Panama

L'Atlantique

Trait d’union

On part de nuit. Le pont des Amériques sous une lune blanche, les grues illuminées de haut en bas. Les feux des navires. Le soleil se lève doucement et avec lui, la chaleur. J’ai le temps de filmer un équipage d’ombres. Géraldine m’a donné le droit d’être hors quart le temps de cette navigation : caméra en main, mon poste est de prendre des images, ainsi que quelques sons au Tascam. Ceux-ci sont extraordinaires, presque plus étranges et fantômatiques que les visions qu’ils habillent : bruits de câble qui sonnent comme des clochettes, la ferraille qui grince, les moteurs en tout sens, symphonie de machines lourdes ou subtiles, l’eau qui s’écoule, qui gicle, s’évapore sous des poids hors norme. Un pilote est monté à bord de Tortuga pour la guider dans cette traversée ; des voix ne cessent de surgir de sa radio, grésillement mécanique de phrases incomprises. Le temps d’une petite heure, nous voguons en vaisseau de l’espace, cernés de navettes, entre les plateformes. L’atterrissage vient avec l’apparition du soleil. On redescend, poussés par la lumière crue d’un nouveau jour. Autour de nous, quatre tankers déposent à terre leurs cargaisons, rechargent leurs cuves de pétrole, attendent. Encore quelques mètres et nous y sommes : le pont et la marina disparaissent. On entre dans le Canal. Nouvelle géographie.

Le Canal, premières lueurs

Le Canal, premières lueurs

Le pilote qui nous assiste, M. Edwin Davidson, est un homme enjoué et sympathique. Nous avions peur de tomber sur quelqu’un de désagréable et de pénible. Les pilotes sont ceux qui estiment la fiabilité du bateau, s’ils trouvent qu’on ne respecte pas les règles de sécurité ou que l’accueil de l’équipage n’est pas à la hauteur, il peut garder la caution de neuf cents dollars que nous avons donnée au Canal et décider de débarquer, ce qui stopperait net notre traversée et nous demanderait de repayer le tout. Aussi sommes-nous aux petits soins. À peine levée, Géraldine se met à préparer un gâteau au chocolat; je me réveille avec le bruit du fouet dans le saladier. On met du Coca au frais, on inscrit son nom sur une bouteille d’eau, prépare le taud pour protéger le cockpit du soleil. Il arrive à l’heure, homme grand et mince bien tenu dans une chemise à carreaux, un jean et des baskets. On commence les manoeuvres. Il dit à Géraldine de ralentir le moteur – “despacito”. Ils se regardent, sourient et, avec un mouvement de hanche, chantent ensemble le refrain du hit du moment “despacito” devant les visages médusés du reste de l’équipage. Eclat de rire général. Ça promet d’être un bonne journée.

On continue d’avancer dans le Canal, Géraldine à la barre, Jérémy et Polo aux amarres arrière, Edgar et Paul à celles de l’avant. Tout le monde reste à son poste jusqu’à ce que la première écluse apparaisse devant nous. Les docks laissent place petit à petit à des berges où respire une végétation qui rappelle la forêt : grandes herbes, fougères, des arbres épais et immenses clairsemés au bord de l’eau ou regroupés en grappes. Un crocodile nage à fleur d’eau, ses narines et ses yeux visibles, le bout de sa queue ondulant à la surface. L’eau brune rappelle celle du fleuve. Elle vient du lac Gatùn, situé entre les trois premières et les trois dernières écluses, qui a permis de relier chacun des tirets du Canal par cette ligne liquide d’eau douce. Six mois après la fin de sa construction, il ne pleuvait toujours pas et les ouvriers, ceux vivants et ceux, les 25 000, morts pour le faire exister, attendaient impatiemment de savoir si leur temps de souffrances n’avait servi qu’à creuser une tranchée de terre sèche. Puis la pluie est venue, le lac a coulé et les Amériques, au bruit d’une vague, se sont séparées.

Population transamérique

Population transamérique

Commencent les pointillés qui vont nous mener au prochain chapitre. On passe les portes à la suite d’un “panamax”, Tortuga terrifiée de s’approcher si près d’un énorme. On l’amarre à un remorqueur, un bateau à la coque molletonnée comme un pneu qui sert soit à ravitailler les gros, soit à les retenir avec des câbles si leurs moteurs lâchent. Edwin nous raconte que les ferrys de croisière les ont en horreur parce que leurs bourrelets laissent des traces noires sur leur coque impeccable. Nous nous collons à lui, boudin contre carapace. Edgar tient parfaitement son poste de Second et, entre ses mains, celles du pilote et celles de notre capitaine, la Tortue se tient tranquille. Polo, Jérémy et Paul suivent les ordres tout en essayant de ne rien perdre de la beauté du Canal. De chaque côté de nous, un paysage incongru de gare de train. De courts wagons métalliques suivent les cargos en avançant posés sur des rails, de longs câbles accrochés sur leurs flancs pour les amarrer le temps que l’eau monte. On les entend parfois geindre, et ça nous coupe le souffle.

Nous sommes si proches que lorsque les portes s’ouvrent de l’autre côté et que le monstre rallume ses moteurs, notre bateau est pris dans un tourbillon qui le flanque de plein fouet contre le remorqueur et son faux coussin. ça ne loupe pas : notre liston en bois éclate  s’enfonce pratiquement à angle droit, un peu en arrière de l’étrave. Géraldine et Polo ont tenu la barre à quatre mains pour maintenir le cap mais ils n’ont rien pu faire contre la force du courant. Cette cassure rejoint celles faites Cap Vert et à Punta Arenas, la première étant à l’arrière, le deuxième au milieu et cette dernière, bien en ordre, à l’avant. Rien de dramatique, on en rigole presque – manifestement un liston en bois n’a rien à faire sur un bateau en acier. Edwin décroche la radio et demande au gros de devant de mettre moins de gaz la prochaine fois.

Un énorme et ses wagons

Un énorme et ses wagons

On passe trois écluses, trois grandes marches vers le haut, avant de se mettre en route pour le lac. Sur notre droite se profile le “sommet d’or”, une petite colline qui ne paye pas de mine aujourd’hui mais qui était auparavant une fière montagne. Les Français l’ont taillée jusqu’à en faire un petit tas de terre. On raconte que pour faire venir de la main-d’oeuvre, ils y enterraient des pépites d’or et faisaient courir le bruit qu’une mine entière s’y trouvait. Beaucoup venaient alors demander à être engagés comme ouvriers pour avoir le droit de creuser là. Ils travaillaient sous la chaleur infernale, sous les orages, dans ce climat inhumain qui profite à la malaria et au typhus. Malgré les rancoeurs et les injustices, les meurtres étaient peu courants : la chaleur, plus lourde qu’une grille de prison, annihilait toute vélléité de mouvement, toute pensée de révolte. On travaillait pour un dollar par jour, on économisait et parvenait à partir, ou bien on mourrait dans un délire de fièvre, brûlé sous la cagnard ou noyé dans une flaque. Avant d’être un trait d’union entre deux mers, le Canal était une parenthèse posée sur l’enfer, sans lumière et sans rédemption.

Face à la colline, à notre gauche, les “neos” traversent le second Canal : on les voit avancer derrière une ligne de fougères et d’arbustes, comme s’ils se déplaçaient sur terre avec leur milliers de containers, certains vert sur vert. On semble se déplacer plus vite et plus facilement qu’eux, et pourtant ils nous dépassent toujours. On s’invente qu’on fait la course, la Tortue contre le lièvre, mais sans toucher à la manette du moteur. Puis notre pilote reçoit un appel : un de ces “neos” arrive en sens inverse, il transporte des marchandises dangereuses et n’a pas l’autorisation de croiser qui que ce soit dans le Canal. On ne pourra pas finir le périple aujourd’hui. C’est un petit choc, nous sentons la Colombie continuer à nous filer entre les doigts, mais aussi une joie de pouvoir faire durer cette expérience un jour de plus. Rester entre les wagons et les arbres, sur de l’eau douce.

On s’amarre tant bien que mal à une grosse bouée jaune en mousse, notre babord faisant face à l’arrière d’un petit ferry en transit qui s’est retrouvé dans le même cas que nous. Edwin débarque, le prochain pilote arrivera le lendemain matin à neuf heures. On croise les doigts pour qu’il soit d’aussi bonne pâte que le premier et réfléchit à la recette d’un nouveau gâteau. Nous avons quitté le décor de gare pour retrouver celui d’un port, un chantier. Un crocodile patauge à quelques mètres – peut-être est-ce toujours le même, amoureux. On remonte l’échelle et renonce à se baigner, ne serait-ce qu’un orteil. Pas un baiser.

Un "neo" mal caché

Un « neo » mal caché

Nous repartons le lendemain matin à l’aube. Cette fois pas de flottement dans l’espace : il fait jour. Un de ces temps gris qui brûle le blanc à la caméra et rend difficile de filmer le ciel. J’essaye de faire des inserts, les mains de Polo sur le winch, les doigts de Géraldine enserrant la barre. “Passer du paysage au détail…” Mais bientôt ce paysage s’ouvre complètement et nous nous retrouvons dans la petite mer intérieure qu’est le lac tenu en tenailles entre les deux mondes. Le vent monte et on se retrouve même avec quelques moutons à la crête des vagues d’eau douce. Je pose la caméra, c’est relâche pour l’équipage hormi Edgar et Géraldine, seuls autorisés à se relayer à la barre devant notre nouveau pilote, M. Victor Herrera, un gros monsieur heureusement aussi agréable que le premier.

On navigue au moteur pendant plusieurs heures, les voiles étant interdites dans le Canal. À nouveau c’est le souvenir du fleuve : l’eau brune, la forêt, les îlots de végétation qui habitent de temps en temps la surface. Seule différence de taille, le nombre de cargots qu’on croise dans un sens comme dans l’autre, Tortuga parfois rattrapée et dépassée, parfois visée au loin puis évitée de ce qui nous semble n’être que quelques mètres. Alors que je sors la tête de la cuisine pour prendre l’air, je tombe nez à nez avec un navire de l’armée américaine qui nous longe de si près que je peux compter ses fenêtres et détailler ses traces de rouille. Il nous dépasse lentement, toujours dans ce silence impossible qui est la signature des plus lourds, et nous ne le retrouverons que quelques heures plus tard, à l’entrée de la nouvelle série d’écluses.

Il n’est pas devant nous mais à côté, dans l’autre Canal. Cette fois il n’y a pas de remorqueur à qui nous accrocher pour passer les portes : quatre hommes se sont postés à terre autour de Tortuga, deux sur chaque bord, et nous ont lancé des cordes lestées par d’épaisses boules, des pommes de Touline, qui rebondissent sur le pont. On y attache nos amarres et ils les reprennent, le navire se retrouve tenu par les quatre coins tel un moucheron pris dans une toile. Ça me rappelle un autre canal, tout là-bas dans le Sud, lorsque nos bouts enserraient des branches ou des rochers et que Tortuga flottait ficelée à la terre. Avant que les portes, lourds pans de bronze, ne se ferment derrière nous, un tanker nous rejoint et s’arrête à quelques mètres derrière nous. On admire la ligne fine de son étrave, coupante comme une lame, puissante comme une massue. La Tortue ne moufte pas, Géraldine ordonne à tous les équipiers de rester à poste et de surveiller les amarres. Il ne s’agit pas de se mettre en vrac devant un tel mastodonte, on reste attentif.

Je m’imagine le capitaine d’un tel navire, plus grand qu’un homme, maniant une roue plus large que notre mât, quand une petite voix perce à la radio de Victor. Je le regarde et, sûre d’avoir mal entendue, lui demande s’il lui arrive souvent de croiser des femmes capitaines dans son métier. Géraldine et moi nous attendons à la réponse habituelle, déjà un sourire en coin, quand il hausse les épaules et nous dit que oui, bien sûr, il y a beaucoup de femmes pilotes au Panama. Il lève sa radio et confirme : l’immeuble derrière nous est conduit par une dame. Voilà qui fait notre journée.

La capitaine suivie de près

La capitaine suivie de près

On passe une, deux écluses. L’eau descend cette fois. Lorsqu’elle atteint le bas et que Tortuga traverse le bassin, les amarres sont si basses par rapport aux rives que nos quatres équipiers doivent les tenir à bout de bras pour permettre aux hommes qui nous tiennent d’avancer en même temps que le bateau. Ils suivent notre route en trotinnant sur les berges, le long des rails qui vont servir au tanker qui nous suit, entre les petites maisons blanches qui ressemblent à des stations de train, des bureaux de chefs de gare. Le nom des écluses et leur date de finition sont inscrits sur chacune d’elle. Elles surplombent chaque marche, ouvrant la voie sur un escalier si droit qu’il tient plus d’un toboggan. Nos compagnons de quai doivent y courir, un oeil sur les marches, un autre sur le navire. C’est un système simple, qui nous surprend pour une aussi grosse machine que le Canal de Panama, mais il fonctionne. On parvient à prendre un rythme et, bientôt, le niveau de la deuxième écluse commence à descendre.

À la barre, Géraldine ne voit pas l’Atlantique. Nous l’admirons très bien à l’avant : cette marche est énorme, nous sommes à bien trente pieds au-dessus de l’océan. On l’observe comme du haut d’une tour. Vue sur l’horizon et le pont inachevé qui le traverse à l’embouchure du Canal, symbole peut-être involontaire de deux mains qui se tendent, se frôlent, ne se touchent pas.

L'Atlantique

Retour en Atlantique

Je vais à l’arrière et décris à ma capitaine cette vision. Alors que notre vieil océan est réapparu devant moi, la sensation que j’avais de retour et d’achèvement s’est évanouie. C’est toute une aventure qui commence. Un nouveau voyage va prendre place et la fin est encore loin. J’ai l’impression de repartir. On doit se tenir devant notre pilote mais je sens le corps de mon amie vibrer, le coeur à toute allure, la main sur la poitrine. La Rochelle est tout au bout là-bas, presque visible, presque déjà là. À portée de main.
Se frôlent.
Mais ne se touchent pas.

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)

Super 8-clos

 

Voilà dix jours que nous vivons dans un certain périmètre, entre un pont et un ponton, un restaurant, un bar. Le pont des Amériques surplombe le ponton de la marina Balboa, en face du bar du même nom, à un kilomètre d’un restaurant devenu notre QG. Notre espace de manoeuvre, résumé dans ces quatre pôles, comme une géographie amoindrie. On est au restaurant, quand on n’est pas au bar. On y travaille ou tourne en rond. Voilà : dix jours que nous vivons dans un certain périmètre. Matin et soir, nous traversons la jetée de Balboa. C’est un tunnel sans toit, où le soleil vous plombe les épaules en quelques secondes. Ou bien un long rideau gris à fendre, lorsque l’orage gronde. Alors, le tonnerre explose et fait vibrer jusqu’aux vitres des voitures. Toutes les alarmes se déclenchent, symphonie apocalyptique insupportable et fascinante. Au loin, un éclair frappe le haut d’une grue.

Notre attente a pour scène une marina placée à flanc de cité, sur la côte sud-ouest de ce monstre improbable qu’est Panama Ciudad. À quelques kilomètres de nous, dans les coulisses, une digue mène à une péninsule. On y voit d’un côté l’océan et la végétation d’une île, de l’autre les gratte-ciels d’un New York qui n’a pas même le charme d’une pomme. Vue plongeante sur ce qu’il y a de plus aberrant : un front de mer cerné par une autoroute extérieure, semblable à un large lasso de fer qui l’aurait capturé et n’aurait pas fermé son étreinte. Elle est hors de la terre : construite directement sur l’eau, devant la côte, c’est le premier abord qu’on ait de la ville lorsqu’on vient du large. La mer, la route, la mer et la terre enfin. Un théâtre original pour une pièce sans rythme et sans action. On traverse ce territoire et entre sur scène : une bouche du Canal qui ne se referme pas, reste grande ouverte sans nous avaler. Posée sur la langue, Tortuga attend et meurt de sécheresse, sans réplique ni didascalie. L’immobilité ou l’impatience : notre espace est plus exigu qu’un bout de mer. Un microcosme, tenu entre le chantier de l’entrée du Canal et le grand large du Pacifique. La nuit, le défilé. Beau décor, mais que fait le metteur en scène ?

Panama Ciudad @Paul DLM

Panama Ciudad (photo par Paul DLM)

 

On nous a donné une date tardive de passage, le 5 mai, soit deux jours après le début de la résidence de Carthagène. La Colombie est à quatre jours de navigation depuis Côlon, de l’autre côté du Canal. Si cette date ne change pas, nous devrons annuler notre résidence dans ce pays et nous ne pourrons y faire qu’une escale de quarante-huit heures avant de rejoindre Cuba. Aussi Géraldine appelle tous les jours les autorités du Canal pour savoir s’il n’y a pas eu un désistement, un trou qui se serait formé entre deux briques pour notre bout de papier. Nous sommes parmi les dernières embarcations avant les bouées du chenal. Les gros nous longent. Mais ce n’est pas eux qui font des vagues, ils sont trop lourds et trop épais; longs coutelas plongés dans du beurre tendre. Les navettes qui les ravitaillent, équipées de moteurs surpuissants, sont responsables. Le mât de Tortuga tangue entre les autres flèches de navire, fine aiguille de balancier plus courte que la plupart de ses voisines. On dort avec nos toiles anti-roulis, amarrés à une bouée qui sert surtout de manège lorsque la marée passe à l’étale. Tous les voiliers et catamarans en vrac, simplement parce que l’eau hésite quelques minutes à changer de sens. Il faudrait filmer en accéléré les mouvements de ronde de ces bateaux devenus chevaux de bois. Certains se frôlent tant que d’une jupe à l’autre, les deux capitaines s’observent dans le blanc des yeux, attendant de voir qui le premier va toucher, reculer ou lancer une insulte.

Des soucis qui paraissent soudain minuscules; les énormes passent et nous imposent la vision d’un monde à part, un monde de géant qui n’entretient pas du tout le même rapport à la mer ni à la navigation. Qu’est-ce qu’une vague quand on regarde l’océan de plus de trente mètres de haut ? Et pourtant la tempête doit être pire sans voile, sans fuite. Ces longs navires me paraissent étrangement fragiles. Certains ne paraissent pas même du genre bateau. Ils sont bien plus semblables à des vaisseaux de l’espace, voire des sous-marins. Les “panamax”, construits à la taille exacte du premier Canal, sont des immeubles qui cachent le ciel. Les “neos”, nouveaux formats pour le nouveau Canal, semblent avancer mi sur mer mi sur terre. Alors que mes camarades dorment, je sors de ma couchette et m’assois dans le cockpit pour les admirer. Impressionnant de jour, c’est la nuit que le défilé est vraiment remarquable. Voituriers, pétroliers, portes-containers, ferrys… Et dire qu’il faudra se faufiler là. Certains sont des murs, d’autres des forêts de tubes. Des constructions de Lego, dont on se demande toujours s’ils vont réussir à passer le pont, couper les Amériques sans y rester coincés. Leurs lumières lentes glissent dans un silence dérangeant, impossible. D’autres sons émergent, inconnus, surnaturels. Des sonneries fines, bruits sans pesanteur. Sans une seule vague.

Les grues s’illuminent.

Un gros et des petits, le soir (photo de Paul DLM)

Un gros et des petits, le soir (photo de Paul DLM)

Dans cette géographie à quatre pôles naît une cinquième étoile. À tribord de la Tortue flotte un voilier au pavillon américain qui porte le nom original de Cool Change. Nous l’avions déjà repéré à l’embouchure du Canal, coque blanche, ligne azur. Dans son sillage, nous avions pu rejoindre la marina en restant entre le chenal et les hauts fonds. Nous nous sommes amarrés l’un près de l’autre car, comme le dit son capitaine Brandon, plus nous avançons dans ce voyage plus les signes qui nous guident sont clairs.

Quelques jours passeront quand même avant que cette rencontre maritime ne se concrétise à terre. Scott, Linda, José et leur chef de bord traversent la jetée, accompagnés de leurs deux chiens. Cet équipage est connu ici sous le nom de perros locos à cause de leurs aboiements à chaque passage de navette. Scott et Brandon, Californiens, voyagent depuis deux ans et demi sur le beau navire en fibre de verre qu’est le Cool Change, treize mètres, intérieur bois, une roue comme gouvernail et le signe bouddhiste “Om” gravé dans un mur. Ils portent un bandeau au front, une longue barbe blonde qui se termine par une natte pour Brandon, un duvet noir pour Scott; yeux bleus, yeux sombres, et le même tatouage sur le dos de la main gauche : une tortue.

Elle représente leur passage de l’équateur. De novices ils sont devenus “shellback” – ceux qui portent ce qu’ils ont avec eux, en eux. Ils naviguaient sur l’Amazone, au Brésil, lorsque la ligne est apparue à l’étrave, amenée par les affluents descendant vers le Sud. Cool Change l’a traversée dans une eau couleur café, entre les arbres, et malgré tous les mois passés en mer, des Etats-Unis à l’Amérique Centrale en passant par Mexico, c’est ce temps sur l’Amazone qui leur reviendra toujours à la bouche, dans les pupilles. Voguer sur le fleuve, par plus de cent mètres de fond, entre la terre et les branches. Ils y avaient trouvé une femelle paresseux, Sandra, et l’avaient adoptée. Elle s’accrochait à leur roue et dormait suspendue aux balcons. L’éloignement de la nature a fini par la faire dépérir et ils ont dû la reposer dans les feuilles, avec tous les bambous qu’ils avaient coupés pour elle, amoncelés en pied de mât. Depuis, une chatte a été récupérée à Bélem, non loin de Manhaus. Noire et ocre, elle se déplace de façon silencieuse et invisible sur le pont et les tauds. Un chat de filière, plutôt que de gouttière. Elle fait sa vie à bord, entre ses deux propriétaires, leurs chiens et les nouveaux venus.

Brendon et Scott, shellbackers

Brandon et Scott, shellbackers

José a rejoint ce groupe insolite en Colombie, Linda vient d’intégrer l’équipage. Aucun d’eux ne sait jusqu’où il ira ni quand s’arrêtera le voyage. Brandon et Scott sont décidés à ne pas rentrer vivre aux Etats-Unis, bien qu’ils y fassent encore quelques séjours pour travailler. Ils naviguent lentement, en prenant le temps, attendant parfois des mois que les saisons changent et leur facilitent le passage.

Leur périple n’aurait rien en commun avec le nôtre, hommes en duo qui se laissent avancer au gré des vagues, sans échéance et sans équipage, s’ils n’avaient pas pour motivation principale de réaliser des films de voyage. Plutôt des courts métrages, dix à quinze minutes, qui présentent leur aventure avec un oeil expert mais très typé commercial : des couleurs parfaites, des cadrages parfaits, des sourires parfaits. Seulement de belles histoires. Un format qui correspond à la télévision et c’est précisément ce qu’ils visent. À regarder ces productions, je me dis que mes reportages sont d’une manufacture finalement très artisanale, très improvisée. Leur manière de se filmer est très proche d’un vrai tournage : ils attendent la bonne lumière, choisissent des bouts de route qui ne les avancent pas mais qui présentent bien à l’image, utilisent un drone pour des vues aériennes. La qualité de leur travail d’étalonnage fait pâlir mes prises de vue réelle. Prises réelles de vues intouchées, non dirigées, cadrées seulement; ordonnées peut-être. Je n’aime rien modifier. Mes méthodes paraissent naïves; je ne connais rien à ces codes esthétiques qui “vendent” le voyage par une belle lumière, de longs ralentis. Mes plans bougent au rythme de Tortuga. À 25 images/seconde, on a le mal de mer; à 150, tout s’apaise. Encore faut-il avoir la caméra qui en est capable, et les batteries.

Leur montage est truffé d’inserts et de plans serrés – “passer du large au sensible, du paysage au toucher d’une main, au détail : c’est ce que doit être le cinéma pour moi” me dit Brandon. J’aime cette idée, je la garde. Je note également leur habitude de cadrer des vues larges en plaçant d’abord un objet au premier plan, parfois au beau milieu de l’écran; une pratique que j’avais déjà notée chez Donatien lors de notre premier tournage, à Recife. Mes cadrages sont beaucoup plus francs, plus nets et moins composés. On voit directement tout ce qu’il y a à voir. Leur technique permet de rendre actif le regard du spectateur en lui faisant d’abord deviner ce qui va être montré. Elle permet aussi d’utiliser des flous et des compositions plus subtils. Il s’agit de pouvoir, lorsqu’on filme depuis un bateau, placer quelque chose entre soi et le paysage. L’Amazonie n’est pas toujours là.

La mise au point automatique ne résiste pas non plus aux mouvements des vagues, il faudrait savoir gérer le mode manuel tout en se tenant à un hauban, une filière. Puis ensuite tout reprendre, tout étalonner, tout réajuster. Un temps de travail et des compétences que je n’ai pas encore appréhendés mais que je commence à placer dans mon viseur. Même si jamais je ne voudrais faire vendre notre aventure de cette manière-là, par une fausse lumière, une fausse discussion avec des “autochtones”, dialogue-monologue d’abord mené pour la caméra malgré l’incompréhension mutuelle, malgré la possibilité d’un malaise. Il faut avoir du cran pour filmer un visage. Ou une longue barbe, des yeux clairs. Le sourire toujours là. C’est un talent aussi que je leur reconnais; peut-être suis-je naïve quant à une certaine nature du cinéma, ce spectacle. Retoucher une couleur est aussi un moyen de faire passer une émotion. L’artifice peut permettre de se rapprocher du sentiment, du ressenti. Tout montrer beau, quand on se sent bien, pour dire que c’est beau et bien même si ce jour là il faisait gris. Un détail, même pas un mensonge. Est-ce une question d’éthique ou seulement d’esthétique ? Ou l’image, justement, se trouve à mi-chemin entre ces deux sphères, à la fois un objet d’art et un objet politique, moral. Cadrer comme si on arrachait un pan du réel, un rectangle de la toute première toile, ou bien tout repeindre, vernir. Entre le bord de la toile et le dernier poil du pinceau, quelque part, se trouve peut-être le tremblement d’un vrai inatteignable.

Les Docks du Canal, photo retouchée (photo par Paul DLM)

Les Docks du Canal, photo retouchée (photo par Paul DLM)

L’équipage de la Tortue se mêle à celui des chiens fous. Géraldine enregistre avec eux des chansons qui pourront servir pour nos films et pour les leurs. Assis dans l’espace silencieux et molletonné du “CC”, quelque chose de fort se passe entre ces deux équipages cinéphiles, cinéastes. Mélomanes. En quelques nuits blanches, réunis ensemble sur le pont d’un de nos deux navires, de petites projections de nos productions improvisées sur écran d’ordinateur entre deux verres, deux histoires, une amitié s’installe. Le temps passe, l’espace exigu de Balboa s’élargit de mots et d’images. On le partage avec un autre marin, David Wagner, qui complète et met un point final à notre bande cinéphile – un point d’exclamation. Il navigue sur un Pogo 30. C’est un bateau à la jupe grande ouverte, réservé aux niveaux trois chez les Glénans de Paimpol : un petit rêve qui file à vingt-et-un noeuds, tous les bouts frappés à ce qu’on nomme joliment un piano, une suite de rames qui les rend accessibles et manoeuvrables directement du cockpit. Une aide pour qui, comme David, navigue en solitaire.

Rencontré dans le Yacht Club alors qu’il glane des informations sur les Galapagos, il se présente en tant qu’agent et je ne sais pas quoi lui répondre. Pour moi “l’agent”, celui qui gère la carrière des stars, est un personnage de film au même titre que le commissaire, la serveuse de la station-service ou le veilleur de nuit du lycée. Un truc qui dans mon imaginaire n’existe qu’aux Etats-Unis et concerne exclusivement ce territoire. Je lui serre la main, on parle des îles puis, au détour d’une phrase, comme si ça pouvait tenir en un seul mot, il nous case que son dernier client s’appelle David Fincher et son dernier assistant, Gore Verbinski. Rencontrer ainsi de loin, par intermédiaire, le réalisateur des Pirates des Caraïbes alors qu’on s’apprête à découvrir et à naviguer dans cette région du monde me fait beaucoup rire. Les astres aussi nous font leur cinéma parfois.

Ces rencontres nous touchent plus que de mesure. Depuis la soirée passée à bord du navire polonais à Puerto Williams, nous n’avions pas eu  l’occasion de côtoyer de vrais marins au long cours, des voyageurs qui appréhendent la mer comme un espace totalement libre. Une image de ce que nous aurions pu être si nos traversées n’étaient pas dictées par des temps et des étapes, une sorte de course à l’envers dont la réussite s’estime au nombre de films produits, de résidences menées. Donner un but au voyage, c’est aussi le refermer sur lui-même. L’indolence du Cool Change nous titille : voilà une manière d’être à la mer qui n’est pas la nôtre. Le monde comme un grand terrain de jeu. Ce voyage nous a rendu adultes de bien des façons. Lorsque nous naviguons sans rien avoir à prévoir, c’est en connaissant tout ce qui est alors laissé de côté, le stress et le bonheur aussi d’avoir un but, une destination. Avec eux on constate ce que nous ne sommes pas, ce que nous n’avons jamais été depuis notre départ de Paimpol : sans montre.

Qu’importe. Nos temps, celui de la mer et du cinéma, ceux de la mer et ceux du cinéma, sont magnifiques.

 

 

On reçoit l’appel un samedi. Géraldine est sur le pont avec Edgar, son nouveau Second fraîchement arrivé de France. Il restera avec nous jusqu’à Cuba et on s’en réjouit tout de suite comme d’une bonne nouvelle : calme, joyeux, professionnel, il gagne immédiatement notre confiance. Il a rencontré notre capitaine en travaillant comme moniteur de voile et rejoint ainsi la longue liste de nos équipiers passés par les Glénans. Paul, nouveau membre d’équipage, est venu presque en même temps que lui. C’est Donatien qui nous l’envoie et de ce fait, il a d’office notre sympathie. Photographe de métier, il prend vite en main la responsabilité de documenter le Canal et part le long des berges avec son appareil, sous le soleil ou sous la pluie. Ce matin-là, il est dans le carré lorsque le téléphone sonne. Il le donne à Géraldine et bientôt c’est la joie : notre date de passage est avancée de quatre jours. Nous partirons lundi 1er mai retrouver l’Atlantique. Jérémy et moi, qui étions partis visiter un peu la région après nos retrouvailles, revenons illico à la marina. Polo est déjà sur place, travaillant toujours au montage du film de Salinas. Géraldine, Paul et Edgar ont eu le temps de bien bichonner la Tortue pendant ces jours d’attente et nous sommes prêts : nous acceptons la date du lundi 1er mai et fêtons ce nouveau départ.

Le mois de mai commence avec l’océan; il se terminera avec notre dernière résidence. S’il y a un hasard, il semble s’être mis en sourdine, métamorphosé par le voyage ou nos espoirs. Nous avançons par signes, francs ou subtils. Pour encore quelques jours.

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)

Tortuga et un gros, depuis le pont de Cool Change (photo de Brandon et Scott)