Récit

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Isla Graciosa (photographies)

Nous sommes arrivés à Isla Graciosa au matin. Nous attendions de voir la terre se découper dans la nuit, désespérément. Lorsque les lumières du port sont apparues au loin, nous n’y avons pas cru. Nous ne sentions pas l’odeur du sol, si reconnaissable, qui nous avait envahi aux abords de l’Espagne.

Mais les îles sont là, dans le noir, Lanzarote à bâbord et Graciosa en face. C’est celle-ci qu’on vise. Géraldine nous l’a décrite comme un petit port hippie qui ne cherche pas à se faire connaître, et rien n’est plus éloigné de ce qu’est cette île.

On ne la comprendra pas, d’ailleurs, cette vie-là, entre désert et océan, quatre rues et puis rien, mais le succès touristique est flagrant, et la vie bohème absente.

Notre capitaine a prévu cette étape pour que l’équipage puisse renouer en douceur avec la civilisation après l’isolement de la mer. Ce point-là est une réussite. On passe du désert d’eau à celui de sable, celui des rues.

La ville est prise entre deux monts, émergeant de la steppe aride, et l’eau. Face à elle, les falaises imposantes de Lanzarote bouchent l’horizon, renforcent le sentiment d’être arrivé à côté du monde.

Les maisons sont en travaux. Les plus proches de la mer sont les mieux achevées, les mieux décorées. Plus on s’éloigne de l’eau pour monter vers les collines sèches, plus le sable reprend ses droits et se mêle aux constructions. Des ruines, presque dans chaque rue. Si c’est un lieu qui vit par lui-même ou si c’est un cadavre laissé par le tourisme, animés encore que par l’arrivée des ferrys en fin de matinée ; nous ne le savons pas. Une atmosphère triste, ou secrète.

De chaque côté, où qu’on aille, il y a une fin, un infini.

Désert, ou océan.

Au large de l'Afrique.
Par Géraldine

A quelques mains

Alejandro est sur la cuvette quand l’homme arrive. La porte s’ouvre et on le traine dans le salon, une salle carrée, exigüe. Le gros militaire fait les cent pas en hurlant. Fébrile, Alé passe discrètement sa main dans sa poche, sent entre ses doigts son enregistreur. Il tâtonne, cherche le bouton play la sueur au front. L’autre rejette un magma de paroles dont il comprend qu’il a été choisi pour une mission. Il doit se rendre à Barcelone le jour même pour assassiner deux personnes qu’on lui a désigné. Il cherche, appuie successivement sur différents boutons. Puis finit par renoncer. Il sera très bien payé. Il ira à Barcelone. Nouveaux disparus.

Géraldine erre dans les rues. Un visage aveugle la suit. Elle marche de plus en plus vite. Enfin elle retrouve sa mère et lui parle, mais il est encore là. Les yeux bleus blancs, mer de sel, mirage. Aufrédy. C’est Aufrédy répète-elle. Notre personnage.

Je contourne l’église dans la nuit noire. Rentre par une petite porte. A l’intérieur, les morts attendent les pieds rampants, visages déchirés. J’essaye de m’enfuir mais ils me poursuivent, les tués du scorbut. Ils attendent les marins dans la petite chapelle. Sans issue.

On se réveille quatre fois par jour. Toutes les six heures. C’est un rythme insupportable et envoutant. Qui nous coupe du temps réel. Les journées s‘étirent et sont minuscules. On ne les compte plus qu’à cause du livre de bord et des plantes. Un petit calendrier pour ne pas trop les arroser.

Les rêves sont agités, gîtent avec Tortuga. Debout dans la nuit, couvert d’un poncho de laine, Alejandro me raconte un temps de la dictature, son enfance auprès d’un père membre de la junte militaire. Il saura plus tard. El General et tous les morts. Il avait huit ans et un navire ravive l’angoisse étrange comme il fait naitre chez nous de fausses inquiétudes.

Géraldine se remet au montage ; je mange une orange.

Fixation de l'ordinateur de montage à la table à carte

Fixation de l’ordinateur de montage à la table à carte

 

31 mai 2017, Ars-en-Ré

 

9h45               Nous larguons les amarres !

12h45             L’iridium est activé, et on envoie le pépin !

15h35             Le vent est monté

22h37             Champagne, et cigares

00H00             Vio part au dodo, nous avons vu l’iss 

1h30               Andres lurn how to fill this log

 

La communication devient stratégique, quand on ne fait parfois que se croiser. On s’écrit des post-it. La ligne « Evènement » du livre de bord se fait poème. On y laisse notre trace mieux que dans le sillage. Nos deux hispanophones mettent du temps à oser écrire dans ce cahier officiel. Puis ils dessinent.

 

1er juin 2017, Rochebonne

 

6h05               L’aube est là, changement de quart

7h40               Bientôt la marche océanique !

9h                   On a sorti le spi

10h40             Gé veut faire du pain

15h                 Ballet de thons. Pique de vitesse à 2,6 nœuds

18h                 Pointe à 3 nœuds !

19h30             DAUPHINS !!

 

On finira par ne plus les dire. Andrès et Alé les montrent sautant tout du long de leur ligne, sur le livre de bord. Ils sont arrivés peu de temps après notre départ pour le Gascogne, et nous ont suivi plusieurs jours. La première fois, nous sommes tous montés sur le pont en criant et les avons filmé sous toutes les coutures. Puis on crie « dolphins ! », ou « delfines ! », et parfois quelqu’un vient encore voir. Ils sont devenus l’eau. On s’en émerveille mais ne les regarde plus que de temps en temps.

La nuit leur présence est inquiétante.

Bruit de bouchon qui pop, et petit aileron.

 

3 juin 2017, Gascogne

 

3h15               Gé après 1h30 de transe lâche la barre à Cha

6h19               Nuit agitée. Pas vue de bateau malgré alarme

13h20             Le chat a perdu la farine

15h09             … mais a fait un très bon gratin

16h30             Terre en vue !!

20h20             Pétole. La risée Béta Marine démarre (moteur)

 

Nous nous sommes arrêtés trois jours à La Corogne, ville de la pointe espagnole. C’est un temps à terre qui nous éclate. Un premier soir à boire ensemble, danser, flâner, puis une après-midi de guerre où tout le monde se sépare. Grande respiration, un gouffre. Les tensions implosent puis se dissolvent dans les retrouvailles. Une nuit entière cloisonnés pour chanter et rire dans la carapace.

 

Dessin de Andrès, fait en mer

Dessin de Andrès, fait en mer

 

7 juin 2017, Espagne

 

00h19             Perte de manille sur palan de grand’voile

1h40               Il est 1h30 et tout va bien

3h                   Changement de quart

6h23               On passe enfin le cap Finisterre !

7h34               Vio chante Surfing des Beach Boys

9h19               Tangon sur la voile avant

10h50             On rallume le moteur

19h40             Empannage sous spi

 

Nous avons largué les amarres sans savoir si nous allions faire à nouveau escale au Portugal. On regarde distraitement la terre s’éloigner, heureux de s’en défaire et sûrs de la retrouver bientôt. Nous ne savourons ni le pain ni la bière, nous avons ce qu’il faut à bord. On parle de Lisbonne et des danses de fuego. Il y a une rivière à remonter, large, trop longue.

On passe sans s’arrêter.

 

8 juin 2017, Portugal

 

00h20             On croise des péchoux

1h30               Chalut’ Kimberly en vue

3h                   On croise un chalutier

4h35               Dauphins

6h                   Pareil

9h                   Je comprends rien aux heures…

12h21             Dauphins et petite cocote de spi

13h50             Eole nous quitte, Béta revient

15h05             Les poires sont bonnes

19h16             Sous spi à nouveau

21h                 On slalome entre les casiers !

22h35             Déchirure du spi sur 5 mètres

00h00             Luna llena ahouu !

 

Notre voile préférée se fend sous la force du vent. Orange, blanche et verte, irlandaise pour certains et indienne pour moi, le spi est la bulle légère qui fait voler Tortuga. Notre toile la plus rapide, la plus compliquée. On la ramène dans le cockpit roulée en boule et étrangement, ce deuil commun achève de souder l’équipage. A partir de là, il n’y aura plus de pentes. On avance ensemble.

L'équipage

L’équipage

 

10 juin 2017, Portugal

 

00h00             Andrès chante sur le pont

1h45               Tortuga se faufile dans le trafic

3h                   Luna se ve hermosa desde el mar

5h20               Chalut’ Lucia de Jesus, enculé !

9h06               La mer, le soleil et ses porte-conteneurs

10h40             Party all the night

12h                 Soleado perdiendo de vista tierra

15h32             Concours de vitesse, 8,5 nœuds par Violaine !

19h50             On affale la grand’voile

23h35             Andrès et le théâtre

 

Je vois la silhouette de Violaine se découper sur le feu de la côte. Tortuga pique à angle droit, grand largue, océan, et laisse le reste des hommes rougeoyer dans le brasier nocturne. Les lumières de la baie de Lisbonne, dernier regard avant la plus longue traversée effectuée par une équipe du Bato A Film jusqu’à maintenant. Dix jours vont passer. Les rêves commencent.

 

12 juin 2017, Maroc

 

1h09               Empannage tranquille, la mer un peu calmée

2h39               Tout est humide. Afrique à bâbord !

6h04               Le loup-garou s’éveille

7h40               Changement de quart, le Chili reprend la barre

10h48             Entre Rabat et Casablanca

12h05             Pluie de poulpes sur le pont !

15h                 Taboulé, tous dehors !

17h40             Lavage du cockpit

19h23             Le retour de la grand’voile 

21h01             Croisement avec Véronica B

 

Les ruelles. Le thé à la menthe et la folie du souk. La poussière, le bruit, les odeurs, le sucre, la terre rouge. Ce vert de l’Atlas qui fond dans un blanc neige. Oujda.

Tout manque.

On n’a pas idée de voyager en mer quand la terre existe.

Bleu insupportable. Gris insupportable.

Voyage aveugle.

 

Prostrée dans le triangle qui me sert de lit, je reste confinée deux jours dans une humeur grave. Atteinte toujours par le mal de mer, je suis inutile au montage du film, inutile en cuisine. J’attrape mon ordinateur et tente d’écrire. Sur le ventre, la tête en bas. Sur le dos, les pieds en l’air, scotchés au plafond. Sur le côté, une main tapant touche par touche. N’importe quoi qui puisse faire supporter à mon estomac le ressac continue de cette coque d’acier, cette falaise. Qui n’a pas passé un temps seul sur le pont d’un navire voguant au large ne sait pas encore sa solitude.

Mais le huis clos est paradis. La couleur, c’est les autres. Géraldine nous apaise à la guitare sous une nuit blanche. Violaine me réveille avec des amandes grillées et du chocolat. Andrès, incapable de dormir, danse en mimant un strip-tease autour du mât, éteint sa lumière rouge et s’allonge malgré tout sur sa bannette. Alé m’appelle chat sauvage et sourit, poils hérissés. Thibault trinque chaque soir comme si c’était le premier.

Je lui ai rendu sa couchette, au chef mécano, et suis maintenant dans la pointe avant, un lit double où Violaine me rejoint après son quart. Au-dessus de nous, un hublot permet de suivre le mouvement des voiles d’avant, des étoiles. Entre nos deux lits-triangles, je change d’hypoténuse pour suivre les virements de bord. Que le ciel reste visible de l’autre côté de la trinquette ou du génois. La bulle du spi, éclate.

Bureau occasionnel, ordi sur les genoux et dauphins pour collègues. Par Violaine

Bureau occasionnel, ordi sur les genoux et dauphins pour collègues.
Par Violaine

 

13 juin 2017, Maroc

 

00h01             Thib prend la barre

1h45               Andrès a la timone

3h02               El plancton magico

7h40               Le jour commence à se lever, c’est l’heure ?

10h50             Cafe con leche

14h37             A la douche !!

17h08             Salsa y vino

21h02             Changement de quart

23h06             On dépasse Essaouira

01h37             Plancton, musique et étoiles. Vent doux

 

Le sel et les cordages nous ont fait perdre la peau du bout des doigts et de certaines phalanges. Nous nous lavons à tour de rôle sur le pont, à l’eau de mer. Ça fait plusieurs jours que nous n’avons pas pu ouvrir les hublots pour aérer la tortue à cause de l’agitation de la mer. Parfois une vague recouvre tout un pan du pont, nous avec, et laisse derrière elle de petits poulpes violacés qui se dessèchent en quelques secondes. Alé a voulu en utiliser un pour pêcher, mais de toute la traversée nous n’avons rien eu. Nos couchettes sentent la sueur et l’humidité.

Au large de l'Afrique. Par Géraldine

Au large de l’Afrique.
Par Géraldine

 

14 juin 2017, Maroc

 

6h                   Barco grande, no esta en el GPS

8h52               Un thé renversé sur le pont

10h33             Le vent chute. Agadir

12h54             Topo moteur avec Thib

15h                 Sin Maria y sin cerveza Andrès pierde la cabeza

19h25             ça dort sévère sur ce bateau !

 

Lâcher prise.

Accepter ce temps du voyage c’est ouvrir un monde. Lenteur. Contre-temps. L’espace de la mer bat à rebours des montres. Une vague, un pas. Un souffle sur une, deux, trois voiles. Trinquette et foc, yankee. La toile du temps est choisie selon les nuages, les embruns. On se repère à la lune. Elle se couche d’un côté quand l’autre s’embrase en miroir, et rougie de cette rencontre. Nos repères changent. Intérieurs, sont d’abord les caps.

Encore quelques heures.

Isla Graciosa, face à Lanzarote.

 

15 juin 2017, Iles des Canaries

 

00h00             Vent instable, bateau instable

1h50               El plancton esta mas lindo que nunca

3h30               Empannage. Enroulement du génois

4h40               Andres de mauvais poil, boit une bière

6h10               Thib à la barre

8h                   Terre.

 Désert.

 

Isla Graciosa, au bout d'une rue

Isla Graciosa

 

L'équipe d'organisation sud-américaine. 
De gauche à droite: Leonardo, Gonzalo, Nelly, Alejandro, Fazu et Andres.
Fresque peinte par Andres à Valparaiso, Chili

Capitana

Voilà trois jours que nous flottons sur un drap méthylène. Nous sommes partis sur une mer belle, presque calme, et le temps est resté étrangement le même. Il m’arrive de me réveiller et de me dire un instant ah, nous sommes au port. Tant le navire est stable. Tortuga vacille d’un bord sur l’autre, imperceptiblement, paisible. Cette mer est un tissu uniforme que le souffle soulève. A des mètres au loin, nous voyons venir la vague, l’onde douce qui va venir lever les tonnes du bateau comme une brise bercerait une plume. Il n’y a rien, tout autour de nous. Rien que le bleu. Hier, nous avons passé la marche, changer de plateau océanique. De 100 mètres de fond, nous avons touché 5000. Notre sonde s’est éteinte et notre conscience aussi. Cette profondeur-là, nous ne l’imaginons pas. Notre monde s’arrête à la surface. Aux nuages. Le vide en bas, le vide en haut. Tortuga est une bulle verte, nous posons nos mains sur ses filières comme sur des parois : ici se déploie tout ce qu’il y a de nous. L’espace d’un navire suffit à être, et plus pleinement peut-être.

Nous avons repris le système de quart. Mes rencontres avec Andres et Alejandro se font plus rares. Ces deux amis sont arrivés à la résidence de La Rochelle un beau matin, et se sont présentés comme faisant partis de l’équipe d’organisation du Bato A Film au Chili. Leur présence plantait d’une façon soudaine la réalité de cet autre continent, cette autre équipe. Il y a bien un miroir là-bas, qui rêve et qui espère autant que nous la rencontre, le départ. Alejandro est un type doux et peu bavard. Il ne peut pas vivre sans musique et sourit facilement. Sculpteur sur bois, il commence sa vie sur Tortuga en réparant notre petite échelle. Finies les remontées en mode cachalot, un pied lancé sur la plateforme et le reste du corps pesant dans l’eau. On tire sur les bras en grimaçant et prie pour que ne se voit pas trop le gras du ventre. On va pouvoir remonter maintenant cheveux au vent, petit déhanché. Merci Alé.

Andres est tout de jean, tout tatoué. Un Zippo pour ceinturon et un décapsuleur en chevalière. Il porte attaché derrière lui un bonhomme jaune en peluche, bandeau de pirate sur l’œil gauche. Son maître a inscris sous ses pieds les noms de deux enfants, de deux amis différents, et Blass, comme il nous le présente, avance ainsi sur de bons souvenirs. Scénographe pour une version porno gay de Game of Thrones, acteur de théâtre de rue, professionnel du stop-motion, ce gars-là vaut bien à lui seul tout un monde. On rit ensemble quand il ne dort pas. J’aurais voulu être de quart avec lui pour apprendre encore l’espagnol mais on se croise aux repas. Parfois il reste assis seul sur sa couchette, à nous dessiner. Géraldine à la proue. Tous en rayures.

L'équipe d'organisation sud-américaine.  De gauche à droite: Leonardo, Gonzalo, Nelly, Alejandro, Fazu et Andres

L’équipe d’organisation sud-américaine.
De gauche à droite: Leonardo, Gonzalo, Nelly, Alejandro, Fazu et Andres

Andres et Alejandro ont pu embarquer sur Tortuga parce que Romain et Thibault ont refusé. Chance. Violaine est avec nous parce que je l’ai croisée, une heure peut-être, lors d’un stage à l’école des Glénans. Hasard. J’ai rencontré Géraldine grâce à Julie, connue par hasard sur l’île de Bornéo alors que je voyageais en Asie. Chance et hasard, encore.

J’étais partie là-bas pour écrire, et j’évitais tant que possible de me mêler aux touristes et en particulier à mes compatriotes. Quelque chose pourtant m’avait séduit dans cette jeune femme blonde, au rire joyeux. Un naturel vif et généreux comme on n’en fait plus. Nous nous étions revues dès mon retour à Paris et très vite une amitié s’était construite. Je partageais avec elle le goût des récits d’aventure et il ne s’était pas fallu longtemps avant que je lui mette entre les mains le livre qui m’a le plus touché dans ce domaine, l’autobiographie de Patrice Franceschi Avant la dernière ligne droite.

J’ai encore en moi parfaitement le goût provoqué par cette lecture. J’étais au Maroc, en mission de service civique dans le nord du Sahara. C’était la période du Ramadan et, au fil des pages, j’avais rejoins le jeûne de mes hôtes. Que mon corps accompagne la drôle de révélation intérieure que je vivais. Enfin il n’était plus question, il ne sera plus question de faire demi-tour. Je vois écris noir sur blanc qu’on peut vivre et se battre pour une certaine idée de l’existence. L’aventure comme pensée d’une vie. Depuis, cette volonté de définir et de comprendre ce qu’est l’aventure, et si elle peut encore être, m’habite avec autant de force qu’elle me fait agir. Sommes-nous marins d’eaux douces ou pirates ? Nos rêves cousus dans du sable. Si rêve il y a. C’est un poids qui fait défiler la pente à vive allure. Le choix même y passe.

Julie lisait encore cet ouvrage quand j’entendu parler d’une rencontre organisée à la librairie Gibert, dans le 5ème arrondissement parisien, en présence de Patrice Franceschi. J’étais curieuse de le voir, et j’invitais mon amie à m’accompagner. Nous étions assises face à l’écrivain, pas plus loin que le deuxième ou troisième rang, quand elle sortit un flyer de sa poche et me le tendit. Je regardais ce bout de papier qui portait en couverture une carte dessinée de l’Amérique Latine. Ce fut la première fois que j’entendis parler du Bato A Film et de Géraldine Marin. Le temps de la conférence, et j’étais décidée à l’appeler dès que Franceschi aurait quitté l’estrade. Nous prîmes quand même le temps, Julie et moi, de nous présenter à lui, ce qui nous permis d’apprendre qu’il était possible de visiter La Boudeuse le samedi matin à une certaine heure. Le trois-mâts mythique, qui a traversé bien des mers du monde, est amarré sur la Seine, à quelques mètres du pont Alexandre III et des Invalides.

Quelques semaines passèrent, pendant lesquels j’eus le temps de rencontrer Géraldine et de rejoindre son équipe en tant qu’écrivain-reporter. Je me souviens que la première fois que je l’ai vue, j’ai été frappée par la couleur de ses yeux. Ni bruns ni verts, ils sont d’un jaune amande, ocre, comme je n’en ai jamais retrouvé ailleurs. Des yeux de chat. Chat amoureux des mers…

Nous visitons La Boudeuse. Nous rencontrons Myriam. Elle nous dit que Patrice Franceschi est au Salon du livre, en dédicace. On se décide : dossier sous le bras, on se rend au Salon et cherche du regard le capitaine du trois-mâts.

Casquette et galons, chemise blanche. Franceschi nous accueille, nous donne rendez-vous. Sur La Boudeuse – non, dedans. Le ventre.

La bibliothèque.

L’aventurier corse nous fait descendre les marches qui mènent aux quartiers privés de son navire ; on sert les doigts sur la rambarde. Se suivent contre les murs, œuvres de philosophie et grands récits d’aventure. Kessel, évidemment. Ecrivain prolifique qui prétend préférer la vie intense à l’écriture mais qui signe chaque moment d’une phrase, comme on laisserait un baiser. Des âmes sœurs, dirait-on.

Le capitaine nous fait asseoir face à lui, et nous propose un whisky. Je sais que Géraldine ne boit pas d’alcool – un inconvénient de taille dans le monde de la marine -, je me demande si elle va faire une exception. Elle propose de l’eau et je dis whisky.

Notre hôte n’entend pas. Il repose la question et je réalise à cet instant-là, par ce détail absurde, frivole, qui il faut que j’accompagne, qui je choisis de suivre.

Ma capitaine et moi, nous trinquons à l’eau. Patrice Franceschi a accepté avec enthousiasme de parrainer le Bato A Film, on sort du fond de son bateau comme des pages d’un livre qu’on n’aurait pas osé écrire et qu’on vient pourtant de lire. On se sert la main tellement fort que notre cri de joie passe inaperçu.

La Boudeuse, amarrée à Paris

La Boudeuse, amarrée à Paris

Dans mon cœur, je prête allégeance. Un an va se passer avant que Tortuga largue les amarres de La Rochelle, un an intensif de travail et de préparation pendant lequel notre petite équipe œuvre à l’acquisition des moyens financiers et matériels nécessaires à la mise en place du projet qui occupe maintenant toute notre vie, présent et avenir. On cherche des sponsors et des mécènes, des gens qui croient dans nos ambitions et qui nous soutiennent souvent sans contreparties conséquentes.

Laurence Herszberg, la directrice du Forum des Images de Paris, avec qui je viens d’achever la rédaction d’un rapport ministériel sur le festival Séries Mania, accepte de rejoindre l’association en tant que marraine. Elle me confiera un jour, pour moi la mer c’est l’enfermement, votre projet est fou. C’est la folie qui nous mène, et dans ce domaine nous avons le bonheur de croiser quelques autres excentriques qui sautent à bord sans trop questionner. Sennelier, leader en matériel d’arts graphiques, nous envoie une male entière de pastels, de carnets de dessin, de pinceaux et d’aquarelles. Le Bato A Film gagne chaque mois en crédibilité, et en énergie positive. Cette loi de l’attraction, nous ne jugerons plus que par elle. On croise les doigts, fort, et parfois ça marche. Souvent. Sinon on recommence.

Géraldine rend son appartement et démissionne de son poste d’architecte. Je mets fin à ma période d’essai en tant que vendeuse à la librairie du MK2 Quai de Loire, sur le canal de l’Ourcq. Eau et cinéma, déjà. Les efforts de tous ont construit ce drôle de nuage. Une période d’attente se passe, Thibault et Stéphane travaillent d’arrache pied sur Tortuga. Moteur, éolienne, ordinateur, compas, batterie, électricité, peinture : tout est à refaire. Plusieurs mois à façonner la tortue, intérieur et carapace. C’est un moment difficile, où la tension monte ; un des meilleurs aussi. Le convoyage sert de test et aujourd’hui encore, alors que nous venons de rejoindre notre première étape en Espagne, nous avons encore des travaux à faire. Thibault, notre chef mécano, avance, aidé quand c’est possible par les pattes débrouillardes du reste de l’équipage. Petit short rouge et chapeau de paille, il alterne visseuse, soudeur et clope au bec.

Maintenant il n’y a plus d’inquiétude. Géraldine mène la barque comme elle le faisait à terre. Notre capitaine, notre liberté. La possibilité d’une vie autre tenue entre deux yeux jaunes. Un temps particulier. Un temps sans regret.

Thibault, chef mécano, Stéphane, vice-président de l'asso, et Géraldine, lors des travaux sur Tortuga

Thibault, chef mécano, Stéphane, vice-président de l’asso, et Géraldine, lors des travaux sur Tortuga

Une partie de l'équipe d'organisation française, lors du Salon Nautique de Paris

Une partie de l’équipe d’organisation française, lors du Salon Nautique de Paris