deux verticales, entre les lignes, tracent sans langage un sentier nouveau.

Qu’il aille, plus loin encore, l’horizon des eaux noires, où se meurt la mer.

Sa présence à elle, décisive, ne dit rien. Il avance. Elle suit. Se regardent, se savent. A distance.

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La nuit vient. La barque est ailleurs, il tâtonne, cherche, rebrousse poil sur le chemin qui s’évapore, crie presque, la voix manque.

Elle est calme. La lame, à la ceinture, entre les dents, pour l’eau claire et ce qui bat. Passe d’un corps à l’autre, cette chaleur infinie d’une fin prochaine.

Que la nuit vienne. Il la cherche. L’appelle d’une voix nouvelle.

La mer.

 

Furtive, au fond d’une ouverture, entre lianes et feuillage, cette femme humide. Il s’approche, s’apprivoise, supplie. Avance encore, et rejoins mes pas.

Il y eut une femme, il y a un arbre. Qui n’est pas encore cendre. Entortillé dans la terre. Ce qui est pour elle un réconfort, son salut. Tout pour un mirage.

Il pose sa main sur l’écorce vive. La peur bat mais ne frappe plus. Le sang a ralenti.

Il est tout proche maintenant. La cherche encore des yeux mais la sent dans sa paume.

Il tend sa joue. Il tend son oreille. Etreint le tronc de l’ouïe du silence.

Il écoute.

Le bruit des vagues.

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La mer, en forêt vierge, habite.

Partage.

Le souffle des marécages.

Et celui du vent.

L’océan.

Entre terre et liquide.

Humide, et sans mouvement.

Une feuille tombe.